Patients

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Il n'avait pas envie d'être ici.
Tout son être le lui avait hurlé depuis des jours, multipliant les alertes, les symptômes, les douleurs qui l'engageaient à fuir.
Mais il était là.

Alors, il tentait de résister, de toutes ses forces. De toute sa volonté d'adulte expérimenté.
Il essayait de calmer sa raison, de dompter ses instincts. Malgré ses tentatives de respirations profondes et retenues, son souffle buttait contre une paroi abrupte, son diaphragme heurtait un bloc hostile qui lui coupait le souffle. Il s'en fallait de peu pour qu'il halète, comme dans l'effort.
La panique s'organisait et s'installait en lui, pore à pore, organe après organe, gagnant chaque centimètre de son territoire comme la gale grignotait la peau.
Il se sentait aussi dépourvu qu'un enfant. Démuni comme l'être faible et vulnérable qu'il était redevenu. Sans regimber. Sans résistance. Fluide comme le sang. Poisseux comme la sueur qui baignait chaque pli du corps caché sous ses vêtements.

S'il se laissait glisser le long de sa peur, il disparaîtrait dans le néant, le chaos de la folie. Le reste de conscience, les souvenirs, tout ce qu'il avait été, seraient effacés à jamais. Perdus comme les données périmées d'un appareil obsolète.
Résister, se cramponner de toutes ses forces à ce qu'il lui restait de volonté. Ne pas s'engouffrer dans l'effroi ni se laisser submerger par l'angoisse. Autrement, son hurlement intérieur l'engloutirait tout à fait. Il craignait d'y rester prisonnier. De perdre la raison et les sens, la notion du temps et de lui-même.
De perdre toute pudeur.
C'était un homme. Il devait agir comme tel. Il savait qu'il le pouvait. Il devait trouver la force de se lever, de saluer et de le suivre lorsque son tour viendrait.

Reprendre son souffle. Pousser des deux pieds cette fange de terreur, souple et collante, qui le retenait un peu plus à chaque expiration.
Et remonter, prendre pied et retrouver sa conscience; calmer les battements de son cœur, maîtriser les tremblements de ses os, les frissons de sa peau, la décence de ses émotions, le contrôle de ses pensées.
Se retrouver, lui.

Au fond de lui, il hurlait toujours. L'enfant qu'il redevenait sanglotait et implorait une aide que personne ne pouvait lui apporter. Il le savait. Une once de dignité combattait le petit être misérable qui gémissait au fond de lui.

Les heures passaient, les efforts de la lutte l'exténuaient. Et la tentation enflait de s'y abandonner, de s'y laisser couler sans heurt. Sans bruit. Sans état d'âme. Ses émotions déconnectées lui laisseraient un peu de répit.
Enfin.
Le néant minéral, silencieux, inerte.
Pourtant, quelques bruits indistincts, étouffés, irréels, lui parvenaient toujours.
Il fallait plonger encore, descendre plus profondément vers cette inconscience qui vous dissout et vous digère.

La panique avait cédé la place à un vide profond, plat et indolore. Le temps n'existait plus. La douleur non plus.
Il se fichait de ne plus être capable de sortir de cet abîme où l'effroi des dernières semaines l'avait plongé, comme des couches durcies de sédiments calcaires.
C'était trop tard.
Il ne ramasserait pas les pièces brisées de son être, pour les rassembler et repartir affronter sa vie.
Il les laisserait là, gésir au fond de lui, éclats coupants, brillants d'un feu éteint.
Il se fichait qu'on le ramasse ou qu'on le laisse traîner là.
Il ne pensait plus. Il ne redoutait rien. État végétatif ardemment désiré. Comme en apesanteur, effleurant le monde extérieur. Impénétrable conscience réfugiée loin de lui. Intouchable.

Pourtant, dans cette salle d'attente, l'homme était assis bien droit, le regard bleu et impassible ; il semblait patienter sans état d'âme.
Seuls les frémissements du bout de son pied droit contre le sol carrelé trahissaient sa nervosité. Une brillance sur les ailes du nez et les plis du front, un battement plus profond au creux du cou, auraient pu alerter un œil averti.
Mais personne ne risqua un regard vers lui.
Il était seul.
Seul avec lui-même, avec ses peurs. Seul à prendre ses décisions, à affronter les heures et les jours à venir.
Aurait-il pu en être autrement ? Il était trop tard.
Il était assis là, cloué au siège de plastique incurvé, comme fondu dans la densité de la pièce.
Inerte. Sans consistance.

Le temps pouvait passer, il ne le sentait plus. Son regard ne regardait rien ; ses paumes, sur ses genoux, ne sentaient aucun contact.
Le monde aurait pu s'inverser, il se serait laissé emporter, comme un bouchon.
On aurait pu le croire perdu. Comme ces êtres insondables dont on ne voit que l'enveloppe. Qui ne se laissent ni cerner ni approcher, réfugiés au fond d'eux-mêmes. Coupés de tout.
Ni odeur, ni bruit, ni chaleur ; rien ne pouvait le détourner de sa tanière organique.

Pourtant, inconsciemment, il attendait.
Et puis soudain, il l'entendit.
Indistinctement, à l'appel de son nom, muscles et tendons obéirent à son cerveau, comme un réflexe d'éducation que combattait l'instinct de survie.
Sans s'en apercevoir vraiment, derrière son écran de brouillard, il se leva et sourit au médecin en blouse verte qui l'avait appelé.
Docilement, légèrement courbé sous le poids de la conscience qui lui revenait doucement et le sortait de sa léthargie, sans un regard pour le monde qui continuait de tourner sans lui, il le suivit hors de la salle d'attente.

Autour du siège laissé vide, encore chaud de sa présence, les autres l'avaient suivi du regard, à la dérobée, hagards mais soulagés de retarder l'instant. Comme si le grappin frappait au hasard et pouvait encore les épargner.
Tous se replongèrent en eux-mêmes, buste discrètement affaissé, tête légèrement penchée ; le cou, engoncé dans les épaules, tentait de disparaître, comme pour laisser moins de prise au prédateur médical.

Pourtant, nul ne fuyait.
Tous attendaient leur tour. Résignés.
Patients.
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