Paulo, un destin semé d'embûches

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Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

Le bruit sourd du moteur de la Mercedes avait résonné jusqu'au sommet de Rocinha. Depuis les ouvertures qui transperçaient les murs de tôles et de briquettes rouges, les habitants de la favela avaient épié le luxe qui s'invitait chez eux. Les vitres teintées de la sportive reflétaient la pauvreté et le désordre sans laisser apparaître les visages de ses occupants. Au bout de la voie sans issue, comme arrivée aux portes de l'enfer, la voiture s'était immobilisée. Le moteur avait continué à tourner au ralenti afin de ne pas couper la climatisation. La portière côté passager s'était ouverte marquant le contraste avec la moiteur extérieure. Un homme physiquement imposant au crâne luisant et aux lunettes noires s'en était extirpé. A sa ceinture, un calibre. Il s'était approché de la portière arrière, avait observé autour de lui avant de tirer sur la poignée. Une femme élancée, à la tunique blanche nacrée et aux talons vertigineux, avait posé le pied à terre. Blonde, elle était confinée derrière un foulard de soie comme si la pauvreté s'attrapait tel un vulgaire rhume. Dans sa main droite, un fusil Vektor CR-21. Plus un bruit à Rocinha. Le chauffeur aux gants en simili cuir avait entamé un demi-tour se préparant à déguerpir au plus vite. Les deux individus avaient attaqué la montée des marches qui menaient au sommet de la favela. Le mélange des odeurs de feijoada et de détritus qui moisissaient au soleil était nauséabond. Sur leur passage, les habitants, pour la plupart terrorisés s'étaient cloîtrés chez eux poussant les morceaux de bois qui servaient de portes devant l'entrée des taudis. Sortant d'un passage privé de lumière, les deux comparses étaient tombés nez à nez avec Paulo. Ce petit garçon était planté au beau milieu des escaliers, du haut de ses 5 ans, faisant barrage aux deux malfrats. Il était connu de tous à Rocinha. On lui promettait une grande carrière de comique. D'autres imaginaient déjà son nom « Dos Augusto » intronisé au panthéon des footeux aux côtés du Roi. Surprise par cette rencontre inopinée, l'étrangère avait levé brusquement son fusil mettant en joue le jeune Paulo. Son sourire malicieux envolé, le jeune avait grimpé les escaliers et traversé le terrain de foot en hurlant pour rompre le silence et prévenir son frère de l'arrivée de la patronne. Il avait senti le danger et s'était caché dans sa cabane faite de bric et de broc. Son frère, Adrian, conscient du risque encouru s'était échappé à grandes enjambées fuyant par des passages ignorés des étrangers. Avec un calme glaçant, la blonde avait poussé la porte de la cabane à l'aide de son talon et avait tiré une rafale laissant pour morts les parents d'Adrian et de Paulo. Le plus jeune, les mains calfeutrant ses oreilles avait sursauté au bruit des détonations du Vektor CR-21. Les talons tournés, sans une once de pitié, la femme était ressortie et hurlait avec un accent marqué « tu finiras par me payer ce que tu me dois » en tirant au ciel quelques balles. Les deux meurtriers étaient redescendus plus vite qu'ils étaient montés. Le pilote de la Mercedes avait fait rugir le moteur. Quelques minutes plus tard, la voiture de luxe s'était fondue dans les avenues de Rio après avoir longé la sublime plage de Copacabana, voisine de la favela.
Paulo, seul face à l'atrocité, avait mis un long moment à sortir de sa tanière. Terrorisé, il faisait face à la mort de ses parents, deux êtres aimants qui avaient toujours lutté pour le bonheur de leurs enfants. Deux cœurs venaient d'éclater alors que celui de Paulo semblait dorénavant battre pour trois. Les larmes du jeune garçon s'éclataient sur les joues ensanglantées de son père. Lui, qui l'accompagnait chaque jour que Dieu avait fait sur le terrain de foot de la favela. Lui, qui s'était privé de tout pendant des années dans le seul but de pouvoir réaliser le rêve de son plus jeune en assistant à un match dans le mythique Maracana. Sa mère, à côté, avait été tuée par surprise. Dos à la porte elle n'avait pas eu le temps d'avoir peur et s'était écroulée en avant, sa tête s'étant retrouvée au beau milieu d'un champ de pommes de terre qu'elle était entrain d'éplucher. Il lui avait caressé le visage, l'observant avec un regard innocent. Sa mère avait toujours été stricte mais juste. C'est elle qui avait fait en sorte que Paulo apprenne à vivre dans ce milieu difficile qu'est la favela. Paulo, jeune et seul était resté là, la larme à l’œil, la faim au ventre deux jours durant. Les mouches avait fait des deux corps leur garde-manger. L'odeur était infecte. Malgré ses cinq ans, il en voulait terriblement à son frère Adrian sans qui tout cela ne serait certainement jamais arrivé. Le jeune homme n'avait jamais daigné écouté sa mère qui le poussait à faire des études préférant sombrer dans le trafic de drogues pour le quartier chic de Sao Conrado.

