Pacte diabolique pour un ange

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Gazelle devenue Amazone.. Quand je ne lis pas les autres, j'écris : des poèmes depuis toujours une nouvelle publiée chaque mois ici et aussi un livre depuis (trop) longtemps ! J'apprends en  [+]

Image de Été 2020
Gabriel n’en revient pas.

Debout devant le miroir, il se retient au lavabo des deux mains. Il reste penché sur son reflet sans pouvoir détourner le regard. Au fond de lui, il savait bien qu’il avait de bonnes raisons de redouter ce jour. Désormais, c’était une certitude.

Mais pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi est-ce justement le jour de ses trente ans qu’il découvre dans la glace ce qu’il redoute depuis des années ? Il consulte le miroir grossissant, comme il le fait chaque matin, telle la Méchante Reine voulant s’assurer qu’elle reste la plus belle du royaume. Pourtant, la beauté qu’il juge trop subjective importe peu aux yeux de Gabriel. Loin d’être laid, c’est un homme moyen, en fait moyen en tout. De poids moyen, ni grand ni petit, pas vraiment brun ni blond, au charme lisse mais sans charisme, sa figure est douce comme celle d’un ange, tel l’angelot dont il porte fièrement le prénom. Est-ce pour cette raison que son obsession est de rester jeune ? Il ne veut en aucun cas, ressembler à tous ces trentenaires poilus, barbus, aux sourcils fournis en bataille, dont la peau se burine et conserve les traces de leurs excès. Alors que sa jeunesse l’avait épargné jusqu’ici, ce matin dans la glace se dessinait clairement une première ride d’amertume, qui partait de l’aile du nez pour rejoindre la commissure des lèvres, puis remontait de l’autre côté pour former une boucle, discrète mais visible, autour de sa bouche. Il caressa son menton en se demandant s’il laisserait pousser une barbichette pour masquer ce premier signe du temps. Un ange barbu ? Ç’était trop loin de l’icône qu’il visait. Sa femme le sortit de ses réflexions en entrant dans la salle de bain :

- Joyeux anniversaire, Gab chéri !

- Bonjour, « Gabriel » s’il te plait.

- Gaby, c’est ta journée alors on ne va pas recommencer...

- Je veux juste entendre mon beau prénom, j’ai le droit de ne pas vouloir être diminué, non ? Tous ces petits noms... Gabriel OU Chéri, mais ni Gab ni Gaby !

Mais sa femme avait déjà rejoint la cuisine, elle connaissait trop bien ce couplet. Il soupira, en se regardant droit dans les yeux. Le temps d’un éclair traversant le miroir, il réalisa que toute contrariété répétée provoquerait désormais des sillons sur son visage, de plus en plus creusés jusqu’à devenir bien visibles, comme celui découvert ce matin. Toute interaction avec sa femme serait susceptible de creuser cette ride ou d’autres. Même ses amis pourraient provoquer d’autres marques. En y réfléchissant bien, il comprit que si les contrariétés devenaient dangereuses pour lui, chaque échange avec autrui représentait désormais une menace.

Il prit alors sa décision, ferme et définitive. Ne plus afficher aucune émotion pour ne plus être marqué, ni abimé. Mais comment faire ? Un objectif aussi impérieux exigeait un plan d’attaque radical, et au lieu de rejoindre sa femme pour le petit-déjeuner, il sauta dans la douche pour mieux se concentrer sous l’eau chaude.

Quand il en sortit, sa femme était revenue pour se laver les dents. Elle l’observait du coin de l’oeil pour tenter de mesurer son humeur du matin. La petite réflexion liée à son surnom était habituelle entre eux, mais elle savait que chaque anniversaire provoquait chez son Gaby une angoisse, liée au temps qui passe... ou quelque chose comme ça. Elle ne voulait pas provoquer de dispute alors elle préféra ne rien dire sur la jolie ride d’expression qui commençait à se voir autour sa bouche, signe que sa jeunesse n’était pas éternelle. De toutes façons, elle n’avait pas trop le temps de discuter, elle fila s’habiller dans la chambre avant d’attraper son sac dans l’entrée. De la porte entrouverte, elle lui cria :

« À ce soir pour fêter ce grand jour, très bonne journée, Ga-bri-el... » en détachant bien ces dernières syllabes.

Elle attendit un instant, mais n’entendant aucune réponse, elle s’engouffra dans l’ascenseur, déçue de ce manque de complicité.

