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Où vont les fleurs ?

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Claude Vermot

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Le requin apparut le seizième jour du voyage.
Le sloop naviguait depuis dix jours au large de l’Afrique. L’homme avait passé Gibraltar et s’était rapidement éloigné de la côte avant de plonger vers le sud. Les lumières de Malabbata étaient les dernières qu’il avait aperçues de la terre.
Quand il le vit, l'aileron fendait la surface de l’eau à quinze mètres du tableau arrière. Un triangle noir : musclé et menaçant. Il suivait gardant la même distance.
L’homme décida d’accélérer et monta sur le passavant installer un génois plus léger. Quand il affala, le sloop, privé d’appui, se mit à rouler et l’homme dut fixer son harnais en pied de mat. Le requin avait arrêté sa course et tournait sur lui sur lui même, enchaînant des ronds courts et nerveux.

L’homme avait gardé un ris sur la grand voile depuis qu’il avait atteint l’atlantique non pas réel besoin – l’harmattan n’ayant jamais dépassé les vingt nœuds – simplement par confort. Il n’avait pas besoin d’aller vite. Pour arriver où d’ailleurs ? Il serra le vent, enleva la bosse de ris puis étarqua la grand voile peinant à manœuvrer la manivelle de winch.
Quand il abattit, le sloop, sa puissance retrouvée, se mit à bondir volant de vague en vague.
Le requin se contenta de suivre. Son aileron noir fendit l'eau plus vite avançant par des slaloms très courts.
Le vent s’était bien établi, sans doute force cinq, et la mer moutonnait maintenant.

Malgré son inquiétude par rapport au requin, l’homme prit plaisir à surfer sur la vague. Le sloop accélérait à chaque bourrasque. À cette allure il n’y avait presque pas de gite et toute la puissance de l’harmattan poussait le bateau vers le sud. La seule contrainte pour l’homme était, la main sur la barre, d’éviter l’empannage.

Vers cinq heures il estima avoir parcouru plus de soixante milles depuis qu’il avait aperçu le requin. Il fut surpris de le voir toujours à son tribord.

Il avait lu que les requins restaient dans une zone précise. Ils pouvaient se déplacer très vite, étaient capables de maintenir une vitesse élevée sur une longue distance. Mais ce n’étaient pas des animaux voyageurs.
Ce requin qui suivait depuis des heures l’intriguait.
Il se retourna pour observer l’aileron noir et, par ce mouvement, une douleur le traversa venant de l’abdomen. Il comprit.

« Il a senti que j’étais malade. »

***

L’homme se prépara à l’affronter la nuit.

Certaines nuits étaient douces pour lui, celles de grande clarté, lorsque une étoile le guidait.

Il la cherchait dans le firmament scintillant cette étoile correspondant à son cap. Puis il la suivait jusqu'à ce qu’elle se déplace trop pour ne plus être son guide. Alors il en choisissait une autre puis recommençait plus tard, allant d’étoile en étoile tel un promeneur céleste. Ainsi les nuits claires faisait-il deux voyages : il traversait la mer et fréquentait le ciel.
Mais celle qui s’annonçait était une nuit de ténèbres.
Même le soleil à tribord s’enfonçant sur la mer peinait à percer la couche de nuages. Ni les étoiles ni même la lune n’allaient accompagner le voyage.

Il réduisit la voilure se moquant de sa faiblesse et de ses craintes.
« Je suis beaucoup trop vieux. »

Il alluma les feux de position puis la lampe du compas.
Une lumière bleue envahit le cockpit. Ce serait le seul éclairage de sa nuit.

Tout autour il n’y avait que plus que nuit. La mer s’apaisait et seule la crête des vagues, moutonnant parfois jusqu’à la phosphorescence, lui donnait alors la perspective d’un espace extérieur.

Mais la plupart du temps, son monde se réduisait aux quatre mètres carrés du cockpit.
Il apprécia de la main la tension des écoutes, celle du génois et celle de la grand voile. Les voiles étaient bordées à la limite du fasseyement et le bateau donnait toute sa puissance. L’étrave fendait l'eau dans un grondement régulier.

Et de sentir que son bateau répondait lui fit du bien.

C’était son compagnon, son refuge.

