5
min

Paris-Nice

Image de Hervé

Hervé

3 lectures

0

Paris - Nice.
Tous les ans, lors du départ de la célèbre course cycliste, le sourire de mon fils semble me dire : Connais - tu le trajet ?

- On demande Madame Rachel Zilberg aux vestiaires de toute urgence, suite à un accident dans sa famille ; Madame Rachel Zilberg !
Dans l'eau jusqu'aux oreilles, je continuai à nager comme si cette annonce ne me concernait pas. Un simple coup d'oeil vers l'entrée de la piscine avait suffit à m'informer. Deux inconnus coiffés de chapeaux mous discutaient avec le directeur, tout en tentant de se dissimuler aux regards des baigneurs, mais tous trois juraient dans le décor. Comme des dizaines de jeunes femmes barbotaient dans le bain à cette heure d'après - midi, il n'était pas facile à ces messieurs de dénicher une juive en maillot... Je décidai donc de " faire des longueurs de bassin " jusqu'à épuisement. Si ces policiers renonçaient à fouiller toutes les cabines des vestiaires, j'avais une chance de leur échapper. Tout en nageant, je m'interrogeais : Comment avaient - ils pu soupçonner ma présence à la piscine ? L'argument de l'urgence était ignoble, mais bien dans leur manière... Ils avaient réussi à m'angoisser : mes parents, mon fils Bruno !
Au bout d'une heure de brasse, je sortis de l'eau et m'allongeai sur les carreaux de faïence au chaud soleil d'été.
Le maître nageur vint s'asseoir près de moi, jambes pendantes dans l'eau, puis m'adressa la parole sans me regarder :
- Ils sont partis, mais sont encore dans les parages à l'extérieur. Attendez une demi -heure avant d'aller aux vestiaires. Donnez - moi votre clef. J'apporterai vos vêtements dans ma cabine ; c'est la n°1, interdite au public. Elle sera ouverte.
- Pourquoi faites - vous ça ?
- Ma copine a été arrêtée.
Tout se déroula comme prévu. Je sortis de la piscine sans encombre, ayant toujours refusé de coudre l'étoile jaune sur mes vêtements.
Dans le hall de l'immeuble où habitaient mes parents, la concierge me tira sans ménagement par un bras, et m'obligea à entrer chez elle, tout en m'imposant le silence. Elle chuchota :
- Ne montez pas là - haut. Votre père et votre mère ont été arrêtés ; les scellés sont sur l'appartement.
- Bruno ?
- Dans la pièce à côté. Votre fils était heureusement descendu pour jouer avec mon neveu. Vous ne pourrez pas rentrer chez vous ce soir. Je vais vous installer un matelas dans la cave. Bruno couchera dans ma chambre.
Une vague de culpabilité me submergea : J'avais abandonné mon fils pour satisfaire ma passion de la natation ! J'étais abasourdie, incapable de réagir. Heureusement, ma concierge adorée pensait et agissait pour moi. Je ne dormis pas beaucoup cette nuit - là, bien que ma logeuse ait fait le maximum pour transformer sa cave en chambre de luxe. Je songeais à mes parents.
Dès le matin, un jeune garçon apporta une lettre à la concierge, à l'intention de Rachel. Méfiante, la dame répondit :
- Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs jours. Je ne manquerai pas de lui remettre ce message.
Une précaution prudente mais inutile, car l'auteur de la missive était mon mari. Celui - ci était en déplacement, quelque part en France. Il était revenu précipitamment à Paris, prévenu par des amis mystérieux et efficaces. Deux jours plus tard, il me fit parvenir par le même courrier une fausse carte d'identité, des instructions précises et... une bicyclette ! En recevant cet engin, ma première réaction fut un sentiment de fureur : Que veut - il que je fasse de ça ! Mon mari me demandait, comme s'il s'agissait d'un rendez - vous galant, de nous retrouver... à Nice, où je serais soi - disant en sécurité ! Son projet me semblait démentiel. D'après ses indications, je ne pouvais pas prendre le train depuis notre banlieue sud, sans me faire arrêter aussitôt. Je devais impérativement m'éloigner de cette région dangereuse. Quoi de plus anodin qu'une bicyclette ? Seulement, mon mari ignorait une chose essentielle : Je ne savais pas monter sur cette chose à pédales, ou si peu ! La concierge me persuada d'apprendre, au lieu de pester après les idées saugrenues de mon époux. En deux jours, en tournant dans la cour de l'immeuble, j'arrivais à ne pas perdre l'équilibre, mais je n'étais pas au bout de mes peines.
Je devais transporter mon fils âgé de bientôt trois ans dans un panier fixé à l'arrière. Même s'il était menu pour son âge, j'en avais des sueurs froides ! Ma stabilité déficiente ne serait pas améliorée par les deux sacoches bondées de mes affaires, la plupart offertes par ma protectrice. Mon mari qui avait un sens aigu de la mise en scène, me fit parvenir des vêtements dont une blouse, un fichu et un accessoire théâtral, un pot à lait vide à double fond, pour y dissimuler mon argent et quelques bijoux. Dès la sortie de ma banlieue, j'étais donc censée quérir du lait à la ferme voisine, celle - ci se trouvant de plus en plus loin jusqu'à Nice.