Lorsqu’après 48h, la planche de bois qui servait de porte avait grincé de nouveau, Paulo avait couru se blottir dans sa planque, le souffle court et les mains sur les oreilles. Les rayons du soleil n'éclairaient plus le sommet de Rocinha. La pénombre avait pris le pouvoir. N'entendant pas de bruit, il avait relâché peu à peu ses muscles, retiré lentement ses mains de ses oreilles. Entendant des sanglots, il s'était approché de l'entrée de la pièce principale à pas de loups. Un homme lui tournant le dos était agenouillé à côté du corps de son père, tentant inlassablement de faire fuir les centaines de mouches dans un bruit de reniflement.

« T'es qui ? » questionna le jeune garçon encore à moitié caché derrière le mur.

Cette question avait brisé le silence qui régnait dans la cabane et avait fait sursauter l'homme.

« Paulo ? C'est toi ? Tu es vivant ? Viens me voir mon garçon ! répondit l'homme.
Mais t'es qui ? Mama me dit toujours de pas faire confiance aux grands. dit timidement Paulo qui observa un léger rictus se dessiner sur le visage morne de l'homme.
Désolé c'est vrai que tu ne dois pas te souvenir de moi. Je ne t'ai pas vu depuis tes un an... Je suis Eduardo Dos Augusto, ton oncle.

Sans un mot de plus, le jeune Paulo était sorti de sa planque et s'était jeté dans les bras d'Eduardo. Après s'être occupé des deux corps, ce dernier l'avait emmené en sécurité chez lui dans une favela voisine.

Eduardo tenait une petite épicerie au beau milieu de la favela de Vidigal. Chaque jour, il se levait tôt et se rendait à pied jusqu'au Fashion Mall, l'un des centres commerciaux les plus chic de Rio, tirant sa petite carriole. Là-bas, il récupérait les invendus dans les poubelles extérieures avant de les mettre en rayon dans sa petite boutique de tôle. Avant cela, il avait fait l'armée comme en attestait la chaîne qu'il portait autour du cou avec une plaque à son nom. Gabriela elle, était femme de ménage dans les luxueuses villas de Sao Conrado. Tous deux étaient des gens respectables et respectés à Vidigal. Paulo n'avait pas eu de mal à se faire de nouveaux amis dans la petite école qu'il côtoyait de temps en temps ou sur le terrain de foot. Il adorait aussi donner un coup de main à son oncle, l'aidant à tirer la carriole. Il aimait se rendre à Sao Conrado pour admirer le luxe qui l'entourait. Souvent, il se prenait à rêver qu'un jour il signerait un énorme contrat pour le club de son cœur Fluminense et achèterait une immense villa avec piscine et vue sur le Corcovado, à deux pas du Fashion Mall où il irait faire ses emplettes.

Dix ans plus tard.

