5
min

Passeport

26 lectures

5

Quand il a compris que ses yeux verts, un peu tristes, lui tiendraient lieu de passeport, Hussein a décidé de conquérir l’Europe. Il a rassemblé dans un sac de sport quelques vêtements, des papiers, un peu d’argent et une bague en or, assez belle, trouvée par terre. Le bijou l’a décidé : ce serait celui de la femme de sa vie, celle qu’il ne manquerait pas de rencontrer là-bas, dans cet eldorado dont il a fabriqué seul les images. Car Sumerya, sa sœur aînée, mariée et installée à Paris depuis six ans, n’en a jamais envoyées. Il ne part pas à l’aventure : il a appelé Sumerya, lui a fait part de son projet. Elle s’est contentée de répondre qu’elle en parlerait à Recip, son mari, et n’a pas rappelé. Hussein s’en moque. Une fois qu’il sera sur place, sa sœur n’osera pas lui fermer la porte. A sa mère, dépitée de voir son deuxième enfant s’éloigner, il promet de faire les plus beaux cadeaux de la terre. Elle soupire : Sumerya, elle, avait juré qu’elle reviendrait chaque été ; sur le buffet il y a les photos de trois petits-enfants que leur grand-mère n’a jamais embrassés.
Au matin de son départ, Hussein a vingt ans, un visage et un corps d’éphèbe, l’espoir d’une vie de rêve, dont il s’est persuadé qu’elle était impossible en Turquie. Il arrive à Paris quelques jours plus tard, après un voyage qu’il ne racontera pas, mais qui a laissé sur son visage des marques imperceptibles, mélange de doute et d’obstination, la dernière assez féroce pour l’emporter. Quand il sonne à la porte de Sumerya, il découvre une jeune femme empâtée, qui ne manifeste aucune joie à sa vue. Il ne s’en formalise pas, habitué à la jalousie de sa sœur, qui lui a toujours reproché son physique d’ange, quand elle-même a des traits plus épais, et a aujourd’hui perdu la fraîcheur de l’extrême jeunesse. Elle n’a rien préparé. Mais ne peut refuser à son frère un lit, qu’elle dresse silencieusement dans une alcôve. Hussein sourit en reconnaissant le tissu de la couette, un coton fleuri, que sa mère avait enjoint à sa fille d’emporter, dont les couleurs et les motifs sont comme un petit drapeau turc planté en terre parisienne. Les trois enfants de Sumerya, dont l’un ressemble étonnamment à son oncle, parlent un mélange de turc et de français assez obscur, mais sont plutôt contents de découvrir cet oncle jeune et affable, qui joue avec eux. Le mari de Sumerya est indéchiffrable. Il semble heureux d’évoquer le pays, qui lui manque, avec un compatriote qui l’a quitté depuis peu. Originaires du même village, ils connaissent les mêmes voisins, les mêmes habitudes et Recip apprécie au début, en homme déraciné, cette forme de retour au pays.
Les premières semaines, Hussein traîne. Il fait son lit, toujours cette impression d’être là-bas en regardant les fleurs vertes et violettes de la couette, boit un café, ne mange pas, dit à sa sœur qu’il ne déjeunera pas et ramènera de quoi dîner. Il ne veut être redevable de rien envers Sumerya et pour l’instant a encore un peu d’argent. Qu’il dépense en prenant le train. Sumerya habite à Evry. Il prend le RER, tâche d’avoir une place à l’étage, près de la fenêtre, et regarde, sans se lasser, le paysage défiler. C’est l’été, il fait très chaud, tous les passagers semblent plongés dans la torpeur. Hussein ne pense à rien, la chaleur le rassure, elle est comme un drap léger qui protège son sommeil. Il est là où il veut, ne sait pas encore ce qu’il va faire. Pas comme Sumerya en tous cas, pense-t-il. Elle a tort de se laisser aller. Recip est sympathique, leurs enfants gentils : en aura-t-il jamais, lui, des enfants ? Il touche la bague au fond de sa poche, et s’endort, confiant.
Une femme s’assoit à côté de lui, observe ce visage parfait à la dérobée. Elle est photographe, hésite à voler une image de ce beau jeune homme endormi. Elle se retient, a une autre conscience de son métier, même si elle perd un instant de grâce comme celui-ci. Le jeune homme se réveille. Habituée aux contradictions d’un visage, elle craint d’être déçue, tant de fois un profil prometteur a révélé de face des traits ordinaires. Là non : des yeux verts, un peu tristes, découvrent sa présence. Hussein lui sourit. « Il fait chaud », trouve-t-elle seulement à dire, gênée. « Oui, très très chaud, répond-il avec un fort accent qu’elle n’identifie pas. « Ca donne envie de dormir », mime-t-elle en penchant la tête sur le côté. Sans qu’elle réalise vraiment, le jeune homme accompagne son mouvement sur son épaule, puis passe le bras autour d’elle. Elle n’ose pas bouger, sait que c’est un moment fou, qu’elle devrait arrêter. Mais elle ne le fait pas et s’endort : elle a quinze ans. A l’arrivée en gare, alors qu’il veut lui prendre la main, elle se ressaisit, déverse un flot de paroles adultes et raisonnables : c’était un beau moment, mais c’est fini maintenant ; elle est mariée, a l’âge d’être sa mère... Un flot de mots qu’elle débite, paniquée, car à l’évidence il n’en comprend pas un mot, et se contente de lui demander son numéro de téléphone. Elle refuse, il insiste, ses yeux verts, un peu tristes fichés dans les siens. Elle ne songe pas une seconde à ne pas lui donner le bon. Il la laisse enfin. Alice est effarée par ce qu’elle vient de vivre.
Quelques jours passent. Elle est soulagée : le garçon aura perdu le bout de papier sur lequel elle a griffonné son numéro. Mais il rappelle, et avec la même économie de mots que pour obtenir son numéro, demande où il peut la retrouver. Elle donne l’adresse du studio, propose de le photographier, souligne « son physique intéressant pour une professionnelle ». Mais elle ne le fait pas poser. Ils font l’amour, presque chacun de leur côté, tant l’un et l’autre n’ont pas touché de corps depuis longtemps. Etreinte fiévreuse, éperdue. Elle voudrait s’arrêter là, comme on fige un regard sur un cliché ; détacher ce moment improbable de sa vie normale. Mais le jeune homme a vingt ans, pas d’autre espoir que rêve et réalité fusionnent. Ils se revoient, ne font rien d’autre que s’aimer et parler un peu. Hussein apprend vite. Un jour, il parle mariage, et elle lui rit au nez : « c’est pour ça que tu es avec moi ? » Les yeux d’Hussein sont encore plus tristes. « Non », disent-ils. Mais elle ne les croit pas.
Alice et Hussein ne se voient pas pendant plusieurs semaines. Puis il rappelle, explique laborieusement qu’il s’est marié avec une femme de quarante ans son aînée, qui a accepté, moyennant finances, de l’épouser pour tenter d’obtenir une régularisation de son séjour. Elle l’écoute, bouleversée de comprendre que sa voix est comme ses yeux, que c’est bien un homme qu’elle aime, pas seulement la partie photogénique d’un corps. Ils se retrouvent. Il vit désormais à moitié chez elle et chez Sumerya. Recip, las des affaires sentimentales du neveu de sa femme, lui propose de travailler. Un compatriote est prêt à l’embaucher au noir. D’abord Hussein est ravi d’échapper au désoeuvrement, mais il déchante rapidement : le patron lui a à peine parlé, seulement pour préciser qu’il ne veut pas d’histoires, qu’il prend des risques en faisant travailler un clandestin... Hussein a compris : sous payé il est corvéable à merci, le pays commun n’est qu’un lointain souvenir. Il est épuisé. Quand il rejoint Alice, il a une barbe de trois jours, des cheveux longs et sales. La photographe en elle est bouleversée, elle pourrait passer des heures à le photographier, mais ce serait en voyeuse d’un corps en souffrance, à la beauté ravagée. Elle résiste, range son matériel quand il vient, tour à tour mère et amante avec cet enfant déboussolé, cet amoureux insatiable. La vie d’Hussein tourne en rond.
Un matin, Sumerya et Recip lui annoncent qu’ils attendent un quatrième enfant, et que l’espace sera désormais trop petit pour l’accueillir. A mots couverts, ils ajoutent qu’il est marié, qu’on le voit beaucoup avec une autre femme, qu’un joli cœur comme lui ne devrait pas avoir trop de mal à trouver un lit quelque part. Hussein remballe ses maigres affaires. La femme qu’il a épousée veut bien lui ouvrir son lit, mais au sens propre. Il n’ose pas lui dire qu’elle est vieille et vulgaire. Alors Alice l’héberge dans le studio, mais pense qu’il reste avec elle seulement à cause de ce toit. Leurs disputes se font plus fréquentes, plus violentes. Entretemps, la demande d’asile d’Hussein a été refusée, la sincérité de son mariage contestée. Hussein comprend que l’Eldorado s’éloigne.
Aussi, quand sa mère l’appelle, il lui dit qu’elle lui manque et qu’il va rentrer bientôt. Le matin du départ, il pose la bague sur la table du studio d’Alice. Et quelques mois plus tard, épouse, en Turquie, une jeune femme qui voit en ses yeux verts, un peu tristes, un passeport pour l’amour.

