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PATERNITÉ (DÉ)CONFINÉE

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Anne-Marie Costa

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ANNE-MARIE COSTA















PATERNITé (Dé)CONFINéE





















Merci à Edwige pour sa relecture attentive et avisée


L’ enveloppe ne contenait rien d’autre. Qu’est-ce que cela signifiait ?
Elle décida de ne rien conjecturer. Il fallait rester calme, et réfléchir.
Sa sœur l’appela juste à ce moment là ; elle hésita une seconde à prendre l’appel : était-elle suffisamment calme, justement ?
« Allo ? »
« Tu vas bien ? Tu as une drôle de voix... »
Elle venait aux nouvelles. S’était-elle bien confinée ? Sans sortir ? Comment s’occupait-elle ?
Tout le monde en était là : c’était déprimant. Bien sûr qu’elle tournait en rond chez elle ! Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’elle devait sortir, aller le voir, lui parler.
Que s’était-il passé pour qu’elle en soit arrivée là ?
Elle avait voulu savoir et elle avait eu tort, voilà ce qui s’était passé, et c’est tout.


C’était avant. Juste avant. Cela paraissait déjà si loin !
Sa sœur était montée la voir. Cela n’arrivait pas si souvent. Elles se donnaient régulièrement de leurs nouvelles, mais ne se voyaient guère. Elles se parlaient mais ne se disaient rien d’important ; il n’y avait pas de confidences, pas de tension, pas de retour en arrière sur leur enfance - ou si peu. Elle se disait que c’était probablement ainsi dans la plupart des familles ; le substrat familial suffisait à nourrir la relation adulte, pour peu qu’il ait permis à chacun de grandir sans à-coup.
Après le café, elle lui proposa d’aller marcher. Le printemps s’annonçait discrètement ; les journées s’étiraient, les feuilles des arbres pointaient, l’eau coulait, la lumière se faisait plus dense...

Elles prirent la voiture et roulèrent jusqu’au hameau suivant. Près de l’ancien abreuvoir un sentier s’enfonçait sous les hêtres ; elle l’avait emprunté il y a longtemps, mais elle avait dû rebrousser chemin quand elle avait débouché dans un vaste champ ; c’était l’occasion de voir où il menait maintenant qu’il était balisé.
En fait le sentier s’écartait assez rapidement de celui qu’elle avait emprunté - pour autant qu’elle s’en souvienne ! Car ces « chemins noirs » forment un véritable entrelacs, qu’en poussant la nature fait bouger.
Elles marchaient depuis une petite heure lorsqu’elles s’avisèrent qu’il leur fallait peut-être revenir à l’endroit où elles avaient laissé la voiture. Consultée, l’appli leur proposa une sorte de boucle qui leur évitait de revenir sur leurs pas. Mais là, tout était plus compliqué ! Le sentier était le plus souvent à peine marqué, on le devinait plus qu’on ne le voyait ; plusieurs passages étaient encombrés d’orties hautes qui avaient une fâcheuse tendance à se pencher vers elles, et dans un creux au plus près d’une descente, elles n’eurent le choix qu’entre mettre les pieds dans l’eau ou dans la boue...
Un ruisseau serpentait un peu plus loin. C’est alors qu’elle eut besoin de s’isoler, à l’abri du regard de sa sœur qui au même moment éprouva le même besoin naturel. L’une et l’autre s’écartèrent un peu. Elle remonta légèrement le talus, avança d’une dizaine de mètres vers ce qui semblait être un aplat dégagé. En relevant la tête, elle fut surprise de constater la présence d’une maison, à moins d’une centaine de mètres, sur le vallon opposé. C’était la première habitation rencontrée depuis qu’elles marchaient. Était-ce d’ailleurs une habitation ou seulement une ruine ? L’habitat était dispersé sur le Plateau, les fermes d’autrefois étaient isolées, campant sur quelques arpents de terre. La plupart étaient devenues des maisons de famille occupées une petite partie de l’année mais conservées après de modestes travaux de modernisation.

Elle s’efforça de mieux regarder. La maison était habitée : un homme se tenait droit, juste à côté. D’où était-il sorti ? Il s’avança dans sa direction, sans la voir. Un homme de haute taille. Étroit. La démarche raide, comme s’il ne pouvait plier ses genoux. De longs bras, dont il semblait ne savoir que faire... Des cheveux roux. Elle fut interloquée.
Elle secoua la tête, comme si elle devait se réveiller. Elle n’osait regarder de façon plus insistante craignant qu’il ne la vît, et pourtant elle était aimantée par la silhouette. Si elle fixait son visage, la remarquerait-il ?
Elle leva les yeux vers lui ; il lui sembla que cette fois, il regardait dans sa direction. Alors elle prit peur et rebroussa chemin.