Paulo s'était donné les moyens de réussir. Il n'avait pas compté ses heures d'entraînement sur le terrain de Vidigal avec son ballon rafistolé de toute part. Après un tournoi regroupant les équipes des favelas alentours, le jeune meneur de jeu s'était fait repérer par un observateur du centre de formation du « Flu »(club de foot célèbre de Rio : Fluminense). Pour la première fois de sa courte mais intense existence, Paulo ne pensait plus à ce qu'il avait vécu. Le deuil de ses parents était fait, celui d'Adrian qu'il n'avait jamais revu aussi. Il était libéré et heureux avec sa famille d'adoption. Il passait sa semaine à l'internat du club à enchaîner les séances d'entraînement et les week-ends et vacances à la maison avec son oncle et sa tante qui eux non plus ne comptaient pas leurs heures pour pouvoir financer le centre de formation à Paulo.

Dimanche matin.
« Ola Tata ! Comment ça va ce matin ? demande Paulo en émergeant du lit.
Bonjour mon Paulo... Toujours mal à mon dos mais ça va aller. Ton oncle est à la boutique, il fait un petit inventaire. Avale un pao de queijo et ton café puis habille-toi on va bientôt partir à la messe. Enfile ton costume du club, aujourd'hui, l'un de mes patrons nous a invité à la cérémonie de la cathédrale de San Sebastian, il a entendu parlé de toi ! dit fièrement Gabriela.
A la messe ? J'suis obligé Tata ? dit l'ado manquant subitement de motivation.
Fais-moi plaisir Paulo je t'en prie ! supplie la tata.
Bon... »

Le jeune homme enfile son trois pièces à l’effigie du « Tricolor ». Fiers de leur protégé, Eduardo, Gabriela et Paulo traversent Vidigal à pied avant de délaisser les cabanons pour de petites maisons puis de grandes villas. Après quelques minutes à patienter à l'entrée du Fashion Mall dont l'entrée est grillagée le dimanche, un 4x4 Hummer de la taille de la maisonnette de la famille s'immobilise devant eux. Le chauffeur descend et fait le tour du monstre avant d'ouvrir la porte en saluant les trois pauvres ahuris. A l'intérieur, le luxe à l'état pur ! Siège en cuir, accoudoirs en marbre, climatisation, minibar, petits fours et coupes de champagne... Sans aucune gêne, Paulo attaque les petites gourmandises alors que le couple, hébété n'ose pas.

« Nous serons arrivés d'ici une dizaine de minutes. Monsieur Batista vous attend sur le perron. Il m'a chargé de vous dire qu'après la cérémonie, il a organisé un brunch chez lui auquel vous êtes conviés ! dit le chauffeur d'un ton monotone.
Cool on va bien bouffer ! répond Paulo, dévisagé par sa tata. »

A travers la vitre fumée du Hummer, Eduardo observe la cathédrale, visible au loin. Cet édifice moderniste de forme pyramidale est géant. Sa façade d'une centaine de mètres de haut est garnie d'un nombre incalculable de vitraux. Impressionnés, tous trois descendent du véhicule têtes en l'air. Sur le perron, le quadragénaire et patron de Gabriela attend dans un smoking noir bien cintré. L'homme est le directeur général et créateur d'un immense groupe de BTP. En grand fan de football, il a investi une partie de sa fortune dans le « Flu » dont il est actionnaire minoritaire. Les salutations faites, la famille Dos Augusto entre au sein de la cathédrale et est émerveillée par un intérieur vaste, grandiose et éclairé par les rayons du soleil traversant les vitraux de mille et une couleurs. Plus de dix mille fidèles sont déjà installés. Pendant toute la messe, Gabriela n'a d'yeux que pour Mr Batista. Cet homme, si élégant, si soigné, portant avec brio une barbe grisonnante parfaitement taillée est enviable. Cela n'a pas échappé à Eduardo qui l'observe, lui, d'un œil jaloux. Une fois la cérémonie terminée, le Hummer refait son apparition et embarque la petite famille accompagnée de Mr Batista.

