Où est passé le frigo?

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Allez, je me lance!! Arès tout, nous sommes des passionnés et nous partageons le gout des mots! Alors en voici quelques uns, organisés un peu pour donner des histoires qui, je l'espère, vous  [+]

Notre histoire, c’est une histoire d’amour.
J’ai rencontré Elin à Malmö. C’était la sœur de mon coloc. Je finissais mes études de droit et j’avais décidé de faire mon dernier stage de six mois en Suède. J’y suis finalement restée dix ans. Nous nous sommes mariées le jour de mes trente ans. Elin était danseuse, elle a dansé dans les plus grands ballets des plus beaux opéras d’Europe. Moi je m’étais spécialisée dans le droit bancaire et j’avais obtenu un poste passionnant dans un groupe bancaire international. Un jour, à l‘âge de vingt huit ans, en pleine répétition, le genou d’Elin a lâché. Elle s’est effondrée, physiquement et moralement. Elle ne pourrait plus jamais danser. Nous avons alors parlé d’enfants, de déménagement, et en moins de deux ans, nous avons changé complètement de vie. Nous avons adopté Carsi et Lola, nous sommes allées les chercher dans un orphelinat en Afrique du sud. J’ai postulé et obtenu un nouveau poste en France, nous avons donc déménagé toutes les quatre. Nous vivons dans l’arrière pays niçois, je travaille entre Nice, Paris et Genève. Elin donne des cours de danse. Nos filles sont les lumières de nos vies. Carsi a aujourd’hui neuf ans et Lola vient de fêter ses cinq ans. Après quinze ans de mariage, je me demande souvent quelle fée s’est penchée sur mon berceau pour que je sois aussi comblée.

Pourtant, il y a quelques mois, notre amour a été mis à rude épreuve. C’était en juin.
Elin et moi ne nous disputons que rarement. Son éducation suédoise lui a appris à ne pas s’énerver, à écouter l’autre, à essayer de comprendre en communiquant. A force, ça a déteint sur mon caractère latin et je suis devenue beaucoup plus calme et raisonnée que lorsque nous nous sommes rencontrées.
Mais un soir, la dispute a été plus forte que d’habitude. J’étais exténuée, prise depuis des semaines sur un dossier qui pouvait faire basculer ma carrière du bon comme du mauvais côté. Elin passait une période où elle accumulait les mauvaises nouvelles. Elle était partie quelques jours en urgence voir sa mère qui avait fait un arrêt cardiaque et elle s’inquiétait beaucoup pour elle. Les enfants avaient enchainé les bronchites et les otites toutes les deux en ne nous laissant que quelques heures de sommeil égrainées chaque nuit. Et, cerise sur le gâteau, l’école de danse pour laquelle Elin travaillait aller devoir fermer, faute d’aides de la commune. Bref, nous passions ce que l’on peut appeler un sale quart d’heure.