5

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
espérant que la joie remplacera bien vite la tristesse de son regard et qu'il ait enfin droit d'être heureux ; un aller-retour sans autre passeport que sa jeunesse et son obstination qui, espérons, n'aura pas entamé sa force d'espérer
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour cette appréciation ode à la vie.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de cette œuvre surprenante !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la
Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance
et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

·
Image de Adjibaba
Adjibaba · il y a
Histoire riche et très bien construite. Je vous accorde mon vote avec plaisir.
Une invitation à découvrir mon oeuvre : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance
Au plaisir de vous relire

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Très original vraiment authentique j'ai beaucoup aimé votre histoire ! Bien inspiré on vous suit sa peine belle oeuvre j'aime. Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

·
Image de Ben LefranK
Ben LefranK · il y a
Surprenant mais à la fois aussi réel qu'imaginé, cette double idée du passeport qui malgré les difficultés et les écarts finit par passer partout, même en amour. Cela me laisse dire à quel point tu varie admirablement bien les thèmes, comme si tu pouvais rendre vrai les mots, à les manier dans le sens qui te convient, quel qu'il soit. C'est du talent à l'état pur.
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
D'abord merci d'avoir lu nombre de mes textes et d'avoir réagi à chacun avec une sensibilité...
enthousiaste !
J'aime procéder en écriture de la manière suivante : je suis une voyeuse, très lente, assez bienveillante, de la réalité quotidienne. J'en retiens un fragment, que j'essaie de développer à la vitesse rapide... de l'imaginaire !
Je m'en vais faire un tour du côté du vôtre...

·
Image de Ben LefranK
Ben LefranK · il y a
C'est avec joie et plaisir... Je vis, lis, résonne sur un plan vibratoire de ressentis. Or tes textes en ce sens me semblent très riches, dans le sens de tout ce que tu me dis en réponse à mes commentaires jusqu'ici.
Merci de passer voir les miens en retour.
Excellente nouvelle année à toi !

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur