Bonjour ! J'écris d'abord pour raconter des histoires. Sans prétention littéraire . Merci à vous qui êtes venus sur ma page . Si vous y avez trouvé quelque émotion, ou distraction -.ou pas ! -  [+]








Nur, t’en souviens-tu, de ce dimanche de juillet ? Il était presque midi. Le soleil brillait au zénith sur la ville aux rues blanches. Nous avancions à bonne allure sur le chemin de la maison, impatients de te rejoindre afin d’y prendre notre repas. Mais tout-à-coup le garçon d’une dizaine d’années qui marchait à mes côtés s’arrêta. D’un geste vif, il retint mon bras, m’obligeant à m’arrêter à mon tour. Puis il me fixa de ses yeux clairs, et, comme saisi d’une impulsion, me demanda :

« A ton avis, pourquoi choisit-on un jour d’accomplir l’action qui change notre existence ? Même si notre voie est tracée, se peut-il que... »

Il s’interrompit, réfléchissant à la manière d’exprimer sa pensée.

« Imagine, continua-t-il finalement, que l’on se sente malheureux. Sans même le savoir. La baguette d’un super-magicien nous indiquera-t-elle une autre piste à suivre ? Et le moment venu, si une chance unique se présente, pourra-t-elle pulvériser, en une seconde, les obstacles qui nous empêcheraient de la saisir ? »

Sa curiosité me mettait sur le grill. Embarrassé, je tentai de répondre à l’enfant qui vit ici, d’une sagacité surprenante.

« Il y a peut-être un mystère», répliquai-je prudemment. «  Pour ma part, en tout cas, je doute que le hasard intervienne dans la danse de la vie. Eventuellement, la force de l’espoir, capable de déplacer les montagnes »

« Oui, c’est probable » , approuva-t-il, son visage à présent fendu d’un large sourire. « Pour le magicien, je plaisantais. Evidemment. Mais je crois vraiment que l’espoir soulève les montagnes. Y compris les plus hautes. D’ailleurs, les anciens affirment qu’elles veillent sur nous. Comme les gardiennes d’un Univers où tout serait beau », poursuivit-il pensivement.

Puis il reprit d’un ton sentencieux, après un silence:

« Tu sais, pas mal de gens rapportent des histoires étonnantes. Par expérience, ou parce qu’ils en ont entendu parler. Certaines sont vraies. Surtout si elles sont incroyables. Toi, par contre... », acheva-t-il, en se remettant en route, «  Tu n’es pas prêt, mais je serais heureux que tu me racontes, toi aussi, ton histoire »

Nous arrivions à destination. Mon compagnon s’est mis à courir, jusqu’au jardin où parvenait une odeur de cuisine. Je demeurai un instant sur le seuil, hésitant à entrer. J’avais en tête l’étranger, le voyageur de passage que j’étais encore. Nombre d’interrogations s’y bousculaient. Lorsque je me décidai, je te trouvai à ton bureau, concentrée sur l’ébauche d’un dessin au fusain. Nos regards se sont croisés. Je suppose que tu as remarqué mon trouble. A celui que vous avez échangé, témoignant d’une connivence, tandis que nous nous mettions à table j’ai compris que je ne pouvais plus me dérober.






L’aventure dont je relatai les grandes lignes débuta un matin d’hiver, à Paris.


Le réveil vient de sonner. Dans la chambre plongée dans l’obscurité, chemise de soie mauve, chevelure brune étalée en éventail sur l’oreiller, tu t’éveilles à peine. Alors que je sors du lit et file dans la cuisine préparer le café, tu remontes en frissonnant la couette sur tes épaules.

Nous sommes mercredi, ton jour de congé. Vu la météo que l’on annonce, je ne pense pas que tu aies envie de sortir. Une journée de taf m’attend. Mais avant de partir je te promets un peu bêtement, en t’embrassant, de faire le maximum pour retrouver le printemps.

Comme à l’accoutumée, je m’arrête chez Pascal, le buraliste de la rue des Pyrénées, acheter une cartouche de cigarettes. Métro Place Gambetta. Je monte dans une rame bondée. J’ai prévu un bouquin pour la route, mais le nez collé contre la portière je me contente de voir les stations défiler. Havre-Caumartin, je descends sur le quai noir de monde et me dirige vers l’escalator. A peine suis-je sorti qu’une averse se met à tomber. J’accélère le pas, car je suis en retard. Au feu tricolore, je stoppe in extremis. Flux ininterrompu de la circulation.