Le mercredi soir donc, une dispute éclata. Je ne saurais même plus dire vraiment quel était le sujet de nos rancœurs. Mais des mots que nous n’avions jamais utilisés avaient fusé, comme ‘si j’avais su’, ‘je n’en peux plus’, ‘il va falloir que ça change, sinon...’. Elin finit par partir dans la chambre et je l’entendis pleurer pendant presque deux heures. J’étais submergée par la colère, par ses reproches et par la violence dont j’avais moi-même fait preuve dans mes propres paroles. Je restais sur le canapé où je m’endormis au milieu de la nuit.
Le soleil me réveilla. Je rentrais dans la chambre sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Elin. Je n’avais aucune envie de lui parler, je n’aurais d’ailleurs pas su quoi lui dire. Je pris une douche ultra rapide, me maquillais, m’habillais en quelques minutes et passais la porte à sept heures trente.
Je m’arrêtais prendre un café avant de monter au bureau. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à cette fichue dispute. Toute la journée, je ressassais nos mots, tantôt en me disant qu’elle avait vraiment été trop loin, tantôt en réalisant que mes mots à moi avaient aussi été très durs. Plus la journée avançait, plus je me demandais comment nous allions nous retrouver le soir. Qu’allions-nous pouvoir nous dire ? Est-ce que nous allions faire comme si de rien n’était ? Ce n’était pas mon genre. Où allions-nous coucher les enfants pour nous assoir et avoir une conversation calme, ce qui, pour le coup, était le genre d’Elin. Elle aurait peut-être même préparé un bon repas et sorti une bouteille de vin, sorte de calumet de la paix. Cette pensée me réconforta. Je me sentis petit à petit plus calme et moins anxieuse à l’idée de nos retrouvailles du soir.
Je demandais à mon assistante d’aller acheter les gâteaux préférés d’Elin à la pâtisserie du bas de la rue, et de prendre un joli bouquet de fleurs. Ce serait mon calumet à moi. Je décidais de rentrer tôt à la maison et sortis de mon bureau vers dix-huit heures. Je tombais nez à nez avec mon boss, le bouquet de fleurs dans une main, la boite de gâteaux dans l’autre.
-Ah, vous tombez bien. Réunion d’urgence dans mon bureau dans dix minutes. Dumont arrive.
La tuile ! Une réunion avec Dumont, c’était ce que nous redoutions le plus dans mon équipe. Cet homme était d’une suffisance hallucinante. Dans ma branche, je rencontrais parfois quelques personnalités dépourvues du moindre sentiment altruiste, voire d’un égoïsme paranoïaque très affirmé. Mais Dumont était le pire de nos clients. Pas financièrement bien sûr. C’était d’ailleurs pour cette unique raison que l’équipe était à ses ordres s’il décidait de venir au bureau ! Il s’écoutait tellement parler, et il avait tellement de choses à dire sur lui, que l’on pouvait se demander s’il n’était pas obligé d’inventer certaines de ses aventures. Malheureusement, il savait tellement bien manipuler les grands et les importants, ceux qui comptaient pour lui, qu’il les avait tous dans la poche. Et mon boss en faisait partie. Nous allions donc passer deux heures à écouter ‘MONSIEUR’ Dumont parler de lui, puis nous prendrions un quart d’heure pour trouver une solution au problème du jour. Je n’étais donc pas prête à rentrer chez moi.
Il était vingt heures quand je montais dans ma voiture. Elin allait me reprocher de rentrer à des heures impossibles, allait me culpabiliser en me disant qu’encore une fois, je ne dinerais pas avec les filles qui étaient déjà au lit. Elle aurait raison, mais comment aurais-je pu faire autrement ? Je lui avais envoyé un texto avant la réunion avec Dumont. Elle n’avait pas répondu.

Je me garais devant la maison, pour ne pas perdre de temps à ouvrir le garage et faire le tour de la maison. Je gagnais quelques minutes pensais-je. J’entrais dans la maison, avançais lentement au milieu du salon. Je cessais de respirer. Je lâchais la boite de gâteaux et le bouquet de fleurs qui s’étalèrent au sol. La pièce était vide. Pas d’Elin, pas de Lola, pas de Carsi. Pas de canapé, pas d’étagère, pas de tapis. Plus un meuble, plus une photo au mur, plus un jouet par terre. La tête me tournait, j’avais l’impression d’avoir ingurgité une caisse de vodka d’un seul coup. Je m’avançais dans la cuisine. Pas de pot à épices sur le plan de travail. Pas de cafetière, pas de raque de bouteilles. Pas de pot de miel dans le placard, pas de paquet de céréales. Pas de pot de plantes aromatiques devant la fenêtre. Pas de produit vaisselle à côté de l’évier. Pas de photo sur le frigo. Plus rien dans le frigo. Mais de toute façon, plus de frigo. Je me précipitais dans la chambre des filles. Vide. Plus les lits, plus le grand tapis, plus les petits bureaux, les dessins au mur, plus les guirlandes lumineuses, plus les jouets et les livres. Quelques pas vers ma chambre. Plus rien. Plus ses vêtements, plus les miens. Plus d’ampoules au plafond, plus de papier dans les toilettes.
J’ouvris la baie vitrée et m’assis sur une chaise du salon de jardin. Rien sur la terrasse n’avait disparu. Je tournais la tête lentement. Les chaises, les coussins, la table, les pots de fleurs, le parasol, tout était là. C’est en voyant le barbecue que mes larmes se mirent à couler. Je restais là sans bouger pendant plusieurs heures.
Il faisait nuit quand je commençais à ressentir le froid sur mes épaules. Cela me fit enfin réagir. Mes larmes avaient cessé. Je clignais des yeux comme pour découvrir la scène autour de moi, réaliser où j’étais et ce qu’il était en train de se passer.

