Pauvres âmes

il y a
4 min
13
lectures
5

Dans un village de haute Loire, en 1840, vivait un couple de paysans pingres, mais qui tous deux étaient allés à l’école et avaient la niveau d’un C E P, ils étaient donc instruits pour l’époque. Baptisés « grippes sous » par les autres habitants du village de 400 âmes, soit 60 feux comme on disait à l’époque, ils s’en moquaient éperdument, seul comptait pour eux la surface de leur propriété
La terre, la terre, toujours la terre, encore la terre. Avec cet acharnement à vouloir s’agrandir, leur propriété augmentait de surface après chaque décès dans la commune, car ils rachetaient tout, étant de connivence avec la notaire récompensé par des dessous de table à chaque transaction, spoliant ainsi des héritiers, tels Arthur, Romain, Prosper ou Honoré, paysans analphabètes, qui s’étaient vus déposséder de ce qui en réalité leur serait revenu sans Richard et Clotilde.

Il pleuvait depuis au moins deux semaines, la terre regorgeait d’eau. Richard et Clotilde sa femme, chacun sous un grand parapluie bleu de maquignon, s’en allèrent visiter une partie de leur important cheptel dans les champs détrempés et boueux.
Que se passa-t-il dans la tête de leur taureau quand ils pénétrèrent dans leur champ, en ayant pris soin de bien refermer la barrière derrière eux. Peut-être eut-il peur des parapluies, cachant les visages des fermiers, toujours est-il qu’écumant, il leur fonça dessus, les projetant au sol et les roulant dans la boue a grands coups de cornes jusqu’à ce que mort s’en suive.

Le drame ne fut découvert que trois jours plus tard, alors que le soleil, revenu, avait transformé la boue dans laquelle étaient englués les deux corps, en une solide carapace. Une carapace de terre, leur terre, cette terre qui avait été leur raison de vivre.
Monsieur le curé, informé, fut présent le premier sur les lieux du drame et vit comme la main de Dieu ces deux rouleaux de terre sèche.
Il annonça une messe pour le repos de l’âme de ces deux bons Chrétiens. Messe où tous les habitants furent présents ; il ne fallait pas déplaire à Dieu, ou on en mesurerait les conséquences si quiconque se permettait de juger autrui à sa place. Dans son sermon, le curé retraça leur vie de bons paysans intègres, fidèles aux messes et qui sans enfants, avait par testament notarié, anticipé la mort et donné tous leurs biens à L’Église ; ce dont Dieu leur sera reconnaissant, là haut au Paradis, quand ils se présenteront devant lui, affirma-t-il. Puis continuant : le tout puissant par l’intermédiaire du taureau, les a enveloppés dans un linceul de terre, de cette terre qu’ils aimaient tant. Nous ne changerons rien à sa volonté et les mettrons en bière dans ce linceul. Que leurs âmes rejoigne leurs place réservés chez notre Dieu au paradis.