Il l’avait bien entendu pourtant, mais il serrait trop les dents pour lâcher un seul mot. Une petite voix intérieure l’alerta.

"La colère est la pire des émotions ! Tu rougis, tes yeux écarquillés laissent éclater des petits vaisseaux sanguins, tes narines s’écartent pour soupirer si lourdement qu’un trait de fumée pourrait en sortir, et tes dents serrées finiront par gercer tes lèvres..."

Son ange gardien avait raison. Alors plus de colère. Et pour ne plus s’énerver, il mit aussitôt son plan à exécution en attrapant la plus grosse de ses valises, tout en ruminant :

« Pas de femme, pas de colère... Donc ce soir, il n’y aura pas non plus d’anniversaire. Plus de Ga-bri-el, adieu Gab ! » répliqua-t-il à haute voix, comme s’il voulait s’en convaincre. Puisqu’il était seul dans l’appartement, seule sa petite voix lui chuchota :

"Plus de colère, parfait ! Mais comment vas-tu gérer toues les autres émotions qui s’inscriront sur ta jolie frimousse ?"

Gabriel s’arrêta un instant, prêt à s’agacer, mais il se reprit à temps. Cette voix n’était que dans sa tête, aucune raison de s’énerver au risque de réveiller d’autres muscles faciaux... Il se contenta de soupirer en soufflant pour lui-même : « Une chose après l’autre, je verrai bien comment m’adapter au fur et à mesure. »

Satisfait de cette maîtrise de soi soudaine, il rejoignit sa voiture, où il enfourna la valise pleine dans le coffre. Au volant, il était peu concentré sur la route, tout son esprit était occupé à affiner sa stratégie. Sur la place centrale, il manqua de renverser le vélo d’une fillette qui déboula dans le passage à peine protégé. Par réflexe, il écrasa la pédale de frein et ferma les yeux, craignant de sentir le choc du corps contre le capot. La demoiselle entendit crisser les pneus et pédala de plus belle, si bien qu’elle disparut aussi vite qu’elle était arrivée, heureusement saine et sauve. Quand Gabriel rouvrit les yeux, il sentit l’extrême tension de tous ses muscles. D’un coup d’oeil dans le miroir de courtoisie, il lut quelque chose entre peur et stupeur dans son expression. L’effet de surprise avait immanquablement entraîné une réaction, bien visible sur son visage. Un effroi profond accélérait son coeur, ne pouvant lui être profitable... Vite, contrer ces sensations négatives, par un sourire de soulagement ? Mais il se ravisa à temps pour éviter de creuser une nouvelle ride. Épuisé par ces contretemps, il se gara afin de terminer son trajet à pied, s’imaginant plus au calme pour réfléchir. À condition de ne pas se faire écraser à son tour, ou froncer les sourcils dans sa réflexion. Il devait absolument apprendre à mieux se contrôler, pensait-il en atteignant la boutique où il travaillait.

"Ah, enfin Gabriel... Tu es en retard ce matin."

Surpris par l’accueil froid et inhabituel de sa patronne, il réussit à rester impassible en répondant :
"J’ai préféré venir à pieds... C’est mon anniversaire."

Dans sa tête, la petite voix le guidait : reste calme, aucune contrariété ne doit te faire réagir. Le mode im-pa-ssi-ble devient ta référence désormais, quoiqu’il advienne... Alors qu’il se dirigeait vers les vestiaires du personnel, le rideau de fer séparant l’arrière-boutique venait de se lever sur l’ensemble des employés qui tenait un gâteau crémeux, chacun riant ou criant dans un chaos joyeux : « SURPRISE ! »

Entre deux bougies en forme de trois et zéro, on pouvait lire sur le gâteau « A GABY » tracé en pâte d’amande.

« Oh, merci mais... c’est Gabriel s’il vous plait, je crois avoir passé l’âge des surnoms ! »

Comment éviter de réagir ? Totalement surpris par cette bonne nouvelle, la première de la journée, il haussait les sourcils d’étonnement, juste assez pour abimer la membrane de ses paupières, là où la peau est si fragile que le moindre étirement laisse une trace creusant le regard. Il tentait vainement de retenir un rire nerveux qui lui plissait les yeux. Tandis que sa patronne s’approchait de lui avec un énorme paquet cadeau, provoquant un sourire banane qui déformait ses joues comme deux parenthèses creusant ses fossettes, il lutta intérieurement contre toutes ces grimaces involontaires. Assez d’émotions pour moi, la joie, c’était avant !