En quelques minutes, je sentis la colère monter en moi.
-Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Non mais je rêve ! Mais elle se prend pour qui ? Comment elle a pu me faire un truc pareil. Non mais... non mais... On ne fait pas des trucs pareils ! Elle est qui ELLE pour décider de tout me prendre comme ça ? Tout ça pour une engueulade ? Non mais c’est n’importe quoi ! Mais quelle salope, mais quelle salope !
Je me revis lui dire la veille au soir que ces heures passées au boulot c’était pour elle, pour les filles, pour qu’elles ne manquent de rien, que moi je m’en foutais, que je n’étais pas matérialiste ! Elle avait ri. D’un rire cinglant, moqueur. Et voilà, elle avait décidé de me mettre à l’épreuve. Puisque je n’étais pas matérialiste, elle était partie avec toutes nos affaires. Je poussais un cri qui fit trembler les murs. La rage m’avait complètement envahie, je n’aurais pas donné cher de sa peau si elle avait été devant moi à cet instant précis. Je ressortis de la maison en claquant la baie vitrée double vitrage avec une telle rage, que la vitre explosa en morceaux. Je ne me retournais même pas et montais dans ma voiture pour filer comme une bombe.
Je roulais pendant un moment, m’arrêtais de temps à autre soit pour crier au bord du vide sur les hauteurs de l’arrière pays, soit pour pleurer.
J’arrivais à Eze vers une heure trente du matin, chez mon amie Sophia. Nous avions travaillé ensemble pendant trois ans et elle avait changé d’entreprise. Nous nous étions alors rapprochées. C’était une fille brillante, drôlissime, fêtarde, un cœur en or.
-Je ne savais pas où aller. C’est tout ce que je réussis à dire lorsqu’elle ouvrit la porte.
Elle me fit entrer et me serra dans ses bras. Je m’assis sur le canapé alors qu’elle allait chercher une bouteille de vodka dans le congélateur. Je lui racontais la dispute, les fleurs, le vide. Je pleurais, nous buvions, je riais. J’avais mal à en creuver.
Je m’effondrais sur son canapé à cinq heures du matin. Je me réveillais à midi.
-Ne t’inquiète pas, j’ai appelé au bureau, dit Sophia, un large sourire aux lèvres. Je me suis faite passer pour Elin. J’ai dit que tu avais été malade toute la nuit, que tu reprenais des forces et que tu serais là en début d’aprem. Je ne le savais pas mais je fais vachement bien l’accent suédois ! Un nouveau talent à mon incroyable tableau de compétences ! Je t’ai préparé un petit déjeuner de lendemain de cuite. Je n’ai pas trouvé de recette pour les lendemains de passage sous un train.

