Pas mort

il y a
3 min
468
lectures
187
Qualifié

Mes vœux aux auteurs ! La fée Edition a exaucé les miens. Après « N’oublie pas Irma », Yovana a publié « Sois sage, ô mon bagage… ». Prochain livre : 2023. Petit fil rouge ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2019
Image de Très très courts

C’était l’été dernier. Un week-end à la campagne chez Papi et Mamie. Comme à chacun de mes passages, on se réjouit, le petit-fils est roi, on tue le veau gras, on fait bombance et puis, les sujets de conversation épuisés, on tourne en rond. Après le déjeuner, je me dirige en crabe, discrètement, vers mon sac de voyage, en sors mon ordinateur portable... horreur ! J’ai oublié le chargeur à Paris, et la pauvre chose qui est en fin de vie, outre qu’elle souffre de vapeurs récurrentes, a besoin d’être alimentée régulièrement.
— On va aller en ville, propose aussitôt Papi. « Le siècle connecté » est ouvert le samedi, tu achèteras ton truc, là, ton... et tu le laisseras ici pour la prochaine fois.
Mamie enfourne plats et assiettes dans le lave-vaisselle :
— Excellente idée ; Hugo, emmène ton grand-père, ne restez pas dans mes jambes.
Je conduis sans hâte. Pendant le trajet, Papi se plaint à mi-voix :
— C’est vrai que je ne lui sers à rien. Je m’ennuie, entre la télévision grand écran, la machine qui fait le pain, le four à micro-ondes, la centrale de repassage, l’alarme que je ne sais pas désamorcer, l’aspirateur-robot qui court tout seul... autrefois, j’étais le virtuose de la tête de loup télescopique, j’attrapais les toiles d’araignées dans les angles du plafond en un tournemain... maintenant elle ne les voit plus, c’est trop loin.
— Tu veux que je sabote en douce une partie de l’électroménager ?
— Ne dis pas de sottises. Gare-toi, c’est là.
Une bouffée de canicule entre ma voiture et les portes du « Siècle connecté », qui s’ouvrent devant nous. Le magasin, modeste surface, est saturé de tablettes, smartphones, ordinateurs et accessoires.
— Mais qu’est-ce qui se passe là-dedans ? s’étonne Papi.
Trois êtres humains, sur fond de coques multicolores :
Humain n° 1 : jeune homme le bras tendu, un manche à balai au bout. Se contorsionne pour atteindre les lames du climatiseur installé au ras du plafond, qui manifestement exhale des flots d’air glacé selon un angle non souhaité.
Humain n° 2, son collègue :
— Tu as sûrement une télécommande, pour faire ça !
— Non, elle ne fait pas ça, c’est coincé, tu ne peux les orienter qu’à la main.
Papi se précipite « Vous permettez ? » attrape le manche à balai et hop ! règle le problème en un coup de poignet. Champion, Papi !
Humain n° 3 : jolie jeune fille en pleurs dans l’angle opposé. Elle a levé le nez, enfoui dans un mouchoir en papier, pour suivre la manœuvre. Elle sanglote à nouveau, hoquette :
— Mais qu’est-ce que je vais faire ? Mais comment je vais faire ?
Le-jeune-homme-au-manche-à-balai nous glisse :
— Elle s’est fait voler son smartphone hier, il y avait tout son carnet d’adresses dedans, les textos et les photos de son petit ami... toute sa vie, quoi.
Papi s’approche de la jouvencelle éplorée, la guide avec délicatesse vers la sortie :
— Hugo, achète ton bazar. On vous laisse un moment.
Le moment s’éternise. J’en profite pour me faire présenter la nouvelle gamme de produits à la pomme. Délivrés des courants polaires mal orientés et de la jeune pleureuse, les vendeurs sont intarissables. Arrive enfin Papi, seul et frétillant :
— On peut y aller !
— On y va. Mais Papi, qu’est-ce que tu as fabriqué pendant tout ce temps ? Et où est... ?
— Ah, Sophie ? Elle était persuadée qu’on lui avait volé son maudit machin, qu’elle ne le reverrait jamais. Je l’ai convaincue de faire le tour de toutes les boutiques où elle avait effectué des emplettes hier avec ses amies...
— Elle avait fait du shopping avec ses copines ? Elle s’appelle Sophie ?
— Tout juste. Et à la onzième boutique, le téléphone était là ! Elle l’avait oublié dans une cabine d’essayage, il n’y avait plus de piles...
— On dit : de batterie, Papi.
— Bref, la vendeuse l’avait récupéré et l’a rendu à Sophie. Si vous aviez vu sa joie ! Elle m’a sauté au cou. Et puis j’ai rencontré quelqu’un d’autre...
— Papi !
— Un jeune voisin. Il va rentrer avec nous plutôt que de guetter le bus, si tu veux bien ?
Il nous attend sur le seuil. Trente ans à vue de nez, survêtement et baskets. En route, il commente :
— Merci beaucoup. C’est ma voiture. Elle n’a que trois mois et déjà un problème. Le concessionnaire devait recevoir le logiciel permettant le diagnostic, mais il ne l’aura que ce soir, au mieux. Je la lui laisse jusqu’à lundi, ça m’empoisonne !
Papi, assis en copilote, se retourne :
— Je te prête la mienne, si tu veux. Elle n’a pas d’informatique embarquée, pas de radar, elle ne parle pas... mais elle roule.
La chose faite, nous entrons dans la maison par la porte de la cuisine. Il appelle, triomphant :
— Georgette, je vais te dire quelque chose !!
— Oui ? fait-elle, mi-soupir, mi-sourire
— L’humain n’est pas mort ! s’écrie-t-il avec emphase. Et sache que face à la machine... je peux encore servir.
— Certainement. Tiens, prends un couteau économe et aide-moi à éplucher les patates. Hugo, tu veux t’y mettre aussi ?

187

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Papi fait de la résistance, à sa manière ...
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Très rafraichissant : j'adore et j'applaudis des deux mains...
Je ne me rappelle pas avoir lu cette œuvre et je suis heureuse de lui dire que je l'aime pour la consoler d'avoir perdu les mots doux, emportés par ces enfoirés de pirates !

Image de Subtropiko
Subtropiko · il y a
Merci Joëlle !

Vous aimerez aussi !