Pas de soleil pour Vonny

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

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« L'avez-vous su ? Yvonne D. est décédée. Suicide. Elle s'est jetée dans la rivière. »
C'est M.Kunst qui m'a asséné cette nouvelle à la boulangerie.
Non, je ne le savais pas et j'aurais préféré rester dans l'ignorance.

Yvonne... l'évocation de son prénom me replonge en enfance, c'était une camarade qui s'appelait comme ma grand-mère. Pourquoi l'avoir affublée de ce prénom de vieille dame qui nous faisait rire alors, nous, gamines innocentes et perverses ? Elle souhaitait être appelée Vonny, ce que je faisais lors de nos rares tête-à-tête, mais les chipies lui refusaient cette faveur. Et face au groupe, je ne prenais pas sa défense. Outre cet « Yvonne » extrait du passé, la pauvre était accoutrée de nippes informes et ses cheveux négligés trahissaient une vie de misère.

Dire que nous étions camarades est excessif, nous nous côtoyions en cours de français. Madame Laurent nous avait placées ainsi et j'entends encore son intervention, en cinquième :
« Yvonne est absente depuis trois jours, sans doute est-elle grippée. Il faut que l'une d'entre vous prenne de ses nouvelles et lui apporte le travail à faire. » Mais je le savais, Yvonne n'avait jamais fréquenté l'école qu'épisodiquement.

Les yeux bleus de ma prof préférée balaient la classe, je devine qu'elle attend une réaction de ma part, je voudrais qu'elle m'oublie, mais c'est sur moi qu'elle arrête un regard autoritaire où je lis des reproches : elle aurait voulu que je réponde spontanément à sa demande. Elle connaît toute la ville, elle sait que j'habite à cent mètres de la maison d'Yvonne.
« Lyne, tu voudras bien te rendre chez elle et lui transmettre les cours qu'elle doit recopier ? »
Je ne peux qu'acquiescer, la phrase ne questionne qu'en apparence, le ton est impératif. Je m'entends bredouiller un oui obligé.

J'ai l'habitude de me rendre chez des camarades de classe sous un prétexte ou un autre, mais chez Yvonne... Elle habite de l'autre côté de la place, une ancienne ferme qui n'a pas vu un coup de peinture depuis le siècle précédent, une maison dont l'aspect me glace. À demi cachée sous de grands arbres, elle ressemble aux illustrations des contes, l'endroit, comme la demeure est sombre. La porte étroite est gardée par deux chiens qui vont et viennent. Sur la façade, quatre fenestrons mesquins qui vous lorgnent, les autres murs sont borgnes.
Toute la famille s'entasse là, frères et sœurs et parents et grands-parents.

J'ai mis ma mère au courant de ma mission avec le fugace espoir qu'elle se substitue à moi. Mais je vois à son regard qu'il est de mon devoir de rendre ce service, qu'il faut aider son prochain et que ça ne me fera pas de mal de constater comment vivent certains.

Moi, je n'ai rien contre Yvonne, nous sommes vaguement liées, vaguement car Yvonne a deux ans de plus que moi, deux années qui sont un clivage supplémentaire quand soi-même, on en a onze. Je devine à ses remarques, à son attitude qu'elle est bien plus mature que je ne le suis. Ce qui nous rapproche, c'est notre appétit de lecture et notre petit talent en rédaction. D'ailleurs, je lui en veux un peu : elle a bien souvent de meilleures notes que moi. Ce que je ne m'explique pas : ma mère supervise mon travail, corrige mes étourderies, me souffle une idée, propose une tournure plus élégante, mieux adaptée à mes historiettes. Chez elle, c'est certain, personne ne l'aide.