« C'est plaisant de célébrer la messe ici n'est-ce pas ? dit l'hôte en servant une coupe de champagne.
C'était... grandiose ! répond Gabriela, les yeux toujours plongés dans le regard de son patron.
Oui, enfin, une messe reste une messe... Ici ou à Vidigal... tempère Eduardo.
Vous avez raison, le lieu n'est pas l'important dans ce moment de recueillement. Bon alors mon garçon, parlons de toi ! L'entraîneur du centre de formation à l'air de te prédire une grande carrière ! Tu es prêt à jouer pour le Flu ? Dans notre magnifique Maracana ? questionne l'homme.
J'adorerai M'sieur ! Fluminense pour moi... C'est grave le kiff ! répond Paulo.
Parfait. On va bien s'entendre ! dit l'homme en ouvrant la portière du 4x4 qui vient de se garer devant sa demeure. »

Les Dos Augusto traversent la cour. Les rayons du soleil se mêlant à l'eau jaillissant de l'arroseur automatique colorent la droite de la cour d'un arc-en-ciel. La pelouse, taillée au millimètre sert de terrain de golf au quadra millionnaire. A gauche, un garage immense dont les portes ouvertes laissent apercevoir la fortune de l'homme qui expose une dizaine de voitures toutes plus luxueuses les unes que les autres. Paulo suivant l'homme d'affaires passe entre deux immenses colonnes de marbre avant d'arriver devant l'entrée. L'homme ouvre et pousse la porte. Le bruit de la musique et les odeurs délicieuses des mets préparés par le traiteur se faufilent à travers l'ouverture.

« Faîtes comme chez vous ! Si vous manquez de quoi que ce soit demandez à l'une des serveuses. On se reverra bientôt Paulo ! dit l'homme en s'engouffrant à l'intérieur de la villa dans laquelle une centaine de personnes est en train de faire la fête.
Merci ! répondirent en chœur les trois invités.

Une fois entrés, les Dos Augusto, bouches bées, ne savent pas trop comment s'y prendre. Paulo, plus à l'aise a pris l'homme à la lettre. Il se fraie un passage jusqu'au premier buffet, attrape une assiette et se sert à manger avant de sortir admirer la splendide vue sur l’océan depuis le bord de la piscine à débordement. Les pieds dans l'eau, il observe les reflets des quelques moutons célestes à la surface de la piscine. Soudain, derrière lui, une voix qu'il connaît ricane. Le jeune footballeur se retourne. Là, dos à lui, une femme assez grande et plutôt svelte dans une longue robe bleu ciel est perchée sur des échasses. Blonde. Quinqua. Paulo en est sûr ! C'est elle ! Posant son assiette sur le bord du bassin, il se lève et se retourne. La silhouette n'est plus là, elle se faufile entre les convives. Le jeune homme tente de la suivre mais est intercepté en chemin par Mr Batista.

« Ah ! Tenez Odair, voici le jeune homme dont je vous parlais justement ! Paulo vient voir par là mon garçon. Je te présente Odair, l'entraîneur de l'équipe pro ! dit fièrement le maître de maison.
Bonjour M'sieur ! répondit Paulo alors qu'à travers la porte d'entrée, vitrée, il observe la grande blonde monter dans une jaguar verte décapotable avec chauffeur.
Alors tout se passe bien au centre jeune homme ? questionne Odair.
Super, j'ai hâte de porter le maillot de votre équipe. Euh excusez-moi monsieur Batista, c'est qui la meuf ....Pardon la dame qui repart déjà ? tente le jeune joueur.
Pourquoi tant de curiosité ? répond surpris Mr Batista.
J'ai l'impression de la connaître... dit timidement Paulo.
Tiens-toi loin d'elle, c'est mieux pour ton avenir de footeux Paulo ! Cette dame est une millionnaire Russe, Oxana Anikine. Elle n'a pas très bonne réputation. Je l'invite par politesse, elle a beaucoup de relation et surtout elle habite à deux pâtés de maison.
Ah d'accord je comprends. Je dois confondre avec quelqu'un d'autre. Merci ! dit Paulo avant de se retirer de la conversation.
A très vite, je viendrai t'observer à l'entraînemen. termine Odair avant d'attraper au vol d'un serveur une coupe de champagne. »

Le jeune footballeur esquive quelques invités et retrouve ses parents adoptifs qui semblent patienter sagement sur une banquette toute proche de l'entrée. Pas à leurs aises dans ce milieu chic, ils n'ont même pas osé s'approcher du buffet.

