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Pas terne la paternité

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C'était un soir comme les autres, sauf que ta mère était enceinte.
Ça faisait huit mois et quelques.
On s'apprêtait à passer trois semaines ensemble en attendant ta sortie, à faire des choses pour la maison, pour toi.
Elle est allée se coucher la première, comme d'habitude, et je l'ai rejointe quelques temps après comme toujours.
C'était un peu avant minuit.
En entrant dans le lit très discrètement je l'ai pourtant entendu bouger, j'ai eu peur de l'avoir réveillée, la pauvre, il lui restait une journée de travail avant d'entamer son congé mat'.
Sans ouvrir les yeux elle a grommelé « putain, mais je me suis pissée dessus ! Fait chier ! » et elle s'est levée.
Malheureusement ça continuait de couler ! Jusqu'aux toilettes ! Chaque fois qu'elle se relevait ça continuait... Elle s'est douchée et ça continuait encore... On a finit par penser à la perte des eaux... En observant bien le liquide, tandis qu'elle était de nouveau aux toilettes vu que ça ne s'arrêtait pas, on a bien vu que ce n'était pas du pipi !
Là, ta mère a réalisé que tu allais arriver, cette nuit, dans notre vie, et elle a eu un petit moment de panique « c'est beaucoup trop tôt ! ».
Je l'ai rassurée d'autant mieux que je ne comprenais pas vraiment de mon côté ce que tout ça signifiait... Pour moi elle perdait juste les eaux, je n'avais pas connecté ça avec des contractions et une naissance !
Bon, peu importait nos états d'âmes, il fallait partir pour la maternité, on avait deux heures pour y être. Heureusement ta mère avait préparé la valise spéciale, moi par contre je n'avais pas repéré le trajet, par chance elle connaissait et c'était très facile.
On a complété la valise rapidement et puis ta mère s'est préparée, il s'agissait pour elle d'arriver propre à la maternité. Donc lavage de cheveux, épilation des jambes et polissage des ongles !
Moi en attendant je bouillais de languir, j'avais déjà fumé deux clopes et chargé la voiture. Quand elle a parlé de s'attaquer aux ongles de pieds j'ai dit non, aussi fermement que possible : « on a deux heures pour arriver à la maternité, ça ne veut pas dire qu'il faut attendre deux heures pour partir ! ».
Elle s'est laissée embarquer, convaincue que ce n'était qu'une fausse alerte car elle n'avait pas de contractions. Il était environ deux heures du mat' et la route était déserte, à part les voitures toujours en double file devant la Poste, ça nous faisait plaisir de le constater et de pouvoir pester, c'est rassurant de râler !
À la clinique il a fallu trouver la maternité, et se garer, les panneaux étaient clairs mais pas nous ! On n'a pas compris que c'était des indications pour piétons, en voiture ça ne fonctionnait pas. Après avoir rebroussé chemin pour essayer ailleurs, mais c'était une maison de retraite, on a fait tout le tour de la clinique en voiture car ta mère savait que c'était près des urgences. On a trouvé une place et suivi les panneaux piétons. Tout était noir, mais la porte automatique s'est ouverte et on est entré. Le gardien de nuit n'était pas un mauvais bougre, mais son apathie n'avait rien de rassurant, et sa propension à nous répéter inlassablement que le portail était bloqué sur ouvert, ce qui nous avait permis d'entrer sans s'annoncer et empêcher d'obtenir une indication du même coup, ne détournait qu'à peine notre attention de ton arrivée dont on ne savait si elle serait imminente ou langoureuse... Et puis une sage-femme, ou un infirmière, je fais mal la différence, est venue nous chercher et on a emmené ma femme en bas, dans une salle d'observation pour les formalités. Ta mère se tenait très bien sur ses jambes et en fait elle s'est emmenée elle-même là-bas, j'ai suivi car je ne savais pas quoi faire d'autre.
