Pain d'épice et boîte à pharmacie

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D'origine suisse, j'y suis née. J'y ai changé de lieux, seule puis avec mon mari, selon nos diverses professions. J'ai toujours aimé lire, puis écrire. J'aime aussi la mer, les grands espaces, les  [+]

Pain d’épice et boîte à pharmacie

A chaque approche des grandes vacances, chez nous, c’étaient les mêmes rituel et branle-bas de combat.
Phase numéro un : pour tous, descendre à la cave et remonter le matériel de camping. Le dépoussiérer puis l’empiler au salon. Ne plus y toucher !
Phase numéro deux : pour notre père, ouvrir la maxi housse de la toile de tente. Vérifier minutieusement que les taches de poix, térébenthinées en fin de saison, ne soient pas réapparues – risque de porosité de la toile aux endroits attaqués et infiltrations d’eau à la plus petite ondée. Comptabiliser ficelles, sardines et clous en cas de possibles disparitions, pour d’obscures raisons dépassant le rationnel. Procéder, à la pompe, au gonflage des matelas pneumatiques, souris ou autre bestiole qui aurait grignoté du caoutchouc...
Phase numéro trois : toujours destinée à notre paternel, se stresser. S’informer des banques offrant le taux de change le plus favorable. Remplir les formulaires pour l’obtention des bons d’essence. Choisir et planifier seul l’itinéraire, sous prétexte qu’il tenait le volant. Nous consulter exceptionnellement, joies supplémentaires et inédites. Témoin, ce détour par Venise et ses gondoles.
Phase ultime : pour nous autres.

A notre mère, l’intendance.
Vêtements, literie, médicaments, casseroles, réchaud, vache à eau, vaisselle incassable, couverts. Ainsi que toute provision susceptible de se conserver ou de constituer de rapides repas d’étape, des conserves aux soupes en sachet. Et miracle, rien ne manquait jamais, malgré son angoisse permanente d’oublier l’essentiel. De ces pique-niques en bord de route, pas reconnaissante pour un sou, pour en avoir été saturée, date ma profonde détestation du corned beef !
A nous, les deux mômes, tâches obscures et patience ! Et quand nous grandirions, le choix de nos fringues. Consigne drastique de n’emporter que le strict nécessaire, par manque d’espace à vilipender. Mes regrets de jeune coquette désirant faire fort à la plage, pour ceux ne passant pas la rampe.

Nos cours s’achevaient, s’éternisant. Certains jours, le soleil tapait dru, tiédissant les pupitres. Les têtes louchaient vers l’extérieur, vagabondes. Les coquelicots ensanglantaient les champs. Il y avait de l’école buissonnière dans l’air et absence de punitions. Professeurs et élèves communiant dans le meilleur des vacances, celles pas encore entamées.

A notre inaugurale transhumance saisonnière, je fêterais mes trois ans. Mon frère en avait deux et demi de plus. Direction le sud de la France, chef de famille à moto, nous trois par le train. Etiquettes se balançant au bout d’un ruban sur nos graciles poitrines d’enfant : nom, prénom, nationalité, adresse.
A l’arrivée au camping, table et bancs nous attendaient, bricoleur fier de son œuvre et de nous avoir devancés ! Mère immensément soulagée.
Été après été : France, Espagne, Italie, Sardaigne, le choix ne porterait jamais sur la montagne. En Suisse, on baignait suffisamment dedans.

Mes propres souvenirs remontent à mes cinq, six ans. Brave deux-chevaux grise, bourrée jusqu’à la gueule avec méthode, qui avait remplacé l’indigente débrouillardise. J’avais les pieds sur la boîte à pharmacie. Une vieille caisse en bois repeinte en blanc sale, grosse croix rouge sur son couvercle.
J’aurais supporté bien pire inconvénient, ma peluche favorite serrée contre mon cœur ou à lui faire admirer le paysage ; pain d’épice de mon proche anniversaire, mon meilleur gâteau, bien à l’abri parmi les victuailles. Plaisir ineffable et toujours renouvelé de souffler presque à chaque fois mes bougies ailleurs.