Et il prit plaisir pendant un moment à faire corps avec lui, à se concentrer sur l'essentiel : sentir la gite à la simple pression du pied posé sur la console ; deviner l’angle des vagues invisibles dans la nuit simplement à l'allure du bateau et à leur impact sur la coque.

Puis très vite l’inquiétude revint. Il se demanda si le requin suivait toujours et pire s’il pouvait l’observer dans l’obscurité.

Et à chaque fois qu’après quelques minutes de sommeil, il remontait du carré et que son corps apparaissait dans la lueur du compas, l’inquiétude fugitivement le traversait.

Cette lumière bleue qui marquait son refuge et son univers n’était- elle pas pour le requin un fanal ? Il ne put pourtant se résoudre à éteindre.

Par prudence ou par peur, il n’osa s’approcher du tableau arrière et passa le reste de la nuit assis sur le banc tribord, le bras tendu sur la barre.

Il accueillit le jour avec soulagement.

***

La mer avait changé : pour la première fois depuis le départ de Toulon elle était homogène, presque plate : plus de vagues, même la houle s’était étalée. On ne voyait pas très loin à travers la brume.

L’idée lui vint que sa voile réduite était ridicule dans un tel calme.

Debout dans le cockpit, il observa attentivement la mer sans apercevoir d’aileron.
« Il a finalement renoncé. »
Malgré lui il ne put s’empêcher d’être soulagé.
Le bateau grinçait et balançait doucement. Il alla à l’avant rentrer le génois pour protéger la toile du soleil puis s’occupa d’affaler la grand voile. Il l’attacha sommairement avec des rabans de nylon et enfin s'assit sur un des bancs de teck.
Cette quiétude, le silence, dans l'air doux du matin l’apaisait. Après des jours de navigation l’immobilité de l’air lui apporta un sentiment d’apaisement. Il huma longuement l’odeur de la mer, appréciant le calme.
L’idée lui vint qu’il avait faim. Et il en fut surpris, lui qui n’avait pas pris de repas chaud depuis plusieurs jours.
Il n'avait plus vraiment de gout ni d'odorat... Et même l’eau lui semblait difficile à boire.
Les médecins lui avaient conseillé de ménager ses forces, de s’alimenter régulièrement. Mais il n’avait pu se résoudre à cette discipline.
Il ouvrit une boite de soupe et la mis à chauffer. L’odeur de la nourriture envahit le carré, si forte qu’il dut se forcer à lutter contre la nausée.

Quand il remonta dans le cockpit, son bol à la main le requin était là, glissant dans l’onde à trente de mètres du tableau arrière...

Cette vision enleva à l’homme toute envie de repas.

***

Lentement le requin commença à s’approcher.
Il avançait par cercles concentriques de plus en plus serrés sans jamais accélérer. Chacun le rapprochant.
La mer était si plate que l’aileron gris laissait un sillage d’écume.
Les cercles étaient tellement égaux, la vitesse de l’animal si régulière que l’homme se prit à estimer le moment précis où il atteindrait le bateau.

***

Quand il arriva au niveau bâbord l’animal s’inclina sur le coté et pour la première fois l’homme le vit.
C’était une bête de grande taille, d’au moins quatre mètres de long et qui sembla très lourde à l’homme debout dans le cockpit.
Le requin plongea un instant pour réapparaître tout de suite faisant jaillir l’écume, éclaboussant le teck du passavant. Il pivota sur le côté et l’homme vit son œil droit. Un œil blanc, inexpressif.

Et bien qu’il ne put rencontrer son regard, l’homme sut que la bête l’observait. Que cette rencontre était voulue.
L’animal dirigeait.
Quand il finit par disparaître d’un mouvement de queue, l’homme s’aperçut que ses mains tremblaient.

***

Il regarda longuement l’endroit où le requin avait disparu.
L’eau était noire, insondable.
Et il en fut curieusement surpris.
Depuis toujours, depuis qu’il naviguait il regardait la mer. Il connaissait sa surface sous toutes les formes.
Il savait lire les vagues, l’ondulation légère d’une risée. Mais il n’avait jamais pris conscience de ce vide immobile et sombre sous la coque.

Et il ne put empêcher son esprit d’y plonger imaginant l’horreur.