La sage-femme a fait le test. C'était bien la perte des eaux. On était dans les temps, c'était rassurant. Il y avait une machine qui donnait ton pouls et les contractions qui avaient démarré, légères. Une fois les documents remplis nous fûmes menés à la chambre. La 255 au deuxième étage. Pile en face de l'ascenseur, très pratique. Chambre individuelle, spacieuse, propre, fonctionnelle et équipée, rien à redire. Je suis allé réveiller l'infirmière de garde, qui roupillait dans un bureau. Rassurant. Pour obtenir mon lit d'accompagnateur et j'ai eu un matelas gonflable, on a trouvé ça un peu succinct et surtout très bruyant au gonflage électrique ! Ta mère a cru un instant qu'elle pourrait regarder la télé, mais devant mon regard noir elle n'a pas insisté et s'est promptement endormie. Je suis sorti fumer deux cigarettes. Excité un peu, sans vraiment bien comprendre ce qui se passait. J'ai fait des sudokus. Je ne m'inquiétais pas. Depuis l'arrivée à la maternité j'étais détendu, soulagé qu'on s'occupe de tout pour nous.
Je suis remonté me coucher, endormi vite, puis vaguement réveillé au matin par ta mère qui souffrait le martyr. Les contractions s'étaient réveillées vers 05H00. Après d'innombrables allers-retours dans le minuscule couloir, ta mère ne pouvait plus marcher et souffrait dans son lit. J'ai eu droit au petit déj de ta mère. Elle ne pouvait rien avaler, et n'en avait pas le droit. Puis la gynéco est passée, et a lancé les opérations, sans affolement mais fermement, ce qui a soulagé ta mère par la perspective de la péridurale, elle était à 3. Moi je suivais le mouvement, un peu dans les brumes.
On est donc descendu. Ta mère en fauteuil roulant. Moi je n'ai pas eu droit à ce traitement de faveur et j'ai dû porter ma carcasse dans l'ascenseur comme un pauvre homme, tu verras fils : c'est dur la vie !
Une fois en bas on a rencontré la sage-femme, notre sage-femme, celle dédiée à ta venue au monde. Et bien c'était un sage-homme ! Un maïeuticien, qui n'a pas hésité à se référer à Socrate, c'est un peu erroné car la comparaison devrait se faire dans l'autre sens mais passons, je t'expliquerai plus tard. Passée cette effronterie il s'est révélé charmant, agréable, professionnel, pédagogue, patient et doux, tout ce qu'il nous fallait. Surtout pour ta mère. moi je planais sur mon nuage, attendant un peu d'action, enfin ! Du sang et des larmes ! Il a expliqué qu'il fallait souffler, longuement, pour supporter les contractions, c'est ce que j'ai fait et ça a bien fonctionné, je n'ai pas du tout eu mal !
Ta mère par contre bataillait tellement contre ces fichues contractions qu'elle n'avait plus guère les moyens de bien choisir ses armes. Alors elle retenait son souffle... et si elle en avait eu elle nous aurait envoyer bouler avec nos conseils de sophrologue pour phase terminale ! N'empêche elle ne s'est pas mal débrouillée. Elle n'a jamais crié et n'a insulté personne. La péridurale arriva enfin, mais ce ne fut pas une mince affaire de l'insérer dans le dos de ta mère. Entre deux vertèbres certes mais surtout entre deux contractions, qui étaient tout de même très rapprochées, chaque minute ! L’anesthésiste a mis un certain temps à y parvenir, d'autant que ta mère en a hurlé de douleur. La professionnelle s'est arrêtée et a gentiment prétendu que rien ne devait être douloureux à cet instant... Au lieu de reconnaître qu'elle avait probablement dérapé... Et ça n'était que l'anesthésie locale préalable à la péridurale ! Elle était à 7.

Finalement au milieu de tous ses soubresauts je suis parvenu à bloquer le buste de ta mère pour éviter les mouvements intempestifs. Du coup j'ai raté tout le spectacle puisque ça se passe dans le dos, dommage ça avait l'air croustillant, il paraît qu'on peut en tomber dans les pommes !
Quelques minutes plus tard ta mère m'avait dépassé en terme de petit nuage ! Elle planait loin au dessus, elle s'en est directement endormie ! L'occasion pour moi de sortir fumer une clope et d'envoyer les messages de rigueur aux familles, jouissant de ne pas recevoir les réponses ensuite ! La salle de travail n'est pas connectée !
Et puis je suis redescendu peinard. À mon arrivée le Socrate des fœtus n'était plus aussi serein, ni admiratif de mon self contrôle, il m'a dit de ne plus partir, que ce serait imminent. En effet, le col de ta mère s'était dilaté aussi vite que les pupilles d'un drogué ! Elle était à 10...
