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Paroles et paraboles

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Sophie Dolleans

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Le père Pipaud, maire du village et riche industriel, offrit à sa fille aînée une flûte traversière le jour de ses dix ans. Elle l'avait eue en travers. La flûte bien sûr, mais surtout l'idée que l'on puisse si facilement associer son patronyme à cet instrument à vent ; et même si elle ne manquait pas d'air pour le fifre, une trompette lui aurait certainement mieux convenu tant la petite Lucette avait du tempérament.
Pour les fêtes de Noël, l'institutrice la choisit tout naturellement pour accompagner la chorale à la flûte à bec. Lucette mit tant de fougue à souffler dans l'instrument que Miss Tapedure préféra en faire un enfant de chœur. La petite fut placée au dernier rang pour chanter en canon : « vive le vent, vive le vent d'hiver ». L'idée de l'artillerie plut beaucoup à Lucette. Mais sa voix de stentor couvrait tant l'harmonie de l'ensemble, que l'institutrice lui proposa le tambourin pour qu'elle agite les clochettes, soulignant habilement l'importance de l'instrument pour les fêtes de Noël. Lucette se renfrogna, sa grosse bouille ronde s’enfla d'importance et les bras fermement croisés sur son torse, elle explosa en rafale : « Non, non, et non ! » C’est à ce moment précis que l’institutrice eut, à sa grande surprise, des envies de meurtre.
Si cette maîtresse d’école ménageait son élève – la générosité de monsieur Pipaud, bienfaiteur au sou des écoles était fort appréciable – elle savait qu’au moindre couac lors de la représentation finale, les parents d'élèves s'en donneraient à cœur joie pour relever les travers. Sa réputation d'institutrice était en jeu.
Miss Tapedure mit alors la fillette à la grosse caisse, en première ligne, jouant aussi bien sur le besoin de Lucette d'être au tout premier plan que sur sa ressemblance apparente avec l’instrument. Mais « vive le vent, vive le vent d'hiver » se mit à ressembler à une marche militaire.

L'automne était hivernal et Miss Tapedure instaura chaque matin une activité sportive, en soutenant que ce qui était bon pour le corps était bon pour l'esprit. La course d'endurance devint une activité quotidienne. La fréquence des compétitions et la subordination aux chocs thermiques eurent raison de certains organismes. Mais ils n’eurent aucun effet sur celui de Lucette qui gagnait en vigueur et se révélait en endurance. Et cela dédoubla son énergie à cogner sur la grosse caisse. Miss Tapedure mit fin aux épreuves de fond pour sauver sa classe de CM2 de l'hécatombe. Et puis les fêtes de Noël approchaient.

Le lundi suivant, son effectif retrouvé, l'institutrice les accueillit avec un sourire radieux.
— Dorénavant, nous irons à la piscine, annonça-t-elle avec emphase, elle est couverte ! Pour demain, prenez tous vos maillots de bain.
La nouvelle fut accueillie diversement et créa un brouhaha que Miss Tapedure apaisa sur l'instant. Un moment de détente et une récompense méritée, assura-t-elle, et l’institutrice salua au passage les efforts accomplis, les progrès de tous, et la volonté de chacun d'apprendre et de savoir.
— Un bel esprit a besoin, affirma-t-elle, de lâcher prise. Un corps qui flotte, c'est un cerveau en suspension, poursuivit-elle la tête haute en dominant l'auditoire suspendu à ses paroles. Et un cerveau en suspension est un cerveau disponible pour de nouveaux apprentissages ! conclut-elle avec brio, s'applaudissant pour échauffer l'enthousiasme.