Sur le trottoir d’en face, un type vêtu d’un ciré jaune fluo s’active à coups de brosse énergiques. Accompagné d’un slogan racoleur, un tableau champêtre, se voulant idyllique, recouvre maintenant le panneau d’affichage. Le feu passe au vert. Je traverse le boulevard Haussmann, suivant la cohorte des travailleurs pressés.

Bien que caricaturale, la pub a fait mouche. Pendant que je trace rapidement la centaine de mètres qui me séparent du bureau, une idée me vient à l’esprit.

Oui ! Cette réclame m’évoque un endroit précis, où tu aimerais aller. C’est là-bas qu’il faut que je t’emmène !

Partir. Loin de la grisaille, de la pollution et du bruit. Tu en rêves depuis longtemps. Comme de quitter Paris et notre appartement exigu. Paris, la ville où j’ai grandi. Où tu as débarqué, adolescente, fuyant un pays détruit par les soubresauts d’une guerre civile. Malgré de bonnes études, qui t’ont menée au métier d’enseignante, cette ville ne t’a pas vraiment adoptée. Et réciproquement. Tu n’en parles jamais, mais j’en suis conscient. Pourtant, même si j’ai du mal à l’admettre, je n’imagine pas quitter Paris. Pire, à cause de mon job – afin de le décrocher, je n’ai pas ménagé mes efforts – je botte en touche lorsque tu abordes le sujet ou trouve une raison de les ajourner, ces vacances.

Mais à présent le projet s’impose. A l’évidence. Au bureau, les heures ne passent pas. C’est plus fort que moi, je regarde ma montre pour la Nième fois. Mes dossiers sont au point mort. Je ne parviens pas à me concentrer. Juste besoin de te parler. J’essaie de t’appeler à plusieurs reprises, mais n’ai que la messagerie de ton portable. N’y tenant plus, je choisis d’en rester là.

Pour changer, rentrer tôt. Te faire la surprise d’un cadeau printanier. Et surtout...

Avec fébrilité, je range mes affaires dans ma sacoche. Les collègues du service n’en reviennent pas de voir le nouveau webdesigner, tendance work-addict, abandonner son poste à seize heures trente. Tandis que je précipite vers l’ascenseur, leurs réflexions me font sourire.
« JP, qu’est-ce-qui lui prend ? Il a décroché la lune ? »

Quelques minutes plus tard, j’attrape de justesse une rame de métro.

A dix-sept heures, j’émerge sous la pluie place Gambetta. Dans une atmosphère lourde et suffocante, le ciel plombé sent l’orage. Privé de parapluie, je remonte le col de ma veste pour parer les attaques de gouttes pénétrantes.

Après une halte chez le fleuriste, un bouquet de roses à la main, sacoche en bandoulière, je remonte quasiment en courant la rue des Pyrénées, en cherchant mes clés au fond d’une poche.


Carrefour de la rue de Ménilmontant.


Je t’aperçois, tu sors de notre immeuble. Manteau court rouge, longs cheveux bruns, que soulève le vent. Je te fais un grand signe. Tu m’as repéré, j’en suis certain. Mais sans me calculer, tu te diriges vers le taxi qui se gare à ton niveau. Tu t’y engouffres après avoir déposé une valise dans le coffre. Il démarre sous la pluie battante. Il est dix-sept heures trente.

Réfugié sous un abribus, à dix-huit heures, à demi-transi de froid dans mes vêtements trempés. Les yeux rivés à mon téléphone. Tu n’as pas répondu à mes SMS. La nuit est tombée. Le vent souffle en rafales et la rue s’est vidée. En mode automatique, tout en continuant à guetter un éventuel message, je m’engage sur un passage protégé. Un fourgon pile, manquant de me tailler un short. Le type au volant râle, puis descend sa vitre et s’excuse :
« Désolé, m’sieur. Mais vu le grain qui arrive par l’ouest, mieux vaut pas traîner ! »

Je me décide à rentrer.







Cinq heures, vendredi.



Sommeil impossible. Agacé de tourner virer, je repousse les draps. Je me lève avec la gorge sèche, et un fichu mal au crâne. Vaguement écœuré par l’odeur de tabac froid, par la fenêtre ouverte j’emplis mes poumons d’une goulée d’air frais. Vue du dixième étage, la ville somnole, comme anesthésiée par un brouillard épais.