La gynéco revint. Cette fameuse Ernoult. Que je n'avais pas aimée dès le début. T'as qu'à voir : quand on allait à son cabinet pour consulter pendant la grossesse, elle nous serrait (écrasait) la main en nous tirant à elle ! Comme s'il fallait nous forcer à entrer, très désagréable, déjà un homme qui force sur la poigne c'est pénible, mais une femme qui se la joue ainsi c'est exécrable. Mais peut-être que là je suis sexiste du coup... M'enfin, n'empêche, nous on y venait de notre plein gré au cabinet, on n'allait pas se défiler au dernier moment ! Et puis elle se plaignait tout le temps d'être fatiguée à cause de la permanence de la permanence de la maternité. Et enfin elle nous a fait part du montant de son assurance pour bien nous faire pleurer. Et durant toutes ces séances je regardais les nombreux faire-parts qui encombrent son bureau, ainsi que quelques lettres de remerciements chaleureux ostensiblement présentées comme autant de prétention affichée. Nous on ne lui a pas envoyé de faire-part, ni même de nouvelles, n'avait qu'à pas t'appeler Adal dans son fichier !
De toute façon ton faire-part n'est pas encore fait, on a quelques idées mais on préfère passer du temps avec toi que de s'occuper de ça, non je déconne je préfère télécharger des films pour profiter du Freeleech de noël !!

Bref la gynéco arrive, le col est à dix, ce n'est plus imminent : c'est pour tout de suite ! Position standard imposée, pas moyen de se mettre sur le côté, ta mère n'insiste pas. Elle souffle, moi aussi, le Platon est calme et rassurant. La gynéco est pro, directive, sèche, mais efficace, elle enjoint ta mère à pousser plus efficacement, avec ses mots à elle... Platon nous pédagogise ça pour que ta mère puisse assurer, elle comprend tout, le fait, c'est mieux, la Commandante hurle comme Julien Lepers « Oui, c'est ça, Ouiiiii » et je te passe le reste, car ça y est ta tête sort !
Ernoult me dit de regarder. Je m'en gardais bien pour ne pas altérer la vision bucolique de l'origine du monde de ma femme. Mais j'obéis à la Générale et je vois une touffe de poil, rien d'étonnant, sauf que c'est ta tête chevelue qui jaillit doucement ! Là ta mère arrête de pousser, bon conseil de la Mussolinette, ça évite les déchirements inutiles. Et tu sors tout seul comme un grand mais en minuscule. Et te voilà posé sur le ventre de maman qui n'en revient pas. Elle est déboussolée complet. Et moi je coupe sèchement le cordon, fièrement aussi. Et je te calme en roucoulant, tu y sembles sensible dès le début. Et c'est ainsi que tu me séduis sûrement, en flattant mon égo...
Le reste je l'écrirai demain car ta mère et toi allez vous endormir et que mes frappes sur le clavier vont vous gêner...
bisous

Après les roucoulades et le peau à peau avec ta mère, on m'enjoint de te prendre pour t'emmener à la pesée. C'est une autre gynéco, on ne la connaît pas, une petite femme asiatique, maigre, un peu sèche, PolPot. Décidément les femmes gynécos... Mais elle ne parvient pas à gâcher la magie de l'instant. Tu pèses 3,120, on est le huit décembre deux mille dix-sept, il est onze heures trente, ta mère t'a délivré en 12 heures après rupture de la poche des eaux. Un très bon score pour une première, on dirait presque que c'était facile, en tout cas c'est une grande chance. Et finalement j'aime bien la Capitaine car elle a fait du bon boulot et qu'elle avait l'air émue, elle nous a fait la bise en partant. On l'a revue les jours suivants, elle avait l'air de plus en plus fatiguée. Son métier est éprouvant mais il est un peu magnifique aussi. Quoiqu'on ne valorise pas assez les maïeuticiens qui auraient très bien pu nous aider à te faire sortir sans elle, vu comment tu as été facile mon Gyoza.
Ensuite tu as beaucoup dormi, peu tété, jusqu'à la deuxième nuit, où là ce fut atroce, pour ta mère, tu 'as pas lâché son sein, de 19H00 à 05H00, elle n'a pas crié mais elle en pleurait de douleur, et l'équipe de nuit n'était pas à la hauteur. Heureusement au matin on a rencontré Régine, une bonne fée qui s'est penchée sur ton berceau et a sauvé l'allaitement par ses conseils judicieux et son réconfort chaleureux. Et puis Fabienne, mélange d'empathie et d'autorité distante. Ces deux-là, mon petit pote, tu leur dois beaucoup !