Je souris avec elle. C’était exactement ce que je ressentais. J’étais passée sous un train. J’avalais donc un mélange infect à base d’œuf, de jus d’orange et de pate de gingembre, le tout accompagné de tartines grillées recouvertes d’huiles d’olive et de tomates séchées.
Je n’étais pas sûr que mon estomac tienne le choc, mais je terminais par une grande tasse de café qui me réchauffa de l’intérieur.
-Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je pris une grande respiration.
-Je sais pas. Je vais prendre une douche et aller au bureau.
-Prends ce que tu veux dans mon armoire, pas de problème.
Je fixais ma tasse de café.
-Tu ne vas pas l’appeler ?
Je me tournais vers Sophia, la regardais fixement et en quelques secondes, je pris conscience de l’ampleur de la colère qui m’envahissait.
-Plutôt crever ! Tu t’imagines ce qu’elle a fait ! Tu te rends compte de la violence de ses actes, de ce qu’elle est en train de m’infliger ? Alors là, c’est pas moi qui ferai le premier pas, c’est moi qui te le dis !
Sur ce, je me levais, me dirigeais vers la douche, déterminée à ce que ma colère se tienne bien en moi et m’empêche la moindre mièvrerie qui minimiserait ses actes.
Je passais la journée concentrée sur mon travail, je ne m’autorisais aucune pause, j’ouvrais même des dossiers qui n’étaient pas vraiment urgents. Tout pour avoir l’esprit occupé. Tout pour ne pas penser à Elin. Tout pour ne pas exploser de colère. Je me fis même livrer un sandwich dans mon bureau pour ne pas avoir la distraction de sortir, de prendre l’air.

Je sortis vers vingt heures. J’avais essayé d’utiliser mon téléphone portable le moins possible. Mais à chaque fois que je jetais un œil dessus, j’avais bien remarqué qu’il n’y avait aucun signe d’Elin. Je m’étais tellement battue contre moi-même toute la journée à formater mon cerveau à ne pas réfléchir, j’avais utilisé une telle énergie à ne pas ni exploser ni m’effondrer que je me sentis tout à coup complètement vidée. En sortant de l’immeuble de bureau je pris une énorme bouffée d’air, comme si je n’avais pas respiré de la journée. Comme un noyé qui a perdu connaissance et crache instinctivement l’eau de ses poumons pour les remplir à nouveau d’air. Les larmes montèrent immédiatement dans mes yeux. Encore un effort et je réussis à les retenir.
L’air dehors était doux. Je fis quelques pas, sans savoir où j’allais. Je ne me posais pas la question. Je laissais mes pieds avancer l’un après l’autre. Je me retrouvais bientôt sur la promenade de bord de mer. Je pris deux bouteilles de bières fraîches et quelques olives à l’épicerie que je trouvais sur ma route et enlevais mes chaussures pour aller m’installer sur la plage.

Il y avait un groupe d’une dizaine d’enfants qui jouait sur le sable. Ils jouaient avec leurs moniteurs à chat perché. Je me fis la réflexion que ce n’étais pas simple de jouer à chat perché sur le sable. Je ne voyais pas très bien comment ils allaient s’en sortir. Mais d’un seul coup, un enfant s’allongea sur le sable et deux autres lui grimpèrent sur le dos.
-Perché, s’écrièrent-ils, hilares et fiers de leur coup.
C’est si simple d’être un enfant. Je pensais d’un seul coup à mes filles. Je tournais en boucle depuis vingt quatre heures sur ma peine et ma colère, mais qu’est-ce qu’elles pouvaient ressentir ? Comment prenaient-elles ce déménagement ? Et d’ailleurs étaient-elles présentes quand Elin avait vidé la maison ? Je me doutais depuis le début qu’Elin avait dû s’installer chez Marc et Greta.

Ce couple que nous avions rencontré quelques années plus tôt, habitait Bezaudon, un village dans l’arrière-pays niçois que l’on n’atteignait que par des routes à lacets interminables. Ils avaient quitté leur Ecosse natale quand leurs enfants étaient partis faire leurs études à Londres, avaient décidé de se lancer dans l’apiculture dont ils ne connaissaient rien sinon des documentaires de la BBC. Mais au bout de quatre ans, ils avaient réussi à mettre en place une organisation bien rodée et leur affaire fonctionnait assez bien pour leur procurer des revenus qui leur permettaient de profiter un peu de la vie.