Depuis ton départ, je cherche en vain à comprendre ce qui nous arrive. Sans parvenir à cacher mon inquiétude, j’ai contacté tes amis. Tes collègues. Ils savent qu’agir ainsi ne te ressemble pas. Néanmoins la plupart tentent de me rassurer.

« Tu n’es pas tranquille, c’est normal. Mais elle va bientôt se manifester, tu verras. Un petit passage à vide, l’envie d’un break, ça arrive, tu sais »

Pourtant sans nouvelles de toi je deviens fou, et j’imagine des scénarios foireux.

Aujourd’hui, pas le choix, je vais au bureau. La grippe a bon dos. Mais je donnerais beaucoup pour éviter ce que me renvoie le miroir, dans la salle de bain où pend, sur une patère, ta veste en soie.









Un an plus tard.




Depuis que tu es partie, je bosse de plus en plus et c’est mieux comme ça.


Au bureau, j’ai la réputation exécrable d’un loup aux dents longues, prêt à tout pour progresser. Si j’assume sans problème, contre l’insomnie je renonce à lutter. J’y parviens parfois, cependant, et la nuit me déroule un film muet, où les plans se succèdent.


Je survole en songe des océans en furie. Traverse des déserts. Champs de guerre, ruines, et désolation. D’autres champs, paisibles et verdoyants. Douces collines, et vallées sculptées de rivières aux berges touffues. Je m’égare dans des villes inconnues. Tu surgis, furtive, au détour de leurs rues sans nom. Réveillé en sursaut, je me dépêche de lancer mon ordinateur.


De ces divagations, je cherche le fil conducteur. Elles me donnent l’argile, je la modèle. J’imagine une histoire d’amour et d’addiction. Amour supposé éternel, versus dépendance notoire. Désirs et rêves, qui peinent à s’accorder. Entre les réunions de travail et les congrès internationaux avec le responsable de ma boîte, l’écriture est un challenge. Un exutoire. Sous un pseudo douteux, je me prends au jeu d’une aventure dont les héros nous ressemblent. Fatalement, tu me quittes avant le dernier chapitre. Classiquement je n’ai rien vu venir. J’y mets le point final, et poste en ligne, sans y croire, cette virtuelle bouteille à la mer.











Xian de Shangri-la, Province de Yunnan




Comme une flèche, le gamin d’environ dix ans franchit une palissade en bois et traverse la cour d’une demeure aux fenêtres ornées de boiseries, que réchauffe le soleil printanier. Une odeur de cuisine s’échappe de la porte entrebâillée. Il entre, jette un œil dans la pièce principale. Puis, toujours en courant, ne trouvant personne à l’atelier, gravit l’escalier qui mène à la terrasse.

Nur s’affaire autour d’un panier chargé de linge qu’elle suspend sur un fil tendu le long du mur de pisé, orienté au sud. Achevant d’étendre un drap immaculé qui claque au vent à la manière d’une bannière, elle ne prête pas attention au paysage remarquable qui s’offre à perte de vue. Depuis les faubourgs de la ville aux rues rectilignes, dominée par un temple aux toitures dorées, les prairies vert tendre s’élèvent jusqu’aux hameaux accrochés aux pentes calcaires. Au loin, la ligne rose du sommet du monde.

En l’attendant, l’enfant feuillette avec perplexité le livre qu’il vient de sortir de sa poche. La couverture en est passée. La reliure, usagée. Il peut en déchiffrer quelques mots. Car il en reconnait la langue.

Nur le lui confirmera. Ce bouquin a dû beaucoup voyager, jusqu’à sa chute du sac à dos du touriste d’une cinquantaine d’années vêtu d’une vareuse noire, qui patientait devant lui, la veille, à l’étal d’une marchande de fruits. Après avoir payé ses courses, le garçon a essayé de rattraper l’étranger qui s’est mêlé à la foule des chalands. Avant de le voir monter dans un bus flambant neuf de couleur jaune - celui qu’il a repéré en se rendant à l’école, garé sur le parking d’un hôtel. Il a donc décidé de lui rapporter le livre à midi après les cours. Mais le gamin n’eut que le temps de croiser l’autocar, qui s’éloignait dans un nuage de poussière en direction de Lhassa. Un peu déçu, l’estomac dans les talons, il s’est dépêché de regagner la maison.

Le panier de Nur est enfin vidé. La jeune femme s’avance maintenant vers lui en souriant.

« Si je mange assez vite, j’aurais peut-être le droit de rejoindre les copains pour une partie de foot, avant de retourner à l’école », espère-t-il.