« On y va ? » dit Paulo, le ventre bien rempli.

Eduardo acquiesce d'un signe de tête en se levant. Gabriela jette un dernier regard vers Mr Batista avant de passer la porte suivant les deux hommes. Marchant seul devant, d'un pas décidé, Paulo est songeur.

Le week-end suivant.

Une semaine vient de s'écouler à l'internat du Flu. Le jeune prodige s'est entraîné mais le visage de cette Oxana Anikine le hante depuis le week-end dernier. Avant de partir, l'adjoint de l'entraîneur a distribué à chaque joueur des bons d'achats à utiliser au Fashion Mall. Après une demie-heure de bus, le jeune garçon, sac sur l'épaule et ballon au pied, longe Copacabana pour rejoindre Vidigal. Cette plage est splendide. Paulo aime s'y arrêter pour se ressourcer. Les pieds dans le sable chaud, il observe les touristes, confortablement installés sur des transats, coupe de champagne et cigarillo à la main. Face à lui, sur les vagues qui déferlent perpétuellement, les surfeurs laissent des traces dans l'écume. A l'horizon, le soleil se carapate discrètement, n'éclairant plus que le Corcovado. Il est l'heure de rentrer.

Le lendemain matin, Paulo file, prétextant un match de foot avec quelques amis de la favela. Il n'en est rien. Bon d'achat en poche, il marche d'un pas rapide en direction du centre commercial. Il a décidé de faire plaisir à Eduardo et Grabriela. Après une petite heure de shopping, le jeune homme ressort du Fashion Mall un sac dans chaque main. Un foulard en soie pour sa tata, une bonne bouteille de rhum pour son tonton. Alors qu'il pense rentrer à Vidigal, l'image de cette femme qu'il a en tête l'obsède et le traîne jusqu'à la villa de Mr Batista. Un tour de quartier plus tard, Paulo tombe nez-à-nez avec la Jaguar décapotable garée sur le parvis d'une énorme bâtisse. Le portail doré est entrouvert. Curieux mais quelque peu inconscient, Paulo s'y glisse et s'approche de la villa. Alors qu'il a fait trois pas, un homme se jette sur lui et l'immobilise à terre à l'aide d'une prise de soumission douloureuse.

« Cible interceptée, je répète cible interceptée, terminé ! répète le colosse dans son talkie-walkie.
Lâchez-moi je n'ai rien fait ! hurle Paulo.
Ok, amenez-le moi ! La patronne a quelques questions à lui poser, terminé. dit une voix grave dans le talkie.
Entendu ! Terminé. répond le garde relevant d'un bras Paulo.
LAISSEZ MOI PARTIR ! LACHEZ-MOI ! AU SECOURS ! se déchaîne le jeune homme en se débattant dans tous les sens.

La porte d'entrée de la demeure s'ouvre. Le « men in black » pousse violemment Paulo à l'intérieur qui, les mains liées dans le dos, s'étale au sol. Le bruit des talons aiguilles qui descendent les escaliers de l'étage font émerger en lui des souvenirs. Oxana Anikine, surnommée « la patronne » est là ! Avec son talon, elle pousse le jeune Paulo sur le dos.

« Alors jeune homme dis-moi : que fais-tu chez moi sans y être invité ? dit calmement la grande blonde.
Je n'ai rien fait de mal M'dame ! Je me baladais et j'ai vu votre maison. J'lai trouvée grave belle je voulais juste m'en approcher. répond Paulo, toujours allongé sur le dos à même le carrelage, le haut talon pointu d'Oxana posé sur le torse.
Ton visage m'est familier ! Nous nous connaissons ? reprend la patronne.
Vous m'avez p'têtre vite fait aperçu chez Mr Batista le week-end dernier ! bégaie le jeune garçon.
Ah bon que faisais-tu chez Batista toi qui semble tout droit sorti des favelas ? questionne la femme, interloquée.
Je joue pour le Tricolor M'dame, Mr Batista voulait me voir. répond fièrement le jeune homme montrant d'un signe de tête le fanion de son survêtement.
Que je ne te vois plus traîner devant chez moi est-ce bien clair ? chuchota la patronne en appuyant un peu plus fort son talon sur le torse de Paulo.
Je vous le jure.
ADRIAN ! ADRIAN ! Viens-là ! Dépêche-toi bon espèce de bon à rien ! Mets-moi cette petite fouine à la porte et retourne t'asseoir. hurle la blonde dans le hall.