Me voilà donc devant la maison des sorcières. Les chiens ne sont pas là, je crois que je préférerais les voir. Et s'ils surgissaient soudain, babines baveuses et crocs menaçants ?... Je n'en mène pas large, mais m'oblige à frapper. Plus tôt fait, plus tôt quitte. Trois coups timides à la porte et une voix de stentor qui braille presque aussitôt :
— C'est qui ?
Je n'ai pas à répondre, déjà la porte s'ouvre sur la grand-mère. Les visites doivent être rares, mais reconnaissant « la p'tite d'en face », elle grimace un sourire édenté.
— Bonjour madame... C'est la prof principale qui m'envoie... je peux voir Yvonne ?

Elle s'efface pour me laisser passer et me voilà dans une vaste pièce où trônent une table et une série de chaises. Le manque de lumière étouffe le fond de la salle, mais dans un demi-jour, Yvonne émerge d'un lit, écarte une tenture sombre obstruant la fenêtre que je ne soupçonnais pas. J'ai juste le temps de discerner à travers la vitre ce qui ressemble à un animal suspendu à un crochet. Cette image est tellement rapide que je doute de sa réalité : déjà, la grand-mère a refermé la tenture et, courroucée, déverse sur sa petite-fille un flot de mots cinglants.

La mère de ma camarade et sa plus jeune sœur sont présentes, tête baissée, sans un bonjour, sans un sourire, elles écossent des petits pois et, la porte d'entrée à peine refermée, arrivent de l'accès arrière, le père et le grand-père, les chiens sur leurs talons. Un oukaze lancé dans un patois inconnu et les bêtes, toutes deux muselées, se couchent contre le mur.
— Des muselières ? s'étonne la grand-mère.
— Faut bien ! ça les excite, tout ce sang ! Tu voudrais pas qu'elles bouffent notre gagne-pain !

Tapage des lourds brodequins sur le plancher qui geint, ils sont là, bérets vissés sur le crâne, chacun curieux d'une intrusion inopinée, mines figées et soupçonneuses. Ils portent sur eux une forte odeur animale qui se mêle au fumet d'une viande qui mijote sur la cuisinière de fonte.
Que vient-elle faire ici, cette gamine ?

Yvonne est gênée de cette démonstration familiale, je le devine à son visage, à ses gestes. De son sac d'écolière, elle a sorti de quoi écrire, je la renseigne sur ce qu'elle doit faire. On nous observe dans un silence méfiant. Mais je ne suis ni assistante sociale, ni garde-chasse, ni le propriétaire à qui l'on doit quelques termes. Se rendant compte que je ne représente pas une menace, le grand-père aboie soudain :
— Ben ! On lui offre rien à cette petiote ?
Le père, désireux d'affirmer à son tour sa puissance virile, s'adresse à sa femme du ton le plus tranchant :
— L'aubergiste, tu l'as vu ?
— J'irai cet après-midi, le matin, il a pas l'temps... murmure-t-elle.
— T'as intérêt. Et le prix, c'est c'qu'on a dit. Pas de rabais ! Te fais pas avoir !

Mais le grand-père tient à son rôle de patriarche. Le voilà qui palpe son bras gauche et sous mes yeux hébétés, il se met à le dévisser. Je suis sidérée à la vue de ce presque membre d'un rose luisant qu'il a déposé sur la table. Je me sens blêmir. Lui, ravi du bon tour qui me met mal à l'aise, rit grassement en laissant entrevoir quelques pauvres chicots. Yvonne me regarde, aussi pâle que moi.
Pressée de m'échapper, j'essaie de décliner l'offre de la boisson, mais déjà on m'a versé un verre de Fanta. À moi seule. Personne n'en a proposé à Yvonne ou à la petite sœur. Je déteste cette boisson acide.
Alors, le vieux somme la vieille d'un coup de tête.
— Sers-nous donc, nous aussi !
Elle obtempère, revient avec deux verres et un litre de vin et verse deux « canons ». Un nouveau relent, d'aigre vinasse, cette fois.