Shangri-la, milieu d’après-midi.




Assise près du poêle, tout en savourant une boisson d’où s’élèvent des volutes parfumées, Nur termine le premier chapitre du livre posé par son fils sur la table de la cuisine. Elle aurait bien continué. Mais le linge doit être sec, s’avise-t-elle. Un peu à contre-cœur, la jeune femme le referme pensivement. Avant de se rendre à la terrasse, Nur place l’ouvrage sur une des étagères de la bibliothèque, où des classiques de la littérature côtoient des romans d’auteurs contemporains.

Là-haut, son regard se perd un instant sur les lignes du paysage. Malgré elle, la jeune femme ne peut s’empêcher de replonger mentalement dans la lecture interrompue. Un drame sentimental, comme on en voit au cinéma. Ou dans les librairies de gare. Un style sans grand relief. Une intrigue rebattue. Pas franchement sa tasse de thé, habituellement. Pourtant celle-ci la touche.

Renonçant à en comprendre la raison, Nur hausse les épaules et s’emploie à détacher et plier les vêtements.

Jusqu’à ce qu’un doute lui vienne à l’esprit.

La jeune femme abandonne le panier à demi-rempli d’étoffes colorées et redescend l’escalier. Dans la pièce à vivre, elle sort de la bibliothèque le livre à la couverture fatiguée, d’auteur inconnu. Puis elle s’installe près du foyer, et l’ouvre à nouveau.

La fraîcheur a gagné la maison où le feu s’est éteint lorsque Nur en achève la dernière page.

La jeune femme n’a pas vu les heures filer. Le repassage devra attendre. Mais préparer le goûter de son fils n’empêche pas son cerveau d’entrer en ébullition.







Quelques heures plus tard.




Paris, vendredi soir. Rendez-vous rue des Envierges. L’une des meilleures adresses thaï de Belleville, avec vue sur la capitale. Coup de foudre et séparation. Alors que Nur peine à trouver le sommeil, les rebondissements de l’aventure romanesque la poursuivent. Se mêlent, dans le calme de sa chambre, à ceux d’une autre histoire.

Rien, ici, ne lui manque. Pourtant, comment l’effacer ?

A l’époque, Nur n’avait pas toutes les cartes en mains. Mais la vie est faite de choix douloureux. De la nécessité d’avancer. Ne pouvant s’accommoder d’une relation abimée par trop de compromissions, certaine d’agir au mieux pour tous les deux, elle avait préféré s’éclipser.

Une décision que la jeune femme n’a jamais regretté.

Depuis peu, cependant, le passé semble, par petites touches, se rappeler à elle.

Paris...il adorait cette ville. Son quartier de Ménilmontant, où il est né. Au point de n’envisager vivre ailleurs.

La réussite lui était promise. Nur l’a toujours su. Il y a quelque temps, la jeune femme a eu la surprise de le reconnaître parmi une délégation de chefs d’entreprises, lors de l’inauguration télévisée d’une usine à Shangaï. Allure sportive dans un costume impeccable, cheveux châtains coupés courts, il n’a pas beaucoup changé.

Même si elle s’en est trouvée heureuse pour lui, la jeune femme ne pensait pas être capable d’éprouver une telle émotion.

Mais aujourd’hui, le trouble que Nur ressent est de nature différente.

Une perception étrange, qu’elle ne parvient pas à décrypter.

« Sûrement le fruit de mon imagination... », se persuade-t-elle.

« Pourtant, songe-t-elle avant de s’endormir, si j’avais la chance de retrouver le propriétaire de ce bouquin... »








Le lendemain, seize heures.



Un autocar s’engage en soulevant un nuage de poussière dans la voie menant au parking de l’hôtel Shangri-la, en partie ombragé par un cèdre millénaire, puis effectue une manœuvre afin de se garer.

« C’est lui !», se réjouit le garçon d’une dizaine d’années, les yeux plissés sous une main en visière. « Le bus jaune, qui revient de Lhassa ! ». Et l’homme au teint buriné qu’il a décrit à sa mère est l’un des premiers à en descendre.

Nur lui ayant ordonné de rester à l’écart, l’enfant s’est assis sur un banc, à l’ombre du cèdre. Il la voit s’avancer vers le type en faisant un signe du bras. Celui-ci s’approche à son tour de la jeune femme. Le gamin ne peut entendre ce qu’ils se disent, à bonne distance du groupe de touristes qui continuent de sortir du véhicule en parlant fort.