A sa sœur elle ne dit rien. Que lui aurait-elle dit, d’ailleurs ? Celle-ci ne le connaissait pas, ou peut-être de nom, et encore, ce n’était pas sûr.


Quinze ans auparavant, elle était partie en Ecosse. L’université d’Edimbourg l’attendait pour son année Erasmus - et quelle année ! Totalement perdue les premières semaines, à la recherche d’une colocation mais dépassée par le système de cooptation qui semblait prévaloir, croyant comprendre l’anglais mais noyée dans les expressions écossaises, écrasée sous les démarches, happée par des jours plus courts et des températures plus fraîches, elle ne savait plus pourquoi elle avait choisi ce pays dont elle ignorait tout. Était-ce Harry Potter qui l’avait attirée ici ? Certains soirs, elle se le demandait.
Et bien sûr elle s’était progressivement adaptée, jusqu’à aimer cette ville de grès et de traditions. Une grande Université, une grande ville étudiante, de grands espaces naturels, et sans doute l’origine volcanique de la cité l’avaient finalement ancrée dans cette contrée particulière - même si elle ne parvenait pas à apprécier la bière. L’appartement qu’elle partageait avec Sara et Daniela était tout proche de la statue de Sherlock Holmes...elle aurait dû se méfier, se dit-elle.
L’année universitaire s’écoula vite. Juillet arriva et avec lui le retour au pays. Il lui fallait chercher du travail et de toute façon, ses moyens ne lui permettaient pas de s’attarder, comme elle l’aurait presque souhaité.
Deux ans plus tard, elle prit sa revanche. Sara était restée à Édimbourg, elle lui proposa de la rejoindre en août lors du Festival. Elle n’hésita pas : ses premières vraies vacances de travailleuse ! La ville lui parut euphorique. Tout se réactiva très vite pour être au diapason de cette contrée qui un temps avait été la sienne : non, elle n’était pas hors sol, ici.
Elle fit sa connaissance au milieu d’autres adeptes du Festival que lui avait fait rencontrer Sara. A la fois timide et enjoué, émotif et plein de réparties (qu’elle ne comprenait pas toujours, d’ailleurs), elle lui trouva aussitôt un air presqu’exotique avec sa tignasse rousse. Sans conteste elle lui plut aussi. Ils passèrent la fin de son séjour ensemble, mais ce fut trop court pour qu’ils aient envie l’un et l’autre de s’interroger sur la suite. C’était bien comme cela, voilà.


C’est quand elle s’y attendait le moins qu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Le père, c’était lui, de façon certaine. Mais lui, justement, où était-il ? Elle traversa une courte période de grande confusion. Elle ne parvenait pas à savoir si elle devait partir à sa recherche, envisager sans tarder une interruption volontaire de grossesse, demander l’avis de ses amies, en parler à sa sœur... Elle garda le bébé. Certains auraient pu dire que c’était par indécision. D’autres, peut-être, par principe. Il n’en était rien : elle avait toujours eu envie d’être mère, et là plus que jamais.
Son fils (devait-elle dire leur fils ?) avait 12 ans, et même la perspective de l’adolescence ne parvenait pas à ébranler la confiance qu’elle avait développée dans la qualité de leur relation. Elle n’imaginait pas qu’il puisse s’opposer à elle durement ; elle se demandait plutôt s’il ne voudrait pas endosser le rôle de grand fils protecteur à l’ égard de sa mère ! Seulement voilà, tout était chamboulé avec cette vision d’un paternel en chair et en os marchant au bord d’une prairie, à quelques encablures de chez eux.

Le soir venu, sa sœur repartie et son fils endormi, elle essaya de réfléchir. Elle était d’une nature plutôt pragmatique que visionnaire. Elle se dit que la première chose à faire était d’approcher l’individu de près pour tenter de se faire une opinion précise : après tout, c’est peut-être ses seuls cheveux roux qui avaient déclenché chez elle ce processus de reconnaissance ? Elle ne perdit pas de temps à supputer les chances statistiques que l’individu soit ou ne soit pas le père de son fils ; elle ne lui avait jamais parlé à l’époque de cette région où elle vivait désormais à l’année, ce n’est donc pas pour tenter de la retrouver qu’il était là. Et il y avait des moyens un peu plus techno de le faire, à supposer (mais elle en doutait) qu’il l’ait voulu.