***

« Putain de pétole. »
Le lendemain matin la situation était la même : mer plate, absence de vent.
Le plaisir éprouvé l’avant-veille au cours de la course rapide avait totalement disparu.
Il mit le moteur en marche cherchant une risée. Le bateau commença à avancer.
Le mouvement et le bruit du moteur lui firent du bien mais il dut tout de suite arrêter.
Son niveau de carburant était faible.
« J’aurais du faire le plein à Gibraltar. »
« Je ne pourrais même entrer dans un port si je continue...  »
Quand il coupa le moteur il n’y eu plus que le clapot du bateau avançant sur son erre. La mer était si plate qu’ il parcourut prés d’une centaine de mètres avant de stopper.
Le silence l’assaillit.
«  Presque plus de gas-oil... »
Il avait conçu ce voyage comme une fuite, un moyen d’échapper à la maladie, sans vraie préparation. Quelques provisions, un jeu de voiles réduit. Sans plan de navigation précis. Juste se diriger vers le sud...
Il se demanda si ce n’était pas la fin de sa route.

***

Le requin apparut en milieu de journée.
Tout de suite il se dirigea vers le sloop, frôlant la coque. Il avançait tout droit vers le bateau puis d’un coup de queue s’en éloignait. Cette fois plus violent, plus rapide.
L’homme prit conscience de la faible hauteur du franc bord et se tint au milieu du cockpit, dos à la descente.

« Que cherches tu ? »
Il avait crié fort, sans vraiment sans rendre compte et l’absurdité de sa question mit longtemps à l’atteindre. Il en fut contrarié : la peur était en train de le gagner.

Il décida de prendre du repos et s’allongea dans la cabine, cherchant l’oubli.
Celle-ci était petite sans hublot de coque, faiblement éclairée par un petit panneau de pont. Mais pour lui, brûlé par le soleil ou par le sel, elle était son abri, son cocon. Il aimait s’y réfugier quelques minutes et s’y sentir protégé.
Au moment où son esprit commençait à sombrer, il y eut un choc contre la coque.
Il entendit un frôlement.
Le requin était derrière, séparé par quelques centimètres de plastique.
L’homme savait la coque solide mais il ne put s’empêcher de s’en éloigner.
Ce qui lui faisait peur était de découvrir l’intelligence de l’animal :
« Il sait exactement où je suis, exactement où je me cache. »

***

Et d’avoir compris l’intelligence de l’animal provoqua sa colère.
La peur faisait partie de chacun de ses voyages. La mer était dangereuse : c’était un postulat absolu et son acceptation le préambule à toute navigation . Mais le danger qu’elle faisait courir aux marins était d’ordre naturel. Il n’existait pas de volonté, sauf peut être divine, de destruction de l’homme qui s’aventurait en mer.
Il ne subissait pas une tempête ou un événement naturel qu’il aurait accepté par avance.
Il était chez lui, le bateau représentait son univers, et il fuyait. L’animal l’avait défié, et provoqué sa peur. Il était le maître de cette confrontation silencieuse.
L’homme décida de réagir.
Il entreprit de fabriquer une arme et s’agenouilla pour fouiller dans le coffre du cockpit. Il y pris une gaffe et choisit son plus grand couteau. Le manche était en bois et recouvrait tout le prolongement métallique de la lame.
Avec une petite perceuse à batterie il fit trois trous dans le manche et l’assujettit à l’aide de vis à l’extrémité de la gaffe. Il consolida l’ensemble en enroulant tout autour une longue garcette.
Il avait une lance désormais.
Il la soupesa.
C’était une arme solide, bien équilibrée.

Il se posta à l’arrière, la main gauche agrippée au pataras.
« Approche toi ! »
Le requin était à dix mètres. Il pivota sur le coté et son œil émergé observa la silhouette de l’homme debout. Puis il commença à s’approcher. Des ronds lents et réguliers.
L’homme attendit sa lance à la main.
L’animal se rapprocha du plat bord à l’arrière.
L’homme se redressa, la lance pointée vers l’œil hideux. C’était facile : un lancer du bras. Un mètre tout au plus... Il ne pouvait en aucun cas manquer.

« quoi bon ? »
Sans trop savoir pourquoi il baissa sa lance.

Il sentit que toute sa colère était tombée.
Le requin le regarda de son œil gris puis donna un coup de queue et s’éloigna.

***

Le requin revint le lendemain.
Il resta à distance tournant autour du bateau, comme s’il avait compris que l’homme ne souhaitait pas qu’il s’approche.