Les premiers kilomètres se déroulaient dans un silence sépulcral de cathédrale. Obligation absolue de traquer le moindre bruit susceptible de mettre en péril notre odyssée.
Traversée quasi incontournable du Valais, Sion se profilait, facilement identifiable grâce à « Valère et Tourbillon », ses collines jumelles. Puis, c’était un haut torrent cascadant fougueusement jusque dans la plaine, délicieusement et miséricordieusement appelé « Pisse-Vache », pour le plus grand soulagement de tous les cancres en géographie. Occasion en or d’étaler ma maigre science à mon ancien instituteur de père, reconverti professeur de gymnastique. Manie de son ancien métier qui lui était restée de questionner à tout-va, sans jamais donner la réponse ! Puisqu’à réfléchir intelligemment, on était censé la trouver... Hélas, même à me triturer la matière grise, je demeurais plus douée pour l’orthographe que pour la restitution nominative de l’un de ces sadiques sommets, rivières ou lacs, bien trop nombreux à mon goût et de surcroît, pas aisés à reconnaître sur le terrain. Heureusement que mon frère veillait au grain, souffleur incomparable !

Peu avant la douane, notre père virait pâle, angoissait. Ordonnait, sévère : « on ne bouge pas ! On ne parle pas ! On ne rigole pas ! »
Rebelote accentuée au retour, lestés de nos quelques souvenirs. L’habituel : « on ne bouge pas ! On ne parle pas ! On ne rigole pas ! Amplifié du : « même après avoir franchi le poste ! Des patrouilles pouvant encore surgir des fourrés. » Le plus difficile étant justement de s’abstenir de rire.

Blottie autour de son port – femmes de pêcheurs aux doigts agiles et infatigables à ravauder inlassablement les filets – sable à perte de regard vide de toute construction, Cambrils n’avait rien à voir avec la surpeuplée station balnéaire d’aujourd’hui. Le bikini y était interdit. Se rendre à la plage en maillot aussi ! L’Espagne chérit les gosses. Pour nous, à chaque retour, c’était l’Eldorado.
Montre au poing afin d’encore améliorer son record de montage, chacun drillé vitesse et boulots à accomplir, moi aux sardines, notre père faisait invariablement le spectacle, face à une galerie de campeurs aussi ravis que médusés. Tente à peine dressée, nous filions chez les propriétaires de la pinède. Heureuses retrouvailles et embrassades, dans le bassin du jardin, les anguilles ruisselantes d’eau et de soleil nous reglissaient entre les mains.
Chouchoutés, câlinés, pâtisseries ou paellas au pigeon, lorsqu’un de leurs volatiles détenus en volière atteignait la limite du coriace, on était mieux que coqs en pâte !

Quand mes genoux furent en passe de me frôler le menton, une VW bleue plus véloce, au coffre assez volumineux pour engloutir la caisse à croix rouge, succéda à notre fidèle deux-chevaux. A notre famille et à elle, les tronçons enfin terminés de l’autoroute du Soleil ! La fameuse « Autostrada del Sol », rêve de toute une génération pour gagner sur son temps de farniente.
J’emmenais romans à dévorer et manuels pour réviser. Maîtrisais honorablement les colles géographiques paternelles et les cartes routières. Mon soutien-gorge prenait des bonnets. De chrysalide, mon corps se faisait papillon. L’été, toutes les filles sont belles et les garçons abondent.
Parties de pétanque, volley, mer, guitare et feux sur la plage le soir, on se côtoyait dans une liberté royale. Mes parents laissaient faire, alors qu’à la maison... Mon frère n’était-il pas chargé de veiller sur ma vertu ? Et ce n’était pas moi qui leur dirais qu’à cette surveillance, il préférait nettement affiner sa technique de drague !
Dans le sombre du ciel, la voûte céleste était couleur d’étoiles. Adamo chantait « Mais laisse mes mains sur tes hanches ». Le premier baiser était tapi dans la nuit. Pour moi, ça n’irait pas plus loin.

Bien des années ont passé. D’autres gâteaux d’anniversaire se sont substitués aux pains d’épice et j’ai fini par supprimer les bougies.
Vous pensez que les boîtes à pharmacie sentent le désinfectant ? Détrompez-vous ! Elles fleurent bon l’odeur des pins, du vent marin et du bleu des vacances.

