Adrian ? Impossible. Quelques secondes plus tard, une porte s'ouvre. Un jeune homme, la trentaine passée de peu, le visage tuméfié, boitillant, s'approche de Paulo. Les regards se croisent. Une larme coule le long de la joue du jeune footeux. Son frère, Adrian, qu'il pensait mort est là, devant lui, le regard dans le vide, des traces de piqûres plein les bras. Sans sourciller et sans reconnaître Paulo, l'esclave de la patronne attrape le prisonnier et le jette dehors avant de claquer la porte. Se relevant difficilement, Paulo perçoit encore la voix de la femme qui à l'intérieur de la villa hurle.

« Dégage ! Tu m'entends ? Dégage ! Retourne à ta niche ! Maintenant ! »

Abasourdi, Paulo ressort de l'enfer et se retourne une dernière fois de l'autre côté du portail pour observer la villa. Les questions se bousculent. Paulo commence à comprendre. Son frère s'était certainement fait attraper par la Russe après la mort de leurs parents et était devenu son esclave pour payer la marchandise volée à Oxana quelques jours plus tôt. Paulo revoyait le regard hagard de son frère, amoché par la vie qui ne l'avait même pas reconnu. Saoul de ce moment si particulier, Paulo rentre chez lui titubant, les sacs cadeaux à la main. Sans dire un mot, il les dépose sur la table sous le regard étonné d'Eduardo et Gabriela. Seul dans son coin, à l’abri, il s'écroule le long du mur, se bouchant les oreilles et se remémorant le jour où tout a basculé.

« Paulo ! Paulo ! Tu es fou mon amour ! Viens que je t'embrasse ! S'écrie Gabriela s'entourant le cou derrière son foulard de soie.
Eho Paulo ! Viens là qu'on te remercie. Dit Eduardo. »

Le jeune garçon, les mains sur les oreilles n'entend rien. Alors que Gabriela passe la tête derrière le rideau qui sert de porte à la chambre, Paulo ouvre les yeux et aperçoit le visage confiné sous un morceau de soi. Souvenir. Il éclate en sanglot, renvoyant sa tête entre ses genoux.

« Qu'est-ce qu'il t’arrive mon grand ? dit la tata s'approchant du jeune attristé en retirant son foulard.
C'est Adrian... répond doucement Paulo.
Quoi Adrian ? reprend Gabriela.
Il est vivant ! Je l'ai vu ! dit le jeune homme redressant la tête, larmoyant.
EDUARDO ! VIENS ICI ! hurle la femme tombant à la renverse sur les fesses.
Qu'est-ce qu'il se passe ici ? questionne l'oncle voyant sa femme et son neveu en larmes.
Eduardo... Adrian est vivant ! dit Gabriela, ahurie par la nouvelle. »

L'oncle, choqué par ce qu'il vient d'entendre fronce les sourcils.

« Raconte-nous Paulo ! finit-il par lâcher. »

Suite aux explications émouvantes de Paulo, Eduardo reste sans voix. Dans sa tête, tout se bouscule. Très vite, il met un plan sur pied pour libérer son grand neveu des griffes de la blonde. La stratégie se met en place dès le lendemain. Alors que Gabriela fait le ménage chez Mr Batista, elle insiste auprès de lui pour que ce dernier lui trouve de nouveaux clients prétextant un besoin d'argent. L'hameçon à peine lancé, le patron est appâté. Après quelques coups de téléphone, il griffonne sur un papier trois noms. Le troisième est le bon : Mme Anikine. Le soir même, après sa journée de labeur, la femme de ménage fait le tour des trois potentiels clients. Elle termine sa tournée par la somptueuse villa de la patronne du trafic de drogue sur Rio. L'entretien bien que stressant s'est bien passé. Son contrat en poche, elle rentre chez elle satisfaite.