Nous les avions rencontrés dans un restaurant. Ils étaient assis à la table à côté de la nôtre et Elin les avaient entendu parler d’un ballet qu’ils avaient vu la veille à Aix. La conversation ne s’était arrêtée que lorsque nous nous étions quittés après le repas, le pousse café et le repousse café et le on-en-reprendrait-bien-un-petit-pour-la-route ! Nous étions tombées sous le charme de leur gentillesse et de la douceur de leur raffinement. Elin était très proche d’eux. Ils lui faisaient penser à ses parents qui étaient si loin. Et les filles les adoraient ! Elles aimaient particulièrement leur piscine...
Les filles. Bon sang ! Comment avait-elle pu leur faire endurer ça. Une séparation aussi brutale, aussi violente. Je les imaginais en train de sauter comme des folles dans la piscine et cette image me fit sourire. Mais quand même, si je résumais la situation, il y avait quelque chose d’étrange dans cette histoire. Un matin, Elin s’était levée et avait décidé de vider la maison. Mais un déménagement, ça ne s’improvise pas ! Ca se prépare, on met en cartons, on protège la vaisselle, on vide le congélateur, enfin, ça représente un sacré boulot ! Donc, si je suivais mon raisonnement, cette situation de dingue, voulait dire qu’Elin avait préparé ça depuis un moment et d’autre part, qu’elle avait dû mettre du monde dans le coup ! Impossible qu’elle ait fait ça toute seule. Elle avait donc rassemblé nos amis, qui, eux, tout sympas avec elle s’étaient dit : mais bien sûr que l’on va aider Elin à vider la maison, et si au passage on vide le cœur d’Emma, ben c’est pas bien grave !
Combien étaient-ils à être au courant ? Combien avaient pu trahir mon amitié si facilement, sans que je ne m’aperçoive de rien ? Et d’ailleurs, depuis combien de temps Elin avait-elle préparé son coup ? Je n’avais rien perçu, pas le moindre petit signe qu’elle était si malheureuse. J’avais beau me dire que j’étais un peu moins à la maison ces derniers temps, mais au point de ne pas me rendre compte à quel point Elin était mal ? Non, tout cela me dépassait.
En regardant les bouteilles de bière, je me demandais qui d’elles ou moi étaient le plus vide. J’avais mal à la tête, mal au ventre, mal au cœur, mal à mes mains qui ne pouvaient pas la toucher, mal à mes yeux qui ne pouvaient pas la regarder, mal à mes bras qui ne pouvaient pas l’entourer.
Je restais à pleurer sur la plage jusqu’à ce que la nuit tombe. Je reprenais ensuite la route pour me retrouver sur le canapé de Sophia.

-C’est encore moi ! Sophia ouvrit la porte pour me faire rentrer et ne fit pas de commentaire sur le mascara qui avait coulé abondement sur mes joues. Ou presque.
-Tu devrais mettre du waterproof, tu serais tranquille, dit-elle en attrapant deux verres. J’ai ouvert une bouteille de sicilien, et j’ai fait mes fameuses tagliatelle alla carbonara !
Je la regardais en haussant légèrement les yeux.
-Oui bon, j’ai mis des œufs, un pot de crème dans les pâtes, mais au moins j’ai du bon vin ! Alors ta journée ? me demanda-t-elle.
Je fis une moue en guise de réponse.

Je montais m’installer dans la chambre d’ami vers minuit. Epuisée de réfléchir, de lutter contre les milliers d’émotions qui envahissaient ma tête et mon corps. Je ne parvins pas à trouver le sommeil facilement, partagée entre la colère et la tristesse. Je sentais bien qu’au fil des heures, la colère s’amenuisait et laissait encore plus de place à la douleur. J’imaginais qu’à cette heure-ci Carsi dormait, étalée comme une étoile de mer la bouche grande ouverte, comme à son habitude. Lola, elle, dormait complètement recroquevillée sur elle-même, ses bras entourant et serrant fort la peluche du moment. Un soir Winnie, un soir le lapin, un soir Monsieur renard. Les images de leurs petits visages endormis m’apaisèrent, et les larmes qui coulèrent à nouveau me semblaient plus douces, presque rassurantes.