Mais comment l’approcher, maintenant que chacun était confiné chez soi ?
D’abord, situer précisément la maison. Elle sortit sa vieille carte IGN du coin, qu’elle trouvait bien plus explicite que n’importe quelle appli. Elle savait exactement où sa sœur et elle s’étaient garées, bien sûr, ainsi que le chemin qu’elles avaient emprunté. Le petit ruisseau figurait en bleu, le sentier était en noir ; une fois le ruisseau franchi, elle s’était un peu éloignée vers l’ouest... Elle observa les courbes de niveau afin de bien situer le vallon qui l’avait tenue à distance de la maison. Oui, un peu plus vers le nord, un petit rectangle, figurant un bâtiment, se détachait. Et un autre, placé selon un angle différent, figurait aussi sur la carte, à proximité. Pour s’y rendre, pas de route mais un chemin - ce qui n’était pas rare dans la région : lorsqu’elles étaient isolées, les anciennes fermes devenues maisons d’habitation restaient souvent desservies par le chemin de terre d’origine, à peine élargi et aplani pour faciliter le passage des voitures.
Elle pouvait s’y rendre à pied, mais pas en respectant la distance limite d’un km qui s’imposait à tous en période de confinement au titre de « l’activité physique individuelle des personnes ». Et en cas de contrôle, elle pouvait difficilement arguer d’ « achats de première nécessité » - encore moins d’une « consultation et soins » !
Elle se dit que cela valait la peine de tenter le voyage...
Demeurait une question : il lui était difficile de s’absenter une bonne heure pour marcher sans proposer à son fils de l’accompagner. S’il disait oui ?

Elle entreprit son expédition dès le lendemain. Il avait préféré rester à la maison, elle se douta qu’il en profiterait pour faire joujou avec ses copains sur les réseaux sociaux...comment le lui reprocher, alors qu’il était désormais enfermé à la maison avec elle ?
Elle avait emporté sa paire de jumelles. Elle n’avait pas de plan précis, il s’agissait juste de s’approcher de la maison et ensuite, elle verrait. Elle n’eut pas de mal à trouver le chemin d’accès aux deux bâtisses ; mais au fur et à mesure qu’elle se rapprochait elle sentit une boule se former dans son ventre - la boule au ventre, oui c’était bien ça. Elle s’aperçut qu’elle ralentissait légèrement son rythme de marche.

La bâtisse apparut soudainement au détour du chemin. L’homme aux cheveux roux était assis juste à côté, regardant un document posé sur ses genoux. Elle s’arrêta net, interdite, et resta un moment immobile. Puis elle se décida à sortir ses jumelles, elle le fit lentement, comme si elle craignait qu’il ne l’entende. Elle put l’observer de plus près, mais son visage était de profil, en dépit des réglages l’image n’était pas nette...elle ne parvenait pas à savoir. Brutalement, il regarda dans sa direction.
Avait-il senti sa présence ? L’avait-il aperçue ? Elle eut de nouveau une réaction de peur ; elle fit demi-tour et repartit rapidement.
Lorsque le chemin déboucha sur la petite route goudronnée, elle vit alors la boîte aux lettres - ce qui lui donna une idée. Elle y déposa l’un de ses flyers proposant à la vente des gâteaux salés et sucrés faits maison, tartes, cakes et même shortbreads et dundeecakes...

Un peu plus tard, elle s’en voulut de ne pas avoir saisi l’occasion (qui s’était si facilement présentée) de l’aborder. Par quel biais ? Elle aurait dû y réfléchir avant, ça ne s’improvisait pas. Mais surtout que faire si elle avait eu le sentiment que c’était lui ? Ou plus paralysant encore, si elle avait eu le sentiment qu’il l’avait reconnue, elle ?
Sans vouloir s’y attarder, elle savait tout ce qui était en jeu ; quoi d’étonnant, dès lors, dans ses valses-hésitations ?