Il se tournait, plongeait ; virevoltait. Ce n’était pas l’aileron menaçant de la veille mais un animal joueur et vivant.

Il sembla beau à l'homme : l’animal incarnait la puissance, la force et au delà une sorte de grâce.
Et cette découverte lui fit apprécier son geste de la veille :
« Il est beau et incarne la vie ,moi qui suis mourant. »

***

Deux jours passèrent. Identiques.
La mer restait immobile et le requin venait chaque jour tourner, sans jamais s’approcher. L’homme restait assis au dessus de la descente. Rêvassant.
Il s’était installé un taud et ne quittait pas l’ombre.
Il avait cessé de s’alimenter. Son corps malade refusait toute nourriture.
L’eau elle-même avait un gout métallique. Et malgré la soif continuelle boire devenait une souffrance.

***

Un matin l’homme sentit la terre.
Pour la première fois depuis des jours, dans l’atmosphère salée s’immisçait l’odeur du sable du désert. Il était à plus de cinquante nautiques de la terre et des effluves chaudes et irritantes l’assaillaient par bouffées. Il resta un long moment à humer ce parfum nouveau.
Il avait l’impression que ses sens s’étaient aiguisés depuis le début du voyage. Que son ouïe et surtout son odorat étaient devenus plus sensibles.

Il se fit la réflexion qu’il subissait deux évolutions opposées : alors que le crabe ravageait son corps, ses sens et son esprit s’aiguisaient. Il joua avec l’idée un long moment jusqu’à ce qu’une pensée le trouble. Il n’y avait pas eu un souffle de vent depuis plusieurs jours et aujourd’hui encore la mer était toujours immobile. Comment dans ces conditions avait-il pu percevoir une odeur de terre ? Il s’interrogea sur sa santé mentale.

***

L’après- midi pourtant, il aperçut une branche qui flottait à une cinquantaine de mètres. Il mit en marche le moteur pour s’en approcher puis le coupa presque tout de suite.
Le bateau s’avança au ralenti et mourut tout près.
Quelques feuilles qu’il ne sut identifier étaient encore accrochées. La branche était à quelques mètres mais il n’osa prendre sa gaffe et se pencher, imaginant le requin tapi dans l’eau noire.
Les feuilles étaient jaunies, recroquevillées sur elles mêmes, prenant la forme d’une coque, mais certaines avaient gardé leur vert d’origine.
Il avait toujours été surpris par la faculté de certaines plantes à résister, immergées dans l’eau salée, et à garder leur pureté.
Il se souvenait d’une cérémonie en mer quelques années auparavant. Un marin avait disparu et son corps n’avait pas été retrouvé. Il était originaire de Bandol et une foule avait embarqué sur une multitude de bateaux. Devant les îles du landier ils s’étaient réunis en cercle et chacun avait jeté à la mer une rose blanche.
Le lendemain il avait pris la mer ; et au large il avait croisé des fleurs qui flottaient encore. Par curiosité il avait mis en panne. C’étaient sans nul doute possible les roses de la cérémonie : leur couleur blanche, presque intacte, à peine devenue translucide.
Simplement leurs pétales avaient perdu leur courbure et s’étaient allongés comme le linceul d’une Ophélie égarée dans les mers chaudes.
Certaines flottaient entre deux eaux mais la plupart étaient encore à la surface. Il les avait longuement observées se demandant comment elles allaient finir : si elles allaient couler au fond et se désintégrer. Ou si elles seraient rejetées sur une plage ou un rocher et disparaîtraient, séchées.
Il n’y avait aucune réponse.
L’idée lui vint d’en ramasser une et de la poser sur le pont pour la préserver. Mais il y renonça, pris d’une crainte subite, soudain convaincu que ces fleurs incarnaient la personne disparue.

***

De nouveaux jours passèrent.
Le temps demeurait immobile, seulement marqués par le mouvement de la brume qui s’effilochait dès les premières heures du jour.
Chaque matin la branche se retrouvait exactement à la place de la veille
L’homme déclinait, faute de s’alimenter. Le gout de l’eau lui semblait désormais tellement métallique qu’il devait faire un effort pour humecter sa gorge. Et pourtant le soleil brûlait.
Et il restait prostré sous son taud attendant l’arrivée du requin.
Sur la mer immobile l’animal s’annonçait par un claquement de queue puis se mettait à tourner. Dans ce qui n’était qu’un lac gigantesque, sans le moindre clapot ni le moindre mouvement, il était devenu pour l’homme le seul élément vivant. Sa venue était si régulière, si ponctuelle qu’elle lui imposait le rythme de ses jours.