Le vendredi je me levais à six heures, enfilais un short et un tee-shirt trouvé à taton dans l’immense penderie de Sophia et descendis derrière la maison pour rattraper le chemin qui bordait la rivière. Je courais pendant près d’une heure, ce qui était largement plus que mon habitude. J’allais jusqu’au bout de mes forces, au bout de mon souffle, et le dépassais encore. La douleur dans mes jambes, dans mes poumons et mon dos n’était rien comparée à celle que je ressentais depuis deux jours. Cette course et la douche qui suivit me permirent de lâcher quelque peu la pression. Je me trouvais à présent dans un état végétatif. Incapable de ressentir quoi que ce soit. Je ne savais plus, en fait. Je ne savais plus ce que je voulais, ce que je ne voulais pas, je n’avais envie de rien, je n’arrivais pas à penser à quoi que ce soit. J’agissais comme un robot. Je pris un café, tartinais quelques tranches de pain. Je mis mes chaussures, montais dans ma voiture qui me conduisit toute seule sur mon emplacement de parking en sous-sol de l’immeuble de bureaux.
Ma journée se passa pratiquement de la même façon. J’avais des automatismes qui se mettaient en place tout seul. Mon assistante, qui avait bien compris que je n’étais pas dans mon assiette depuis deux jours, était aux petits soins, sans en faire trop non plus.
En sortant le soir, je me retrouvais à nouveau sur la plage. Je me sentais calme. Perdue, désespérément seule, mais calme. Je ne pouvais pas rester plus longtemps sans entendre sa voix. Je décidais de l’appeler sans trop réfléchir, sans savoir ce que j’allais dire, sans me demander si c’était bien ou pas. Je voulais juste entendre sa voix.
-Eh bien, qui voilà ? Emma ! Quelle bonne nouvelle ! Tu n’as pas perdu mon numéro je vois !
Je regardais mon téléphone pour bien vérifier que c’était Ellin que j’appelais, même si c’était bien sa voix, son accent, mais ces phrases me laissèrent sans voix.
-Et tu n’as rien à dire en plus, bon ben, salut alors. Et elle raccrocha.
Je n’en croyais pas mes oreilles ! J’étais complètement sous le choc, encore un. ‘Tu n’as pas perdu mon numéro’ ! c’est tout ce qu’elle avait à me dire ? Mais qui est cette femme ? Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas Ellin ? Je n’en revenais pas de sa mauvaise foi, de cette audace, de son manque de compréhension ! Elle me vole ma vie, mes filles, mon cœur et elle se demande pourquoi je ne l’ai pas appelé plus tôt ?
Je me levais d’un bond, appelais Sophia qui décrocha immédiatement.
-Amène-toi, ce soir c’est open bar. Sky is the limit !
-J’arrive.
Nous nous retrouvâmes dans un bar qui fût le premier d’une longue soirée. Un autre bar suivit, puis un restaurant italien pour manger des VRAIES pâtes carbonara. Puis un autre bar, puis une boite, puis un kebab, parce qu’il fallait un peu éponger. Puis une autre boite et, je crois, un autre bar. Mais cela faisait un moment que je ne faisais plus vraiment la différence. Nous nous étalâmes à six heures du matin sur nos lits, là non plus sans trop savoir comment nous étions rentrées. Si nous avions pris un taxi. Ou peut-être même deux.
Je me réveillais à quatorze heures, préparais un café fort que je bus sur la terrasse, face à la vallée, puis décidais qu’il manquait quelques heures de sommeil. Je rouvris les yeux à vingt heures.
Etait-ce le relâchement total, le lâcher prise, le fait que je laisse mon corps et mon esprit complètement à l’abandon ? Peut être aussi toutes ces heures de sommeil, mais je passais le samedi soir sur la terrasse de Sophia avec un sentiment d’apaisement qui me fît beaucoup de bien. Je croquais quelques olives et de l’eau gazeuse très fraîche. Je contemplais le paysage, sans parler, sans même vraiment réfléchir. Simplement, laisser mes yeux tracer les contours des arbres et de la roche, laisser le soleil poser ses rayons tout en douceur sur mon visage. Je respirais lentement et fermais parfois les yeux pour me nourrir de cette paix que je ressentais au fond de moi.
Sophia me laissa seule toute la soirée, et quand la nuit fut complètement tombée, j’allais me coucher avec la ferme intention que tout cela devait cesser. Et pour faire en sorte de comprendre ce qu’il se passait, j’étais à présent convaincue que le seul moyen était de retrouver Elin et de lui parler. Nous avions toujours réglé nos différents en parlant. Communiquer était plus qu’un besoin pour Elin, c’était une valeur. Et bien il était temps d’utiliser nos valeurs pour sortir de cette situation et avancer.