« Alors tu l'as vu ? harcèle Paulo alors que Gabriela vient à peine de passer la porte.
Non mais je suis embauchée! rétorque la femme s'affalant sur l'une des trois chaises de la maison de tôle.
Cool ! On va pouvoir poursuivre le plan et ramener Adrian à la maison. s'extasie le jeune frère.
Tranquillo, tranquillo ! tempère Eduardo en se frottant la moustache. »

Pendant la première semaine, Gabriela a travaillé deux jours chez Oxana mais elle n'a ni aperçu ni entendu Adrian. La patronne doit cependant s'absenter la semaine suivante pour un voyage d'affaire dans son pays d'origine.

Le lundi en fin de journée.

Gabriela passe le portail doré de la villa d'Oxana. Le garde est toujours là sur le chemin menant à la maison. Le reste de l'équipe est parti avec la patronne afin de la protéger pendant son voyage d'affaires. Tranquille à l'intérieur, la bonne fait son travail tout en cherchant à trouver où est caché Adrian. Après une bonne heure de ménage, la domestique se retrouve dans la chambre de la maîtresse de maison. C'est la première fois qu'elle y pénètre. A gauche du lit, une porte, calfeutrée derrière la table de nuit attire son attention. Tendant l'oreille, Gabriela n'entend rien. Silence. Alors qu'elle tente de pousser la porte, retenue par une serrure, quelqu'un de l'autre côté, surpris se met à gémir. A la deuxième tentative, les gémissements se transforment en hurlement. Par la fenêtre, la gouvernante aperçoit le garde qui vient de quitter son poste et se dirige vers l’intérieur de la maison alerté par les cris qui se calment peu à peu. Avant qu'il ne passe la porte, la domestique ressort de la chambre, attrape dans le couloir un bibelot qu'elle laisse tomber au sol et s'entaille l'avant bras afin de lui faire croire que ce sont ses cris qui retentissent dans le quartier. Les gouttes de sang coulent sur son avant bras avant de dégouliner le long de ses doigts et de s'éclater sur le parquet. L'homme arrive à l'étage et tombe nez à nez avec la jeune femme qui joue son rôle à merveille.

« Everything is allright ? demande l'homme dans un anglais bizarrement accentué.
Je ne parle pas anglais... répond Gabriela. »

L'homme, sous le charme, la tire par le bras et l'emmène dans la salle de bain où il lui fait un bandage sommaire. La jeune femme le sent, le garde a dans son beau costume un sentiment de supériorité exacerbé. Une fois l'avant bras momifié, le garde descend au garage, emmenant par la main Gabriela. Il ouvre la porte roulante et laisse apparaître une superbe Porshe Panamera noire mat.

« Come on. Tell me your adress. dit l'homme en ouvrant galamment la portière côté passager.

Dix minutes plus tard, la Porshe est arrivée à l'entrée de la favela. Le bip du garde du corps se met à sonner avec insistance. L'homme qui semble soudainement stressé fait signe à Gabriela de descendre et de rentrer chez elle se reposer. Alors que la sportive fait demi tour en trombe, La femme entame la montée des escaliers de la favela, le sang s'imbibant dans son bandage. En grimpant les escaliers, elle est étonnée de voir que la boutique d'Eduardo est fermée. Personne dans la cabane. Gabriela ne comprend pas.

Une demie-heure plus tôt.