Le garçon n’en est pas certain. On dirait que l’étranger est surpris quand Nur lui remet un paquet de taille modeste, enveloppé de papier kraft. Il sourit en approuvant et en agitant les mains. La jeune femme semble hésiter. S’ensuit un échange assez animé. L’homme à la vareuse noire sourit de nouveau à Nur, qui, visiblement, le remercie chaleureusement. Puis tous deux se dirigent vers l’entrée de l’hôtel.

« Maman exagère ! Je pouvais me charger de la commission ! » s’agace le gamin.

Lorsque Nur en sort et le rejoint cinq minutes plus tard, il n’échappe pas à son fils qu’elle a les joues rouges. Les yeux brillants. Est-ce en rapport avec le bouquin ? La jeune femme s’est montrée intéressée lorsqu’il lui a fait part de sa trouvaille. A-t-elle eu le temps de le lire ? L’enfant brûle de l’interroger, mais à son air distrait, il devine que Nur ne lui en dira pas davantage.









Paris, six heures trente.



En mode automatique, je sors du lit. J’ai mal dormi, et besoin d’un café serré. Je me rends dans la cuisine. Remonte les persiennes . Le jour se lève à peine. Le ciel est couvert de nuages. Il va sûrement pleuvoir. Dans l’évier, plusieurs verres et assiettes sales. Je remplis le lave-vaisselle, tout en faisant la check-list des tâches à accomplir. Surtout, ne pas manquer de s’arrêter chez Pascal. Dans le métro, commencer à lire mes mails. Répondre aux plus urgents. Laisser les stations défiler.

Mon agenda de design manager est blindé pour la semaine, et c’est bien comme ça.

Tandis que le café finit de passer, je me prépare un verre avec deux cachets d’aspirine. Pendant qu’ils se dissolvent, je me décide à trier le courrier, empilé sur la table. Ainsi qu’un nombre impressionnant de prospectus. J’allais jeter aussi une enveloppe. Une lettre à mon attention : Jean-Paul Delplace. Bizarrement, sans timbre ni adresse. Sûrement une pub, mais je la décachète.

A l’intérieur, une feuille pliée en deux. Imprimée sur du papier jauni. Probablement une page arrachée d’un livre. On y a glissé une photographie. Un peu floue et sous-exposée. Un paysage de montagnes enneigées, qui pointent à l’horizon.

Sous le ciel pourpre, une maison au toit plat, au milieu d’un jardin. Un chien poursuit des poules qui s’égaillent. Enroulé au pied d’une volée de marches, un chat somnole.

A l’avant-scène, face à l’objectif, se tient une femme. Elle est vêtue d’une jupe chamarrée. De longs cheveux bruns. Un peu tissés de gris. Je ne distingue pas les traits de son visage.

Pourtant...

Je n’ai gardé, étrangement, aucune idée précise de la chronologie de ce qui a suivi. Mais n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti en comprenant que rien de ce qui précédait n’avait plus d’importance. L’aventure continuait, à la croisée des chemins. Et désormais, j’aurai juste besoin d’un bouquin pour la route.

Pas mal d’histoires gagnent à conserver une part de mystère. Il suffit d’une seconde pour choisir d’en changer.
Ainsi ai-je conclu un dimanche de juillet, en répondant à Jampo. L’enfant qui a grandi ici.

Néanmoins, pour lui il me restait à dévoiler l’essentiel. Pour toi, Nur, en quelque sorte, la partie immergée de l’iceberg.

C’est pourquoi il me fallut reprendre la trame des évènements. Revenir sur notre rencontre au Musée du Louvre, où tu guidais un groupe de collégiens. La naissance d’un sentiment partagé, chargé de malentendus. Des incompatibilités flagrantes. Puis ton départ. Une vie à construire ailleurs, pour toi. Faire table rase du passé, sans y parvenir. Pour moi, l’ascension d’une carrière fulgurante. L’écriture, comme exutoire. Un unique petit roman en ligne. Après sa sélection pour le Grand Prix d’un site connu, il eut l’honneur de l’édition. Succès inattendu au Salon du Livre. Une centaine d’exemplaires vendus. Pour l’un d’eux, le début d’un long voyage. De l’homme au teint buriné, à la vareuse noire, nous n’avons jamais su l’identité. Jampo l’a surnommé le Magicien. Mon lecteur baroudeur, qui glissa, en catimini, dès son retour, une enveloppe anonyme parmi les prospectus de ma boîte aux lettres.