Le dimanche matin je passais un long moment à déjeuner, sans vraiment penser à ce que j’allais dire à Elin. Je profitais simplement de ce sentiment de quiétude qui m’avait envahi la veille et qui ne me quittait plus depuis. Je me préparais pour paraître à mon avantage, aller acheter un bouquet de fleurs et les macarons à la praline que mes filles aimaient tant.

Je pris la route pour Beuzaudon et arrivais chez Marc et Greta en fin de matinée. Je me garais et eu à peine le temps d’ouvrir la portière que mes filles arrivèrent en courant. Les prendre dans mes bras, les serrer, sentir leur odeur, caresser leur peau me fis l’effet d’une bombe en plein cœur. Elle m’avait manqué plus que je l’aurais pensé. J’étais tellement concentrée sur Elin que j’avais enfoui mon amour pour elles au plus profond de mon cœur. Les tenir dans mes bras me redonna du souffle, comme si j’avais arrêté de respirer pendant cinq jours.
-Maman tu sais, je sais nager maintenant. Greta m’a appris et...
-Eh moi j’ai fait un flan aux abricots avec Greta et..
-Eh moi j’ai fait des dessins avec maman, et même qu’on a chanté plein de chansons.
-Oh la, doucement les filles, allez, rentrez vous laver les mains et aider Greta à mettre la table.
Elle était là, devant moi. Elin. Un léger sourire qu’elle semblait ne pas pouvoir retenir, toute frêle dans une large robe blanche qui prenait le vent. Je m’approchais d’elle doucement, avec, moi aussi, un sourire timide que je ne pouvais retenir.
-Tu en as mis du temps, dit-elle simplement.
-Ca n’a pas été facile ces derniers jours, ça a même été très dur.
-C’est pas la première fois qu’on part quelques jours.
-Oui mais là, quand même tu y as été un peu fort.
Elin plissa les yeux d’un ton interrogateur.
-Maman, tu as pensé à amener Woddy ?
-Woddy ? Je la regardais intriguée. Woddy était une poupée du célèbre cowboy de Toy Story qui était la poupée préférée de Carsi.
-Ben oui, je t’ai laissé un message sur le répondeur ? Tu l’as pas écouté ?
Je me baissais pour être à la hauteur de Carsi
-Mais de quoi tu parles ma chérie ? Quel message ?
-Ben je t’ai laissé un message sur le répondeur de la maison pour te dire quand tu viens, amène woody avec toi pasque sinon il va rester trop longtemps tout seul et il aime pas ça.
Je sentais un brin de colère monter en moi, que j’essayais de contrôler de toutes mes forces.
-Ma chérie je n’ai pas eu ton message désolée.
Je levais les yeux vers Elin.
-Il aurait fallu pour ça qu’il y ai encore un répondeur dans la maison.
-Ah bon, ya plus le répondeur à la maison ? demanda Elin surprise.
Je n’en revenais pas. L’aplomb de cette femme était effrayant.
-Bon ben tant pis, c’est pas grave maman, tu me l’apporteras la prochaine fois d’accord ?
Je regardais Elin, complètement perdue et cherchais mes mots pour répondre à ma petite Carsi.
-eh bien, ma chérie, c’est que, je ne sais pas trop où il est en fait. Je regardais Elin.
-Tu l’as pas pris ?
-Non, j’ai oublié, je suis partie un peu vite c’est vrai et je l’ai oublié.
-C’est pas grave ma puce, tu l’auras quand on rentrera et tu lui raconteras tout ce que tu as fait et je suis sûre qu’il sera content. Puis il n’est pas tout seul, il y a ta danseuse et Monsieur hippo. Ils doivent bien se raconter des blagues et rigoler ensemble en attendant ton retour !
-Bon ben d’accord alors. Et Carsi rentra dans la maison.
-Mais enfin Elin, pourquoi tu lui dis ça ? Elle va trouver quoi quand elle va rentrer à la maison ?
Elin fut plus impressionnée par mon regard de supplice et d’incompréhension que par ma question.
-Comment ça elle va trouver quoi en rentrant ? Il s’est passé quelque chose à la maison ?
Je restais quelques instants sans voix.
-Elin, a quel jeu tu joues ? Pourquoi tu fais ça ?
Elin se rapprocha de moi, déposa sa main sur ma joue. Ses yeux étaient à présent remplis d’inquiétude.
-Elin, tu as vidé la maison, il n’y a plus rien, tu es partie avec toute notre maison.
-Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il n’y a plus rien dans la maison ? Mais qu’est-ce qui se passe ? On a été cambriolées ?
Je la regardais sans rien dire. Un nouveau train venait de me percuter.
-Un cambriolage, murmurais-je. Un cambriolage. A aucun moment ça ne m’est venu à l’idée. Un cambriolage, tu ne m’as pas quitté, on s’est juste fait cambriolées.
Elin me prit la main fermement et me fit assoir à la table de jardin.
-Emma, maintenant tu te concentres et tu me racontes ce qui se passe, parce que là, je suis folle d’inquiétude !

