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Partition

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Romain Béteille

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J’écris des chansons. C’est idiot à dire. C’est le genre de phrase que l’on sort, comme ça, au débotté, en se demandant bien qui pourrait y croire. Mon père n’y a jamais cru. Ma mère a fait semblant. En fait, j’ai l’impression que personne autour de moi n’a jamais accepté le type que j’étais devenu. Sans attaches, sans lieu sûr, sans savoir ce que j’allais faire le lendemain matin à la même heure. Mais moi je savais ce que j’allais faire. J’allais écrire des chansons.

J’ai oublié toute notion du temps. Je porte une montre à mon poignet, mais ça fait longtemps qu’elle est cassée. Je la porte toujours pour me rappeler de la dernière fois de ma vie ou je me suis laissé traiter de raté sans réagir. Où j’ai laissé couler. Ca venait de mon ami Paul, celui qui est venu me voir un soir alors que j’essayais d’écrire une chanson sur une histoire d’esclavage, la tête embrumée par tout l’alcool que je m’étais descendu. Il m’a offert cette montre en signe de symbole. Il était prêt à tout oublier, à faire un trait sur le passé quand je lui avais dit qu’il jouait comme une tanche. Une semaine, il a quitté le groupe et en a reformé un nouveau avec deux anciens potes du lycée. Les deux potes ont été pris par un producteur qui leur a fait enregistrer un disque. Lui est resté sur le carreau. J’ai accepté sa montre. J’ai souri, j’ai dit merci. On a bu quelques bières en chantant de vieilles ballades pourries dont je ne connaissais que la moitié des accords. Et puis il est parti, j’ai balancé la montre contre le mur. Quand je l’ai regretté, il était trop tard. Alors j’ai réparé le verre et j’ai continué à la porter. Pour le symbole. Pour me rappeler que, parfois, je casse tout autour de moi mais que j’essaye de conserver les apparences.

J’aurais trente ans dans un mois et demi. Et je suis là, assis à ce comptoir de station service, à descendre une bière infecte dans la froideur de la nuit. La tête contre la fenêtre, je regarde ce lampadaire sur le parking. Il me fixe, comme le néon d’un projecteur braqué sur ma tête. Sauf que devant la scène, il n’y a personne pour m’entendre. Je suis parti un soir de juin, lorsque mon père avait décidé qu’il était temps que je fasse quelque chose de ma vie. Que je devienne coursier, ou vendeur dans un supermarché, ou réparateur de je ne sais quoi. J’ai dit que je voulais faire de la musique. Il a d’abord éclaté de rire, avant de comprendre que ça n’était pas une blague. « On ne vit pas de la musique », m’a-t-il dit. « La musique, c’est rien que du son sur des bandes, ça ne fait pas vivre ». Il a du y avoir une erreur de syntaxe entre nous. Je ne suis jamais revenu à la ligne, je n’ai jamais mis de majuscule pour recoller les morceaux. J’ai pris les miens, enfermés dans un vieux cahier collé sous mon pieu, je les ai fourré dans ma guitare que j’avais déniché aux puces il y a cinq ans et qui ne m’avait jamais quittée depuis. Et puis je suis parti. J’ai pris le chemin de terre qui menait à la route. J’ai pris la route qui menait à la ville. Et en ville, j’ai pris le bus qui menait à une autre ville.

Des fois, le soir, en jouant dans les cabarets, je suis un peu triste. Certains patrons de bars me le disent. Ils disent « tu tires une tronche tellement pénible que ça fait fuir les clients ». Alors depuis quelques temps, je souris. Au début, on me payait avec des bières. Et puis je me suis aperçu que des bières, ça ne pouvait pas remplir un compte en banque ni payer quoi que ce soit. Alors j’ai demandé à ce qu’on me donne un cachet. Bien sûr, au début, il était ridicule. Tout comme mon répertoire. 10 pauvres chansons écrites pendant mon adolescence qui parlaient de filles ou de personnages imaginaires qui étaient sortis de ma tête les soirs où j’étais seul. Au bout d’un moment, j’ai eu assez de fric pour me payer une petite voiture. Et puis une autre guitare, parce que celle là en avait trop vu, la dernière corde avait plongé dans la drogue, elle ne tenait plus debout.

La route est sans fin. Personne à des kilomètres à la ronde. Je m’arrête pour pisser. Demain, soir, à cette heure, j’aurais déjà remis mes affaires dans le coffre et je serai parti pour ailleurs. Je repense à ma vie, des fois. A ce que j’ai laissé derrière moi. A Jane, elle qui ne pouvait pas supporter mes petits personnages imaginaires qu’elle trouvait débiles. J’entends un de mes titres à la radio. Ma voix sonne un peu faux, mais la musique couvre. Ce n’est pas la mienne, bien sûr, c’est celle de Johnny Cash. Mais je rêve que ce soit une des miennes qui passent. Peut être « Free Spirit ». Elle a raison, les paroles de celle là sont stupides. Un type qui a une conscience vivante qui le remplace les jours où il ne veut pas bosser... qui voudrait de ça ? En ville, quand on me demande ce que je fais dans la vie, lorsque je débarque dans une salle où personne ne me connaît, je dis que je suis chanteur. On me demande ce que je fais vraiment dans la vie. Je dis que j’écris des chansons. Sans savoir pourquoi, je me suis rendu compte que ça passait mieux. Le type reprend la parole. «1963, sacrée année pour le rock, vous ne trouvez pas ? Moi je trouve qu’elle s’annonce déjà très riche. Mais pas le temps de parler, voilà qu’arrive un autre tube. Tout de suite, les Beatles » avec leur déjà célèbre « Love me do » ! Pas mal, cet harmonica. J’aimerais savoir en jouer, je me dis que ça donnerait pas mal sur un prochain morceau. Quand je percerais, un jour peut-être. En attendant, j’écris des chansons. Comme tant d'autres avant moi, que l'anonymat a rendu aigris. Dont la célébrité n'est qu'imaginaire. Pour l'instant, ça me suffit.
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