Et il faut dire qu'une certaine fierté parcourut les rangs de la classe. Seule la petite Pipaud n'en menait pas large – ce qui lui était fort inhabituel – et Miss Tapedure insista longuement sur l'obligation de participer à ce moment de détente.
La fillette, sur le chemin de la maison, réfléchissait aux moyens d'échapper à ce devoir de baignade. Elle fila discrètement dans sa chambre, tomba lourdement sur son lit, éprouvant instantanément la force de l'attraction terrestre qui la tirerait vers le bas et finirait par la noyer à coup sûr. Madame et monsieur Pipaud s'étonnèrent de l'absence de leur fille aînée, toujours fière, en rentrant de l'école, de leur énumérer ses résultats scolaires avec un engouement assez égal à son appétit de dévaliser le frigidaire. Ses parents trouvèrent Lucette en apnée, la tête dans l'édredon, à plat ventre sur son lit. Son père lui loua l'initiative de son institutrice qui menait les élèves vers l'excellence, l'effort et le dépassement de soi. La petite affirma ne pas pouvoir flotter, ne pas avoir de maillot de bain à sa taille, avoir une verrue plantaire qui menaçait de contaminer la classe entière, un début de mal de gorge qui finirait en phlegmon. Lucette avait du vocabulaire et des arguments. Elle tenait cela de son père et celui-ci, ému par le challenge qui s'offrait à lui, enserra la main de sa fille et attaqua ainsi :
— Vois-tu, ma fille, tu as ce qu'il faut pour nager comme un dauphin. Des jambes courtes, un torse large et plus long que la normale. Des grands pieds et la masse graisseuse nécessaire pour une flottaison équilibrée. Tu as un corps de nageuse ! finit-il emphatique, emporté par sa passion du discours.

Madame Tapedure eut un rictus diabolique quand elle vit Lucette franchir les portes de l'école avec son nécessaire de piscine en bandoulière. La procession des élèves s'éleva jusqu'au complexe sportif au bout de l'agglomération. Le maître-nageur rappela les règles de sécurité. Lucette avait plongé la première et sans que cela eût à voir avec une envie de compétition. Rejointe rapidement par le reste de la troupe, chacun s'ébattait dans un brouhaha amplifié par ce lieu clos. L'institutrice, qui gardait d'habitude ses distances, s'invita dans le bain.

Au cœur de l’attroupement sur le bord de la piscine, le secouriste s’affairait en massages cardiaques et ordonnait aux élèves de dégager l’espace. Après trois bonnes minutes d’une réanimation intensive, miss Tapedure fut réveillée, lui sembla-t-il, par une gifle cinglante assénée fort à propos par Lucette Pipaud. En ouvrant les yeux sur la petite, elle hurla, fut prise de spasmes en tendant ses bras vers un invisible ennemi. Elle fut ceinturée par les pompiers qui l’emmenèrent directement à l’hôpital.
L’affaire fit grand bruit dans le village. On parla de « burn-out » tout en louant le travail de cette institutrice qui se donnait beaucoup pour ses élèves. Proche de la retraite, elle quitta ses fonctions dans les mois qui suivirent...

Dans cette coquette maison de retraite, miss Tapedure fête ses quatre-vingts ans. Elle a toujours fière allure et garde de son passé d’enseignante cette propension à dispenser ses conseils, à lire toujours et davantage, comme si elle allait le lendemain partager son savoir. Après le gâteau, les bougies soufflées, les résidents furent placés dans la grande salle pour le journal de 20 heures. L’invitée du jour, la nouvelle ministre des sports et coqueluche des médias par son ascension fulgurante dans le monde de la politique, se confiait avec modestie sur son passé de sportive. Lucie Chauvette rendit hommage à ceux sans qui elle n’aurait pu devenir ce qu’elle était.
À son mari, bien évidemment, sa famille et, en prenant un temps de pause supplémentaire qui conférait à sa déclaration à venir toute son importance, elle remercia tout particulièrement une institutrice. Et la ministre Chauvette de préciser : « C’était une femme particulièrement investie qui a su me donner le goût de l’effort et du dépassement. Et je tiens vraiment à la nommer : madame Tapedure. Je sais qu’elle vit paisiblement sa retraite. Merci madame, de ce que vous m’avez apporté en tant qu’enseignante. »
— Pipaud ! se mit à hurler l’ancienne institutrice, en se jetant sur le poste de télévision avant de sombrer dans un coma qui lui serait fatal.
Le journaliste remercia Lucie Chauvette et clôtura le journal. L’ambiance se détendit, on retira les micros.
— Bel hommage à votre professeur, madame la Ministre, c’était très émouvant, fit remarquer le présentateur.
— Marc, appelez-moi Lucette... Oui, je suis sûre qu’elle a été émue. Et je l’espère... conclut-elle dans un large sourire.