Tu étais enfin là, plein de cheveux, déjà mignon, sous certains angles car sous d'autres tu nous rappelais le vigile du Carrefour Market... Mais j'ai une absolue confiance en ta mère !
Tu ressemblais aussi à un Blob fish, comme à l'échographie, et puis à Michel Galabru et Steven Seagal d'après ta mère, finalement tu commences à ressembler à Besancenot, enfin surtout à mon garagiste, Dam's, qui lui ressemble un peu...
Tu chiais du méconium, mais on disait macronium en hommage à ce connard de président. On était bien entouré à la maternité. J'y serais bien resté une semaine, la bouffe était bonne et il y avait du Liptonic au distributeur. Par contre pour fumer ce n'était pas évident, mais avec toi sous les yeux j'avais beaucoup moins envie. D'ailleurs ton arrivée m'a tellement détendu que je faisais des supers cacas ! Et puis ta grand-mère est arrivée, presque sans prévenir, ma belle-mère, ce n'était pas mon moment préféré je dois bien l'avouer, ça s'est quand même bien passé. Dans le sens où avec un peu de jugeote elle a pu capter mes pensées... sans que je ne dise rien. Pas envie de créer de problèmes, surtout avec toi, là, qui ne méritait que du pur bonheur, désolé, j'y ai mis quelques impuretés à cause d'elle, mais elle t'en a apporté pour compenser. Le jour où on aurait dû quitter la maternité on est resté, histoire de stabiliser l'allaitement, et ça tombait bien car dehors c'était la tempête, et que je n'avais pas encore réparé l'anti-buée du pare brise arrière. Ça aurait été très tendu de prendre la voiture avec toi dedans petit bonhomme tout menu, tout fragile, presque inerte souvent, au point que je te secouais un peu pour que tu gémisses et que je sois sûr qu tu vives encore bien. La nuit je te gardais pendant que ta mère se reposait, elle avait tiré du lait, je te donnais le biberon, c'était super, ensuite je te gardais sur moi en lisant le journal. Quand ta mère se réveillait, vers 02H00, je pouvais finalement sortir fumer une clope. J'étais un peu fatigué, ça me rappelait mon boulot de nuit à l'aéroport, j'aime bien cette fatigue, quand tu te couches au bout de la nuit.
Enfin on est rentré à la maison, et puis finalement Zohra est partie et on s'est retrouvé en famille, à trois, mais pas longtemps car ma mère arrivait, et aussi mon père, et Jaysnaa, tes parrains de cœur. Pas facile toutes ces visites, dur de s'occuper des invités alors qu'on ne voulait que penser à toi, mais grâce à ta mère j'ai pu boire quelques bières, et j'ai embauché Jay pour aller récupérer tous les colis arrivés le même jour. On a acheté plein de choses pour s'équiper, et aussi pour le plaisir, ta mère voulait un appareil à raclette et une plancha, elle a fait semblant que c'était pour moi et me les a offerts, je ne l'ai pas contredite, c'est super la raclette !
Elle s'est offert aussi un beau rocking-chair pour t'allaiter sans se bousiller le dos, c'est que ce n'est pas évident d'avoir la bonne posture, aussi souvent ! Ensuite on t'a emmené à Emmaüs, on a choisi une belle armoire bretonne et un superbe petit fauteuil crapaud, et on a payé pour la livraison. Mais l'armoire avait en fait déjà été vendue, donc on ne l'a pas eu, et le fauteuil avait les pieds tout mités donc on l'a rendu... Ils nous ont remboursé et on a pu le garder, je vais le réparer, c'est gratuit du coup ! Ensuite on t'a trouvé une commode, pas mal du tout, ta mère l'a tout bien nettoyée et dedans on a mis tous les habits qu'on nous a donnés pour toi, mais la moitié sont déjà trop petits, tu grandis vite mon coquin, surtout en largeur, ta courbe de poids est exponentielle, d'ailleurs tu me feras la fonction de x pour demain !
Allez je vais m'en griller une et aller me coucher, il est 02H49, ta mère s'est levée pour t'allaiter, t'as bien dormi cette nuit et elle aussi, à mon tour !
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MCV · il y a
Et j'avais raté ce morceau de bravoure!
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