Les cris sont perceptibles depuis l'extérieur de la maison. Eduardo, caché dans la bambouseraie aux abords de la villa les a entendu. Il a observé le garde entrer puis ressortir avec sa femme blessée. Une fois seul, l'homme entre par effraction, cassant un carreau donnant sur la cuisine. L'alarme de la maison se met à retentir. Eduardo passe à travers la vitre brisée s’égratignant au passage le bas du ventre. Une fois à l'intérieur, le son de l'alarme est insupportable. Eduardo grimpe les marches deux à deux pour rejoindre la pièce d'où provenaient les hurlements. Il accède rapidement à la chambre de Mme Anikine et entend des cris de panique derrière la petite porte à gauche du lit. Après avoir frappé trois coup de pied sur la porte, Eduardo attrape un bibelot en bronze posé sur le bureau et fracasse la poignée. La porte s'entrouvre. Les gémissements peureux se tuent. Alors que le sauveur passe la tête par la porte et découvre un véritable capharnaüm, Adrian lui saute dessus, lui entourant autour du cou l'un de ses lacets et ne lui laissant aucune chance. Alors qu'Eduardo suffoque et finit par ne plus respirer, Adrian s'échappe. Il sort par la porte fenêtre du salon et tombe nez-à-nez avec la Panamera qui passe à nouveau le portail. Cette dernière pile. Le garde s'extrait rapidement de la voiture alors qu'Adrian a déjà rebroussé chemin pour s'enfuir par l'arrière du jardin. L'homme dégaine son 9mm et part à sa poursuite. Adrian connaît mieux que quiconque ce secteur dans lequel il a vendu de la drogue des années durant. Il n'a pas oublié les passages secrets et les raccourcis qui lui permettent de semer le garde et de rejoindre sa favela natale, Rocinha, en quelques minutes. Arrivé à proximité du terrain de foot, le jeune homme titube. Dix ans sans respirer à l'air libre, enfermé dans sa cage, à dormir entre ses excréments et ses seringues vides. L'homme qui pensait être une fois de plus sauvagement battu et humilié a sans le savoir tué son oncle, venu le secourir.

Le garde du corps vient de rentrer bredouille. Il désactive l'alarme et tente de joindre sa patronne. Alors qu'il arrive à l'étage, il découvre le corps sans vie d'un homme qu'il n'a jamais vu auparavant. Retournant le corps de l'homme sur le dos, le garde fouille les poches de la victime afin de découvrir son identité. « Eduardo Dos Augusto » lit-il sur le médaillon que l'homme porte autour de son cou. Après avoir pris quelques clichés, l'homme charge le corps dans le coffre de la voiture de service, une Renault Laguna des années 1990. Une fois que la pénombre s'est emparée de la ville, il file en direction du lagon entre Ipanema et Copacabana pour y balancer le corps lesté par deux moellons qui le tiendront au fond de l'eau.

Adrian, en manque de drogue s'est réfugié dans le local attenant au terrain de foot de Rocinha. Il attend un signe du destin en observant au loin la lune qui semble ajouter à la statue du Christ Rédempteur du Corcovado une auréole lumineuse.
Après quelques heures de sommeil et alors que la favela se réveille doucement, Adrian ouvre un œil en transe. Il hallucine, transpire à grosses gouttes, entend des voix...Alors qu'il sort de sa cachette pour prendre un bol d'air, il voit sur la porte du cabanon une affiche. Celle-ci attire son attention. On peut y lire « Final da Copa dos Jovem : Flu vs Santos » (Finale de la coupe des jeunes : Fluminense vs Santos). En dessous, deux visages, celui d'une future star de Santos et face à lui, le visage de son frère, Paulo Dos Augusto portant fièrement le numéro 10 du Flu. Cette finale, qui clôturera la saison de foot ce mercredi au Maracana est le tremplin vers la gloire pour Paulo en pleine préparation et bien loin d'imaginer ce qu'il se trame depuis le centre de formation. Après plus de 18h sans nouvelles d'Eduardo, Gabriela a alerté la police qui depuis bien longtemps à abandonner les habitants des favelas. Seule à Vidigal, elle est elle aussi bien loin d'imaginer la réalité. Adrian quant à lui patiente à Rocinha... Il n'a qu'une idée en tête, se venger d'Oxana Anikine. Mais pour le moment, il doit trouver de l'argent pour payer sa drogue. Son frère est en passe de ramasser le jackpot. Une opportunité en or quitte à détruire une nouvelle fois sa vie.

A suivre...
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Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

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Myriam · il y a
Et bien Simon tu t'essaies sur différents thèmes!!! Comme quoi tu es complet..
Il faut que tu poursuives et merci de partager ton "vagabondage" avec nous.
Bisous
Mumu

Image de Annick DUMOULIN
Annick DUMOULIN · il y a
Miracle de l'écriture qui nous emmène loin cette fois... A quand la suite ?