***

Ce matin là l’animal dégageait une telle force et une telle souplesse qu’il ne put s’empêcher de l’admirer à nouveau. Le requin accélérait, tournait sur lui même, virevoltait même. Il plongeait sous la coque pour ressortir de l’autre coté du bateau.
C’était un jeu. Une démonstration de joie et de vie.

« Tu es beau. »
L’homme avait parlé spontanément comme s’il s’adressait à un être familier.
De lui parler, d’entendre sa propre voix lui fit soudain accepter l’animal.
Et il s’aperçut qu’il ne ressentait plus de peur.

***

Il se demanda où allait l’animal la nuit.
« Nécessairement il chasse... Il se nourrit. Mais il revient chaque jour... »

Et soudain l’idée lui vint :
« Il est aussi seul que moi. »

***

Ce jour là l’eau de bord lui parut encore plus saumâtre.
Elle avait un gout de zinc qui lui séchait la bouche. Il attribua de nouveau la sensation au mal qui le rongeait. Les médecins en France lui avaient dit que la saveur des aliments allait changer progressivement et qu'il risquait même de ne trouver plus goût à rien.

Il entreprit de vérifier le réservoir
Il avait fait installer le réservoir principal en bas de la descente prés du moteur afin de recentrer les poids. Le risque d’échauffement de l’eau était très réduit dans la mesure où il ne mettait en marche que quelques minutes chaque jour pour recharger les batteries.
Il constata que de l’huile s’était infiltrée et formait une couche noirâtre au dessus du tuyau de pompe. Il essaya de la filtrer avec un tissu mais l’eau était définitivement pourrie.

Cette découverte le rassura en ce qu’elle écartait l’hypothèse d’une aggravation de sa maladie.
Mais l’échéance était là. Implacable. Avec la chaleur, sans eau, il n’allait pas pouvoir survivre longtemps.

***

Il se demanda si cette branche apparue de nulle part et qui restait prés de lui, l’accompagnant comme un veilleur, n’était pas un signe. Une invitation à accueillir la mort.
« Elle va me survivre. Elle flottera toujours lorsque je serai au fond. »

Et l’idée lui vint comme une évidence qui s’impose lorsqu’elle s’inscrit dans l’ordre des choses, comme l’aboutissement logique d’une longue période.
Il avait depuis longtemps renoncé à tout ce qui fait douce la vie des hommes... Et chaque jour il affrontait la souffrance. Et il y avait l’inéluctable : il savait qu’il n’en avait plus pour longtemps.
Et le requin, par sa grâce, sa force et sa volonté de vie, incarnait une échappatoire presque joyeuse à la déchéance et à la souffrance.

Dans son demi-délire l’idée de mort lui sembla presque plaisante. L’accepter en se donnant à un être vivant, même aussi primaire, n’était-ce pas un prolongement de sa vie ?
Il voulut s'en défendre.
« Tu délires complètement... »
Mais c’était trop tard. La tentation était là, revenant sans cesse.

***

Le jour suivant, pris d’une violente soif, il but sans pouvoir se contrôler plusieurs gorgées de l’eau du réservoir. Quelques minutes plus tard il se mit à vomir de la bile, l’estomac tordu par la souffrance.
Il considéra que le moment était venu.
Il lui restait un fond d’alcool : quelques gouttes de Porto oubliées au fond d’une bouteille.
Il s’assit sur le plat bord à l’arrière du bateau, la bouteille à la main, et observa longuement. Aucun aileron ne troublait l’eau. La mer montrait le même calme que la veille, comme une invitation qu’il n’avait pas jusque là comprise.
« Il va arriver. Il vient toujours à cette heure... »
Il se mit pieds nus et s’attacha le poignet à un bout relie au balcon. Puis il descendit sur la plate-forme arrière et fit glisser l’échelle de bordée.
L’eau était chaude en surface lorsqu’il y plongea le pied. Il descendit l’échelle très doucement veillant à ne pas faire de clapot et progressivement s’immergea. Il fit quelques mouvements de brasse, appréciant, malgré sa peur, le contact de l’eau sur son corps décharné.