Mes propres souvenirs remontent à mes cinq, six ans. Une brave deux-chevaux grise, bourrée avec intelligence, avait remplacé l’indigente débrouillardise. J’avais les pieds sur la boîte à pharmacie, une vieille caisse en bois repeinte en blanc sale, grosse croix rouge sur son couvercle. J’aurais supporté bien pire inconvénient, pain d’épice de mon proche anniversaire, mon meilleur gâteau, bien à l’abri parmi les colis victuaille, ma peluche favorite serrée contre mon cœur. Plaisir ineffable et renouvelé de souffler mes bougies toujours ailleurs.
Les premiers kilomètres se déroulaient dans un sépulcral silence de cathédrale, nécessité absolue de traquer le moindre bruit qui mettrait en péril notre odyssée. Traversée quasi obligatoire du Valais, Sion se profilait, devancée par Valère et Tourbillon, ses collines jumelles, bientôt suivies par un haut torrent cascadant fougueusement jusque dans la plaine, délicieusement et inoubliablement prénommé Pisse-Vache ! Occasion en or d’étaler ma science à l’ancien instituteur reconverti professeur de gymnastique, possédé par la manie de questionner à tout-va sans jamais fournir les réponses, plus douée que j’étais pour l’orthographe que pour l’énumération d’une trop longue liste de sommets et rivières, de surcroît pas aisés à reconnaître sur le terrain.
A l’approche de la douane, notre père, soudain anxieux, ordonnait : « On ne bouge pas ! On ne rigole pas ! On ne parle pas ! » Rallonge au retour, lestés de nos quelques souvenirs, par un impératif : « On reste tranquille après avoir franchi le poste ! Des patrouilles pourraient encore surgir des fourrés. » Le plus pénible étant justement de s’abstenir de rire...
Blottie autour de son port, femmes de pêcheurs aux doigts vifs à ravauder inlassablement les filets, sable à perte de regard sans constructions, Cambrils n’avait rien à voir avec la surpeuplée station balnéaire d’aujourd’hui. Le bikini était interdit. Se rendre à la plage en maillot aussi. L’Espagne chérit les gosses, c’était l’Eldorado. Montre au poing afin d’améliorer son précédent record de montage, chacun drillé, moi aux sardines, l’auteur de mes jours faisait involontairement le spectacle, face à une galerie de campeurs aussi ravis qu’abasourdis. Tente à peine dressée, nous filions chez les propriétaires de la pinède. Dans le bassin du jardin, les carpes ruisselantes d’eau et de lumière nous reglissaient entre les mains. Chouchoutés, pâtisserie ou paella au pigeon, lorsqu’un de leurs volatiles atteignait la limite du coriace, on était comme des coqs en pâte !
Quand mes genoux furent en passe de frôler mon menton, une VW plus véloce, au coffre assez volumineux pour contenir la boîte à croix rouge, succéda à la deux-chevaux. A nous l’Italie et les tronçons terminés de l’autoroute du Soleil. J’emmenais romans et manuels pour réviser. Maîtrisais honorablement les colles géographiques paternelles et les cartes routières. Mon soutien-gorge prenait des bonnets. De chrysalide, mon corps devenait papillon. L’été, toutes les filles sont belles et les garçons abondent. Parties de pétanque, mer, guitare et feux sur la plage, on se côtoyait en toute liberté, mes parents laissaient faire, alors qu’à la maison... Le soir, le ciel était couleur d’étoiles. Adamo chantait Mais laisse mes mains sur tes hanches. Le premier baiser était tapi dans la nuit. Ça n’irait pas plus loin.
Bien après, divers gâteaux d’anniversaire se substituèrent au pain d’épice et j’ai fini par supprimer les bougies. Les pharmacies sentent le désinfectant ? Vous n’y êtes pas. Elles ont l’odeur des pins, du vent marin et du bleu des vacances.
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Julien1965 · il y a
Oh que ce texte me fait du bien car il me renvoie à mon enfance, à cette grande aventure de l'été, rejoindre le sud de l'Espagne pour aller camper... Quelle belle transhumance vous venez de partager et la prochaine fois que je retourne dans ce pays je commande une paella au pigeon...
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci pour ce beau commentaire. Je suis contente d'avoir réussi à vous faire ressouvenir de ces vacances d'enfance que l'on n'oublie. A l'époque, l'Espagne, c'était le bout du monde. Et aujourd'hui, avec la covid, presque l'inaccessible. Olé ! et vive la paella
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M. Iraje · il y a
Les souvenirs d'enfance sont comme un baume au coeur ... Les associer avec une boîte à pharmacie renforce leur pouvoir
En attendant, pour l'instant, je vois double 😀😀😀 !

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coquelicot Coquelicot · il y a
quel joli commentaire ! merci bc
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Jo Kummer · il y a
Merci d'avoir visité ma BD.Le vent marin et du bleu de l'eau m'ont emmené en vacances avec Coquelicot!
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci d'avoir aimé mes vacances d'autrefois