PRIX

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Marie · il y a
Je découvre après les questionnaires "qui a écrit ça ?". Excellent texte qui m'a fait rire !
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Sophie Dolleans · il y a
Histoire de fiction inspirée de personnages presque réels... Merci Marie.
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Zutalor! · il y a
Lucette la grosse caisse, puis Lulu la claque et enfin Lucie la tchache... Destin de star...

Quand tu tapes, Sophie, sur ton clavier, tu tapes dur...
:-)

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Sophie Dolleans · il y a
Faut dire que j'ai été très inspirée par des personnes réelles et à qui j'ai prêtées bien plus d'humanité qu'elles n'en montrent vraiment. Quand on est bien servi... On s'en sert ! lol Des bises, Zut, bien contente de te voir ici !
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Jean-Claude Renault · il y a
J'avais loupé aussi. Lucette avec ses grands airs est passée en coup de vent. +1 tardif
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Sophie Dolleans · il y a
Merci !! En lice toujours : Mon double, ce héros. Si ça vous tente. Texte de la matinale.
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Zabelou · il y a
Mince, je me suis éloignée et je n'avais pas lu ça ! Tant pis, je vote quand même, pour Lucette ;-)
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Sophie Dolleans · il y a
Merciiiii ! :-)
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Elodie Torrente · il y a
Alors là, moi je ne comprends pas pourquoi ce texte très bien écrit, rythmé, amusant et sarcastique à souhait n'a pas été sélectionné. En tout cas, j'ai passé un très bon moment, Sophie. Ne doute pas de ton talent à nous raconter des histoires. J'ai voté pour le plaisir. Merci ! Et tant pis pour le prochain Short !
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Sophie Dolleans · il y a
:-)
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Joelle Troiano · il y a
Bien vu , bien rythmé et bien écrit; tout ce qu'il me faut pour voter!
J'aimerais connaître votre avis sur ma TTC "Contre-courant";
au plaisir

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Sophie Dolleans · il y a
Merci Joëlle. Je suis allée lire "contre courant" et j'ai aimé votre texte.
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François Duvernois · il y a
Les péripéties de Miss Tapedure et de la petite Pipaud (rien que le choix des noms...) sont fort réjouissantes. Une verve incroyable, le récit est sans cesse renouvelé par de nouvelles aventures. Merci de nous offrir cette histoire très drôle. Je vote
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/poussiere-de-pierre

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Sophie Dolleans · il y a
Merci François. Je suis allée lire votre nouvelle d'un réalisme inquiétant... Une lecture que je recommande.
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Miraje · il y a
Mort en direct... ! De rire ☺☺☺
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Sophie Dolleans · il y a
T'es là Miraje ? Houhou !,Mimi !? Mimiiiiiiiiiii... Alain ??
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Mathieu Jaegert · il y a
Rendre l'antenne et l'âme en même temps...mais que c'est drôlement bien fichu ! Bravo.
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Mathieu. T'es pas mal foutu aussi ! ;-))))
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Mathieu Jaegert · il y a
Hé hé, j'espère ne pas être trop foutu quand même !
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Virginie Colpart · il y a
quelle agréable lecture, fine et drôle!
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Sophie Dolleans · il y a
:-)
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