«  Il faut être fou... »

Curieusement cette folie le remplissait d'allégresse. Ce n’était pas l’effet de l’alcool même si celui- ci devait faire des ravages dans son corps épuisé. Il se sentait lucide mais d’une lucidité joyeuse. C’était une jubilation qui le portait, estompant la peur.
Au bout de quelques mètres il s’arrêta. Attendant.
Le bateau ne bougeait pas . Et la branche restait immobile.
Il crut voir un frémissement à la surface, comme si une onde venue de nulle part se dirigeait vers lui.
Et il eut un sentiment de peur : l’imminence de la douleur le fit sortir de son euphorie.

«  Il va attaquer mais je n’ai pas peur, je n’ai pas peur... Il va se rapprocher... m’arracher les jambes. »
Le remous se rapprochait, tournait autour de lui.
«  Je suis dans l’eau de toute façon : dans l’eau on ne sent rien. »
«  Mais s’il m’entraîne au fond je vais suffoquer... Pas très agréable... »
Il chuchotait la voix croassante. Son monologue s’accélérait au rythme de sa peur, de la terreur qui le gagnait.
«  Il ne cherchera pas à me faire mal ... Simplement il est la vie. »

C’étaient des phrases courtes, des pensées confuses, répétées machinalement : une manière de conjurer la peur.
Le contact se fit sur ses jambes.

***

Un frôlement. Celui d’un corps vivant et musclé. Juste un instant.
Et instinctivement il remonta ses genoux sur sa poitrine.
Il y eut un remous, puis plus rien. Le bateau était à quelques mètres mais trop loin pour qu’ il l’atteigne...

Alors il attendit immobile le retour du frôlement. Mais rien ne se passa.
Il attendit encore, nageant en cercle. Le soleil disparaissait sur l’horizon.
Le bateau et la branche étaient toujours immobiles.
Alors très lentement l’homme revint au bateau.
Presque au même instant la voile se mit à faseyer. Une brise se levait venant de la terre. Très loin le tonnerre gronda.
La mer frémissait et le sloop roulait pour la première fois depuis des jours : comme l’invitant à un retour à la vie.

PRIX

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67

Un petit mot pour l'auteur ?

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May · il y a
j'ai pensé aux dents de la mer, mais aussi au vieil homme et la mer....il y a du rythme et en même temps la poésie..C'est un texte très agréable à lire, riche en évocations, facile à visualiser....la prochaine fois, encore plus de force, de tension....un tourbillon qui donne le vertige....
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Philshycat · il y a
Belle chute !!
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Jean Calbrix · il y a
Un très beau moment de lecture. On s'attend à un remake des dents de la mer, et puis non ! Le courant passe entre le marin et la bête ! Bravo, Claude !
Vous avez mon vote.

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Claude Vermot · il y a
Merci Jean
Vraiment

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Jean Calbrix · il y a
De rien, Claude. Si vous avez un peu de temps, j'ai une chronique douce-amère ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societé-fait-un-carton
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Marilyne · il y a
Un texte qui ne m'a pas laissée indifférente ... On sent beaucoup de sensibilité et de pudeur . Continuez, on en redemande !
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Audrey · il y a
Rythmé, nous sommes tenus en haleine et nous laisse plein d'espoir. J'ai voté pour cette nouvelle optimiste.
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Meil · il y a
sommes nous conscient de la valeur de la vie et de ceux qui nous entourent ?
texte plein d'espoir, très bien écrit. J'aime et vote.

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Beg · il y a
très émouvant! splendide ! je vote
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Meissonier · il y a
la vie est un combat, auquel on aimerait se soustraire parfois ou définitivement; superbe nouvelle très bien écrite, à laquelle je donne mon vote.
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R.Mille · il y a
Très beau texte, il n'y a rien à dire de plus! On se sent si proche à la fois de l'homme et du requin, ils ne font qu'un, ils s'apprivoisent , se soutiennent, se parlent. Moment de plénitude et pourtant l'angoisse est palpable. Très beau.
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Diane · il y a
Actions minimales et pourtant beaucoup de mouvements dans le texte ! De nombreuses précisions dans la narration! Grande sensibilité et finesse de la plume !Ce sont là toutes les qualités d'un bon texte. Bravo !
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