De bon matin je partis, chancelante sous les regards inquiets de ma concierge. Les premiers kilomètres furent laborieux dans les côtes, souvent montées à pied, mais peu à peu je zigzaguais moins sur la chaussée, et parvins à sortir de la zone critique. Complètement éreintée, je pris le train dans une petite ville au sud de Paris puis, en alternant les trajets à bicyclette, en car et en chemin de fer, uniquement sur de petites lignes, je pus m'éloigner rapidement de la capitale. Mon camouflage de cycliste semblait efficace. J'ignorais si les Allemands croisés sur mon chemin étaient dupes, ou s'ils avaient d'autres préoccupations, mais je ne subis jamais le moindre contrôle d'identité. A ma grande surprise, les trajets à bord des trains s'avérèrent plus dangereux. Lorsqu'une "vache primée ", désignée ainsi à cause de leur plaque ovale portée au cou, me demanda ma carte d'identité à la sortie d'une gare, je crus bien à un changement de direction pour une autre plus sinistre. L'homme me rendit mes papiers sans un mot.
Les étapes étaient soigneusement programmées par mon mari. Je ne le voyais jamais, mais je savais qu'il suivait notre progression, réservant ma chambre chez des particuliers sûrs ou susceptibles de l'être... car tout le monde peut se tromper !
Mon plus gros problème de clandestine concernait mon changement d'identité. Tentez donc de faire comprendre à un bambin de trois ans que le prénom de sa maman n'est plus Rachel mais Simone, et que leur nom n'est plus du tout Zilberg mais Dupuis. Heureusement, le prénom Bruno ne nécessitait pas de modification.
Un autre piège me semblait redoutable avec un garçon juif : le " pipi " en public. A cet âge, on ne s'embarrasse guère des convenances, et le premier arbre venu fait l'affaire, pourvu qu'un tiers ne remarque pas la circoncision ! La surveillance de l'enfant devait donc être constante, sans le moindre relâchement, synonyme de risque mortel ; et puis la peur, sans cesse la peur !
Ne croyez pas à un danger imaginaire. Nous étions depuis quelques jours locataires dans une petite ferme où je me sentais en sécurité, appréciant une douce quiétude, éreintée de fuir.
J'entendis un véhicule s'arrêter sur le bas - côté de la route, suivi d'un silence angoissant. J'aperçus mon fils qui arrosait un gros chêne, suivant sa désagréable habitude. Une voix avec un fort accent allemand, provenant de l'autre côté du tronc me glaça :
- Ca soulage ; fait du bien !
Pas de réponse.
- Comment tu t'appelles ?
- Bruno.
- Bruno, comment ?
- Sais pas.
- Et bien Bruno Cepa, merci de m'avoir prêté ton arbre.
Je perçus le bruit du moteur, puis de la voiture qui s'éloignait, tandis que mon coeur...
Je pensais avoir résolu le problème de l'identité avec mon fils, en lui expliquant qu'on jouait à se cacher de gros méchants bonhommes, donc à changer de nom pour ne pas être reconnus ; une malheureuse initiative. Lors d'une étape, où je comptais souffler à nouveau un peu, il raconta tout le procédé amusant à notre logeuse en lui confiant : " Chut, c'est un secret ". La gentille dame nous intima l'ordre de déguerpir dans les plus brefs délais. Je ne lui en voulus pas. Elle n'était pas méchante, et ne m'aurait pas dénoncée pour tout l'or du monde mais la peur, toujours la peur...
Suivant un itinéraire fantaisiste, en un peu plus d'un mois et avant le mauvais temps d'automne j'aboutis à Nice, après de nombreuses crevaisons, puis le massacre définitif de mes pneus. J'abandonnai ma chère bicyclette dans un fossé, compagne fidèle, et conservai la pompe en souvenir... J'avais enfin l'espoir de traverser la frontière, les italiens mettant peu d'empressement à obéir aux directives nazies.
Un dernier piège m'attendait sur la côte d'azur. Ma logeuse, pourtant considérée comme sûre par mon mari, se crut obligée de faire connaître mon métier à son ami, conseiller municipal et ardent admirateur du régime vichyssois. Encore une conséquence des idées farfelues de mon mari. Il m'avait affublée sur ma carte d'identité du métier de... danseuse ! Je fus sollicitée pour participer bénévolement à une soirée de gala au profit d'oeuvres diverses du Maréchal. Je ne savais pas comment sortir de cette situation ridicule, car j'étais bien incapable d'effectuer le moindre entrechat ! Je prétextai une entorse grave à la cheville qui avait entraîné l'abandon définitif de ma carrière. Mon argument n'était sans doute pas convaincant. Je sus plus tard que la police se présenta à la porte de ma chambre. Sur le lit j'avais laissé un mot pour ma logeuse."Votre dénonciation n'a servi à rien, sinon à vous déshonorer. La danseuse et son enfant se sont envolés."Je retrouvai mon mari à Nice, fidèle à notre rendez - vous, pour me donner un faux passeport et pour m'annoncer... notre rupture !

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,