Et je lui racontais tout, la réunion imprévue, mon arrivée tardive, la maison vide, la douleur, la colère, l’incompréhension. Je lui parlais de Sophia, de la plage, de ma fuite désespérée d’une nuit.
Elin versa une larme, puis deux, qui emplirent ses joues.
Il se passa quelques minutes avant que l’une ou l’autre ne puisse réagir.
-Mais comment tu as pu croire que je serais capable d’ une chose pareille ?
-C’est exactement la question que je me pose à cet instant même ! Je ne sais pas. Vraiment pas. Je n’ai pas réfléchi. Je suis désolée.
-Et tu ne te souvenais pas que, comme souvent pendant les vacances, j’avais dit que nous partions chez Greta du mercredi au dimanche et que tu viendrais le dimanche midi pour nous rejoindre ?
Je hochais la tête, un peu honteuse, sachant que ce n’était pas la première fois que j’oubliais ce genre de chose.
-Non, ça m’était complètement sorti de la tête. Je suis désolée.
Elin me prit dans ses bras avec une tendresse infinie.

Il était là notre amour. Ce moment sans se parler, simplement à écouter le cœur de l’autre qui bat fort. A se comprendre sans dire un mot.

Deux heures plus tard, nous étions dans le commissariat de Nice à écouter, bouches baies, le policier nous dire :
-Oui, en effet, c’est une bande qui agit comme ça. Ils sont très organisés, ils font ça en trois heures maximum, et la journée en plus ! Les voisins pensent que c’est un déménagement. Vous n’êtes pas les premières à qui ça arrive dans votre coin !
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