Depuis, bien des années se sont écoulées. Beaucoup de choses ont changé, l’insomnie est restée. Comme l’aube te trouve endormie, j’éprouve la joie de voir le jour se lever, et la nuit s‘enfuir, au-delà des montagnes. Notre fils est devenu un homme. Il a hérité de toi son caractère, capable de relever tous les défis. De même, sa sœur Saraï, huit ans, pour laquelle j’écris.

De Paris, je sais que peu de souvenirs me resteront en mémoire. Je me rappellerai, cependant, un jour de début d’automne. Il faisait froid, mais le soleil brillait. Les dernières gouttes de l’averse que distillait un nuage paresseux luisaient sur le macadam de la rue des Pyrénées, déserte à l’heure matinale. Une nuée compacte d’oiseaux a traversé le ciel, en partance vers le sud.
Je l’ai observée. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

Puis un taxi a surgi au carrefour.
9
9

Un petit mot pour l'auteur ? 13 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Très beau texte façon monologue intérieur en toute sensibilité et profondément humain. La vie en tant que chemins et directions à prendre...ou pas.
Image de Roxane Soixante-treize
Roxane Soixante-treize · il y a
Merci de votre passage Julien, et de votre ressenti partagé...
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Les vies qui s'entremêlent, s'enlacent, se quittent et se retrouve grâce à l'écriture... Un joli texte qui se lit tranquillement, entre les gouttes de pluie et les abribus, les paysages enchanteurs et le linge qui sèche et vole au vent. J'ai beaucoup aimé les réflexions du petit garçon sur le Magicien, que l'on comprend à la fin, comme une boucle bouclée ;)
Image de Roxane Soixante-treize
Roxane Soixante-treize · il y a
Merci beaucoup, Marie, pour votre lecture ! Je suis heureuse que ce texte ait pu vous toucher...
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Oui je reviendrai vous lire, pas encore eu le temps de poursuivre sur votre page malheureusement :)
Image de Ikouk OL
Ikouk OL · il y a
J'aime votre recit Roxanne, et votre écriture. On participe à cette histoire en la découvrant à travers de petites phrases nerveuses et precises comme des coups de pinceau sur une toile impressioniste. Emotion, nostalgie, occasions manquées, regrets, espoirs brefs des moments de vie si bien décrits...
Si vous avez quelques minutes j'aimerai votre avis sur ce texte la Chartreuse (https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse). Merci encore Roxanne pour ce beau texte

Image de Michaël Artvic
Michaël Artvic · il y a
Merci Roxane, c'est un plaisir de lire ce récit, j'ignore encore la raison, mais cette façon dont tu as eu l'idée de raconter me touche beaucoup. Peut être parce que la vie défile à une vitesse et qu'on ne profite jamais assez des petits instants surement ... Faire table rase du passé, sans y parvenir, un sentiment qui me donne un frisson !
Je vote et bonne continuation .

Image de Roxane Soixante-treize
Roxane Soixante-treize · il y a
Merci Michaël, pour votre lecture et votre commentaire; Je suis heureuse que ce texte vous ait plu. Bonne continuation à vous aussi :-)
Image de Léna Bernacez
Léna Bernacez · il y a
Bonjour,
Merci pour ces souvenirs. Je suis moi-même parisienne, ne voulant pas quitter Paris, pour finir heureuse dans un hameau Normand ... combien de livres prêtés, jamais revenus, et combien laissés dans les abris-bus pour les laisser continuer leur voyage. Merci encore.

Image de Roxane Soixante-treize
Roxane Soixante-treize · il y a
Merci à vous Léna, d'être passée, et pour ce commentaire qui me touche beaucoup
Image de Randolph
Randolph · il y a
Quelle maîtrise dans l'écriture ! Je viens juste de lire ce récit, je reste au carrefour, laisse passer le taxi et me retourne: lent, sobre, touchant parcours que la mémoire raconte. Il y a du Petit Prince dans les premiers paragraphe (ce n'est que mon ressenti). Puis, la vie. Ici, là, là-bas...
Image de Roxane Soixante-treize
Roxane Soixante-treize · il y a
Merci à vous d'être passé, Randolph. Ma lecture du Petit Prince est un lointain souvenir, mais de celles que l'on n'oublie jamais...
Image de Randolph
Randolph · il y a
En effet ! Ce livre se lit ou se relit à tout âge.

Vous aimerez aussi !