Tiré par le cheval du comte, le corbillard fit son entré dans le petit et simple cimetière du village. Là on fit glisser les deux cercueils dans leurs tombes respectives, puis le fossoyeur les recouvrit de terre, de cette terre qui avait été leur vie. Quelques instants après, les deux âmes se détachèrent des corps et firent l’ascension du ciel, par le même chemin que Jésus Christ.
Lorsqu’elles se présentèrent chez St Pierre, elles trouvèrent la porte fermée, n’étant pas inscrites sur la liste prioritaire, à cause de leurs malversations sur terre. On leur indiqua une entrée de service qu’elles prirent, et se trouvèrent mêlées à d’autres âmes, au ciel depuis des millions d’années, des âmes qui ne parlaient pas, n’émettant que des grognements, et d’autres moins vieilles, ne parlant que leur patois. Celles qui parlaient une langue contemporaine, étaient introuvables et même les françaises, étaient peu à parler français, chacune s’exprimant dans son langage régional. Difficile dans ses conditions d’avoir des contacts.
Elles n’imaginaient pas cette ambiance, mais fortes des affirmations de monsieur le curé, elles errèrent dans le ciel sans fin à la recherche de la place promise. Elles durent se rendre à l’évidence, il n’y avait aucune place réservée. Elles errèrent en apesanteur, pendant plusieurs années, craignant de rencontrer l’âme d’Arthur, de Romain, de Prosper ou d’Honoré, ou bien les quatre à la fois. Elles connurent le stress, car là, rien pour se cacher, pas un arbre, pas un pilier, rien, que du gaz où l’on flotte à la recherche du bonheur promis, en compagnie de milliards d’âmes dans la même situation et avec lesquelles on ne peut même pas avoir une conversation. Jamais de connaissances parmi les nouveaux arrivants de tous les pays, et de toutes les régions dans cette immensité. Par contre beaucoup d’âmes d’enfants, par vagues, suivant les épidémies lancées par Dieu pour réguler le nombre d’habitants sur la planète terre.
Et puis vint un jour inoubliable, une centaine d’années après leur arrivée, ce 4 octobre 1957 où un souffle puissant secoua le paradis, brassant tout sur son passage. Les âmes, même les plus solides, furent retournées sens dessus dessous, se heurtèrent, se bousculèrent heureusement sans gravité, étant élastiques en tous sens, surtout dérangées dans leurs habitudes, et ayant perdu toute orientation. Quel remue ménage là-haut. Devant l’altération de la tranquillité paradisiaque, Dieu fit une annonce que toutes les âmes comprirent, sauf celles ayant des millions d’années de présence. Il expliqua que l’homme toujours lui, avait inventé une machine puissante, appelée Spoutnik qui avait atteint le paradis et même ébranlé son fauteuil.
Deux mois après, un autre Spoutnik vint troubler le calme du dernier repos. Ce Spoutnik était occupé par une petite chienne nommée Laïka, qui signifie aboyeur en russe. La pauvre petite chienne ne supporta pas le voyage et mourut d’hipperthermie. Exceptionnellement, son âme se détacha, mais depuis aboie, aboie, aboie, perturbant la tranquillité des âmes humaines, toutes espérant voir revenir le calme en pestant contre cette âme de chien
Mais oh ! Horreur ! En bas c’est la course aux lancements de satellites avec arrivées perturbatrices à répétitions, avec à chaque arrivée un déchirement de la couche gazeuse où flottent les âmes surveillées par les anges gardiens qui ont un travail fou. Certaines âmes étant à se demander, s’il n’eut pas été préférable d’aller en enfer.
Erreur avait répondu un saint, porte parole de Dieu : le souffle des fusées attise le feu, d’où une augmentation de la température et attention, en bas tout fonctionne grâce aux satellites, même les pendules qui sonnent la dernière heure.

5

Un petit mot pour l'auteur ? 4 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Tous ces engins qui nous tournent autour vont nous dérégler les saisons, qu’ils disaient, les anciens...Ah, s’ils savaient !
Texte réjouissant sur le passage chez St Pierre de deux pingres dans leur carapace de terre !

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Ce passage chez St Pierre est jubilatoire !
Puisqu'il y a un temps d'attente avant que ne s'ouvre vraiment le paradis , autant rester le plus longtemps possible sur terre !

Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'adore (entre autres passages) le discours du curé !😂😉😊
Image de Marie Juliane DAVID
Marie Juliane DAVID · il y a
Votre récit est imprégné de réalisme et d'imagination.
L'histoire de Richard et de Clotilde m'a fait rire.
J'aime la façon dont vous avez fait la transition entre l'histoire du couple de paysans pingles et le reste du texte où la folie des hommes vont bouleverser le calme du Paradis.
Qui sait: Peut-être l'homme dans sa course à la découverte et ses inventions finira par accéder au paradis sans passer par la mort ........:) :) :)
Bonne continuation Georges.