Tout le monde m'observe pendant que je bois et déglutis difficilement le liquide, servi chaud de surcroît. Mon estomac se révulse à cette ingestion à laquelle se mêlent divers remugles. Et toujours la vision de ce bras ! Je ne peux maîtriser un rot sonore qui, chance, a le don de dégeler l'atmosphère. Ils éclatent tous de rire, j'ai dû virer écarlate.
Le borborygme incongru sonne le départ des deux hommes. Le grand-père sollicite l'aide de son fils pour réajuster sa prothèse. L'opération se fait sous une bordée d'injures, le fils ayant mal présenté l'objet, le vieux se retrouve le bras gauche à l'envers, arqué dans son dos. Ils se houspillent encore quand ils sortent, accueillis par les jappements des chiens.

Mon incursion en milieu difficile prend fin. Yvonne me demande encore quelques renseignements, elle aussi semble moins oppressée depuis le départ des hommes. Un sourire, un merci pour la boisson et me voilà dehors. Les chiens s'approchent, curieux, mais la vieille les chasse d'un tonitruant « Hors d'ici, corniauds ! » Puis, son regard noir fixé sur moi :
« C'que t'as vu, eh bien, tu l'as pas vu ! C'est bien compris ? »

__________________________________

Cette scène, je l'ai revécue le temps du trajet en sortant de la boulangerie. Je passais alors quelques jours chez mes parents. J'ai parlé d'Yvonne à ma mère :
— Un suicide ! tu le savais ?
— Oui, c'est récent. Un mari violent, deux fils bons à rien, c'est ce qui expliquerait son
geste désespéré... Tiens ! ajouta-t-elle en me tendant un paquet : au lendemain de l'enterrement, j'ai découvert cette enveloppe adressée à ton nom dans la boîte aux lettres.

Surprise, j'ai décacheté l'enveloppe : elle contenait des copies d'écoliers, des rédactions de la cinquième à la troisième. Une boule dans la gorge, je les ai feuilletées, j'ai reconnu les sujets et les annotations de madame Laurent. L'écriture d'Yvonne, en italique déliée, m'a bouleversée, l'amie que je n'avais pas su voir me laissait ce qu'elle avait de plus précieux, les textes à travers lesquels elle s'évadait pour oublier la bêtise et l'ignorance qui l'emmurait. J'ai vu dans ce legs une marque de confiance, mais il devait bien y avoir aussi quelques reproches... Quelle frustration avait-elle dû ressentir, négligée par sa famille, rejetée par ses camarades de classe ! C'est sans état d'âme que je l'avais abandonnée quand on m'avait inscrite dans un autre établissement.
Ma mère me rappela que la jeune fille était entrée à la filature dès que cela avait été possible, qu'à dix-sept ans, elle avait déjà un enfant, qu'elle l'avait perdu peu après... sa vie chaotique n'avait été que tourments et échecs.
Le cœur serré, j'ai glissé le paquet dans mon sac. Il me fallait être seule pour découvrir ses lignes.

La lumière étincelait sur la place. Seule la masure, maintenant inhabitée, restait dans l'ombre, écrasée par la masse arrogante de l'usine.
Le soleil ne brille pas pour tout le monde.
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Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
Terrible histoire..., non le monde n'est pas rose pour tout le monde. Yvonne, prisonnière de son milieu, de sa classe sociale, de sa famille et qui pourtant pouvait réussir à l'école. Et quelle échappatoire ! Violente histoire, sans aucun coup, sauf ceux qu'elle s'est donnés
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Eva Dayer · il y a
Encore merci, Julien , pour cette lecture attentive ! :)
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La Nif · il y a
Je l'avais aimée cette histoire et commentée assez longuement. Ce soir, je vais simplement voter à nouveau pour elle en vous souhaitant une bonne soirée...
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Eva Dayer · il y a
Bonne journée ! et sans doute pour bientôt, bonnes vacances !
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Carl Pax · il y a
Bravo pour votre oeuvre émouvante emplie de regrets que j'avais déjà aimée, il me semble que vous aviez dit qu'elle était tirée d'une histoire vraie
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Eva Dayer · il y a
Merci d'avoir eu la curiosité de la lire .
C'est exact, les faits principaux sont réels .

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