La commande ne tarda pas. Un message laissé sur son répondeur, une voix d’homme, au très léger accent...mais pour reconnaître les accents elle était nulle, elle était capable de confondre l’accent italien avec l’accent espagnol. Et l’accent écossais n’est pas l’accent anglais, qui lui-même n’est pas unique, loin s’en faut. Elle rappela ; il lui commanda d’une voix neutre et sans s’attarder tarte salée et shortbreads, le tout à livrer. Avec le confinement, son activité principale était à l’arrêt mais elle pouvait au moins lancer son projet de vente de plats à emporter ou bien à livrer à domicile. Et ce fut sa première commande ! Ne jamais croire aux coïncidences.
Elle cuisina avec plaisir. Elle tenait à particulièrement réussir les shortbreads, il fallait qu’ils soient aussi bons que ceux dont elle s’était régalée à Édimbourg. Elle s’appliqua.
L’heure de la livraison avait sonné. Elle laissa sa petite voiture avec le foutoir habituel - bouteille d’eau, lunettes de soleil, jumelles - au bord du chemin peu carrossable et continua à pieds, son casier isotherme à la main.
C’était le moment de vérité - elle avait beau détester ce qui était grandiloquent, il lui apparaissait qu’à cet instant de sa vie, l’expression était appropriée.
Ce fut un autre homme qui l’accueillit. Plus âgé qu’elle, des cheveux poivre et sel, des yeux vifs, aimable sans être bavard. C’était lui qui avait passé commande, elle reconnut sa voix aussitôt. Elle fut troublée : mais alors, l’homme roux ??
Elle pénétra dans la maison pour déposer la tarte et les gâteaux sur la table.
Si la vue devant l’habitation était très dégagée et fort belle, elle fut déçue par l’aménagement intérieur - du moins ce qu’elle en vit. La pièce principale avait perdu tout caractère au profit d’une modernisation fonctionnelle et sans charme. On aurait dit que le lieu n’était pas vraiment habité.
Son regard s’attardait sur les murs quand il apparut, dans l’embrasure d’une porte qu’elle avait à peine remarquée. Il la dévisagea. Cette fois, pas moyen de se dérober, pensa t-elle.
Elle décida d’affronter son regard. C’était un regard triste. Elle ne se souvenait pas de l’avoir connu triste. Il n’insista pas.
Elle tenta une ou deux questions de politesse, ce fut l’autre homme qui répondit, de façon tout aussi convenue. Elle s’enhardit en demandant s’ils habitaient là depuis longtemps ; il y eut un silence, que l’autre homme rompit en murmurant : « on peut dire ça... ». Puis tous les deux se mirent doucement en mouvement vers la porte d’entrée de la maison, l’homme roux portant son casier isotherme qu’il déposa dans la voiture à côté d’elle ; elle les salua, le regarda à nouveau, leur souhaita bon appétit d’un ton aussi léger qu’elle le pût et démarra.


Elle était plus désemparée que jamais quand elle reçut la lettre. A l’intérieur, une simple photo : c’était lui, croquant à pleines dents dans l’un de ses shortbreads. Il regardait fixement l’objectif, d’un œil amusé ; alors elle sut que c’était lui.
Et rien d’autre ! Pas un mot, rien qui permette de le contacter, de le situer, de le retrouver. De savoir.
Y retourner. Cette fois, lui dire ce qu’il en était. Ne plus tergiverser.
La pluie se mit à tomber, elle y vit un mauvais présage. Elle ne bougea pas.
Oui, tout était absolument déprimant. Ce qui s’était passé, comme ce confinement qui n’en finissait pas.


Il prit fin pourtant, dès le lendemain.
La maison au bout du chemin était close, tous volets fermés. Elle entendit dire qu’elle serait bientôt mise en vente.
Elle proposa à son fils et à sa sœur d’aller boire un verre ensemble à l’Arbre Vagabond. Le lieu faisait du bien. Sa réouverture faisait du bien.
« Une pression, et deux diabolos-menthe, s’il vous plaît ! »
Elle avait rangé la photo. Elle avait été tentée de la déchirer mais non, c’eût été stupide. Elle ne savait pas quand elle la montrerait à son fils ni ce qu’elle lui dirait. C’était tout elle, ça !
La lumière du printemps les enveloppait. Ils pouvaient à nouveau s’attarder, être ensemble et aller là où leurs pas les menaient.
Ils finirent par se lever. Au volant, elle jeta un dernier coup d’œil alentour. Au moment où elle démarrait, elle entendit la voix de son fils qui se posait la question à lui-même autant qu’à elle :
« Mais où sont passées les jumelles ? »

avril/mai 2020
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