Il tourna les talons en fermant les yeux et sortit du magasin en courant, à la stupéfaction de ses collègues qui chantaient encore et applaudissaient. Il courut ainsi jusqu’à sa voiture, en devinant la déception de tous ceux qui avaient préparé cette mise en scène. Cette fois c’est la tristesse qui envahit son visage. Il perçut comment ses traits retombaient, attirés fatalement par la gravité, tous ces petits muscles faciaux perdant leur tonicité.

De nouveau devant son rétroviseur, il n’osait plus se regarder en face, de peur de voir les ravages de tous ces sentiments sur sa peau.

"La peur est aussi ton ennemie, cher ange... Ose l’affronter !"

Épuisé par ces efforts permanents pour garder un air neutre en toutes circonstances, il affronta le petit miroir pour découvrir avec horreur une superbe « ride du lion », se tenant bien droite au milieu du front, tel un félin fier de son rang. Affolé par cette seconde ride qui le coupait en deux, autant de l’intérieur que de l’extérieur, il sentit sa bouche se tordre et ses sourcils froncer sans pouvoir empêcher ni l’un ni l’autre.

"Méfie-toi du vieil adage : le vent va tourner, et tu vas rester comme ça."

Alors il explosa et cria en cherchant des yeux dans l’habitacle cet ange qui lui semblait d’un seul coup démoniaque :

- Dis donc, pour un ange, tu ne m’aides pas beaucoup ! Je voudrais tant te ressembler...

- Vraiment ? Pourtant, un ange se veut d’abord bienveillant... Et depuis ce matin, tu en es loin avec tes proches. Tu as failli tuer une enfant, tu as blessé tes amis et tu vas attrister ta femme, tout ça pour préserver ton paraître ? Pour ressembler à un ange, il faudrait être plus sage ! Je vais t’aider puisque tu le demandes, mais je n’ai qu’une solution à ma disposition.

Gabriel sentit alors une étrange sensation envahir son corps, et plus précisément dans son dos. Ses côtes semblaient s’entrouvrir pour laisser passer un duvet de plumes qui lui caressait la peau. Il n’avait pas mal, il n’avait plus peur, tout en lui semblait apaisé. Pourtant, deux grandes ailes blanches se déployaient lentement en craquant ses vêtements. Elles se développèrent jusqu’à lui permettre de s’envoler en traversant miraculeusement la tôle de la voiture. Il grimpa bien au-delà de la rue pour rejoindre les bras de l’autre Gabriel, l’archange véritable qui l’entrainait vers les cieux lointains.

Ici bas, la jeune fille au vélo avançait prudemment sur son trajet retour. Elle reconnut la voiture du matin, et se dirigea vers le conducteur, encore assis au volant. Elle observa son visage lisse et détendu, loin de toute émotion qui aurait pu abimer ses traits. Elle le trouva beau, et resta interdite en pensant : « trop jeune pour mourir ! »

Troublée par cette macabre découverte, elle ne put retenir une larme. La goutte roulait sur sa joue, commençant déjà à creuser un minuscule sillon sur son visage juvénile. En s'écrasant sur son menton, elle signait la promesse d’une ridule qui se verrait bientôt, à force de sentiments que cette femme en devenir ne saurait contenir. Surtout sans les conseils précieux d'un ange gardien qui ne lui parlait pas encore, mais l’avait protégé ce matin d’un accident fatal.
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Sylvie Brissiaud · il y a
Toujours du suspens.... à quand le polar ?
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Muriel Pasquier · il y a
Ma gazelle, quel verbe... quel style... tu as trouvé ta voix .... superbe texte à rebondissement...Tres inspirée .
Je sais pourquoi je t aime .
Mille bisous, continue...

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Fred Panassac · il y a
Texte très bien écrit, au style fluide. La lutte de cet homme contre les marques de l'âge est à la fois attendrissante et agaçante. Il est prêt à renoncer à tout ce qui agrémente la vie, pour éviter une ride.
Le monologue intérieur de Gabriel en prise aux émotions vaut tous les manuels de psychologie. Cela devient un tantinet mièvre au moment où l'ange lui fait la leçon, mais le retournement de situation est glaçant puisque l'ange a décidé qu'il devait mourir. J'ai trouvé la fin très réussie, et l'histoire est maîtrisée et bien menée à son terme.