On sera si bien au bord de la mer

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— Déjà prêt monsieur Loiseau ? interroge l’infirmière tout en adressant au vieil homme un sourire amical. Il est assis, le dos bien droit, dans l’unique fauteuil de sa chambre. Il regarde en souriant la jeune femme qui lui parle toujours si gentiment.
— Oui, c’est aujourd’hui qu’elle vient me chercher. J’ai sa lettre, là, dit-il en tapotant la poche de son veston.
Ses pommettes sont un peu plus colorées qu’à l’accoutumée. Il est à peine huit heures. Le vieil homme a dû se lever tôt. Il est rasé de près. Un peu raidi dans un costume neuf qu’il doit réserver aux grandes occasions. Le col de sa chemise est d’un blanc immaculé. Il émane de lui une odeur d’eau de toilette bon marché. Placée prés de lui, comme s’il craignait de l’oublier, une petite valise marron à l’aspect fatigué. Ses mains ridées posées sur les accoudoirs en acier du fauteuil, il attend tranquillement.
— Vous partez où ? demande l’infirmière tout en tendant au vieil homme un verre d’eau et les deux pilules bleues et blanches qu’il prend chaque matin.
Il lève vers elle un regard si réjoui qu’elle en oublie un instant son grand âge.
— Au bord de la mer ! Ma fille a loué une maison pendant quinze jours. Une maison blanche avec des volets bleus. Il paraît que des fenêtres, on voit la mer ! Vous vous rendez compte, ça fait dix ans que j’ai pas vu la mer... C’est une grande maison, vous savez ! Ça vaut mieux avec les petites. Comme dit ma fille, c’est mieux qu’on ait tous notre intimité.
— Les petites ?
— Oui, mes deux petites filles : Emma et Louise.
— Quel âge ont-elles ?
Il hésite un peu, fouille sa mémoire, fait les comptes.
— Elles doivent avoir maintenant huit et dix ans. Vous voulez voir leur photo ?
La réponse va de soi. Sans l’attendre, le vieil homme prend dans la poche intérieure de sa veste un portefeuille en cuir marron aux bords racornis et en tire délicatement une photo qu’il tend à l’infirmière. Elle voit une jolie jeune femme brune. Son sourire semble un peu forcé, comme souvent sur les photos. Elle tient une petite fille dans ses bras. Appuyée contre sa hanche, une autre enfant, qui lui ressemble beaucoup, regarde l’appareil d’un air boudeur.
— Bien sûr la photo est un peu ancienne, concède monsieur Loiseau avant que l’infirmière ne dise quoi que ce soit. Elles étaient petites. Elles ont dû beaucoup changer. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus, elles et moi. Vous savez, ma fille habite loin, elle est seule, elle travaille ! ajoute-t-il d’un seul trait.
— Oui, ce n’est pas toujours facile, s’empresse de dire l’infirmière. En tout cas, vos petites filles ont l’air adorable, et vous allez pouvoir vous rattraper pendant quinze jours !
Le vieil homme sourit avec déjà, sur le visage, l’empreinte du bonheur à venir.
— D’ailleurs, moi, j’aimerais bien la voir, votre fille, ajoute l’infirmière tout en prenant sa tension. Je suis sûre que vos deux pilules, vous allez les oublier quand je ne serai pas là.
Le vieil homme secoue la tête, coupable par avance.
— Je vous appellerai quand elle arrivera. Vous verrez comme elle est gentille. Et dynamique avec ça. Il faut bien d’ailleurs, seule avec deux enfants. C’est pas toujours facile. Mais elle adore rire... comme sa pauvre mère. C’est incroyable comme elle peut lui ressembler.
L’infirmière pose sa main sur la frêle épaule du vieil homme et se penche vers lui.
— J’espère qu’elles ne vont pas trop tarder, je repasse vous voir tout à l’heure.

L’infirmière s’éclipse discrètement... Elle l’aime beaucoup, ce vieil homme. Ça ne fait pourtant que trois semaines qu’elle a été embauchée dans cette maison de retraite. Mais elle éprouve déjà pour lui une réelle affection. C’est le premier pensionnaire qu’elle va voir le matin, elle ne part jamais, le soir, sans l’avoir salué. Ils n’échangent pourtant que quelques mots : le temps qu’il fait, le programme télé.... Elle se dit qu’il va lui manquer pendant quinze jours mais elle se réjouit pour lui. Quinze jours , en famille, au bord de la mer ! Elle l’imagine déjà revenant tout ragaillardi, elle lui posera des questions, il lui parlera de ses petites filles, de la mer qu’il n’a pas vue depuis si longtemps et son visage prendra des couleurs.

Midi. L’infirmière passe la tête dans l’entrebâillement de la porte. Le vieil homme est toujours là. Il n’a pas bougé. Sa petite valise marron semble s’être encore rapprochée de lui.
— Votre fille vous a-t-elle dit à quelle heure elle viendrait vous chercher dans sa lettre ?
La main du vieil homme tapote la poche de sa veste dans laquelle se trouve la lettre.
— Elle dit seulement « le dix août, dans la matinée. »
— Elle a pu être retardée, remarque l’infirmière. Il y a les embouteillages...
Il lui adresse un sourire confiant.
— La route est longue jusqu’ici, elle est prudente, elle n’aime pas rouler vite. C’est très bien comme ça, moi, j’ai tout mon temps.
La porte de la chambre s’ouvre et une grosse femme chargée d’un plateau repas pénètre à l’intérieur. Sans un regard au pensionnaire elle pose le plateau sur une table roulante qu’elle approche du fauteuil. Il y a une tranche de viande bouillie qui fait la planche dans un bain brunâtre où s’ébattent une dizaine de joyeux haricots verts. Sans sel et sans sourire.
— Allez, faut manger, lance la grosse femme en sortant.
Le vieil homme n’a même pas un regard pour le plateau. L’infirmière se sent un peu gauche. Elle voudrait dire quelque chose de gentil, histoire de compenser l’indifférence de la grosse femme, mais elle ne trouve rien. Alors elle part doucement, s’en voulant de murmurer, presque malgré elle, « Bon appétit. »

Quatorze heures. L’infirmière a rapidement mangé un sandwich au jambon et bu un café. Elle a envie de fumer mais ça fait huit jours qu’elle a arrêté. Il faut persévérer. Elle conjugue ce verbe à tous les temps de l’indicatif en avançant dans le couloir. Elle se demande si le vieil homme est parti. Elle s’en voudrait de rater sa fille. Elle doit lui parler des deux pilules bleues et puis, c’est vrai, elle est curieuse, aussi, de la connaître ; elle frappe à la porte. C’est d’une voix joyeuse qu’il dit « entrez ». Elle sait déjà qu’elle va le décevoir
— Ce n’est que moi, s’excuse-t-elle.
Elle est un peu gênée. Aucun soin ne justifie sa visite.
— Je passais juste voir si tout allait bien.
Puis elle avise le plateau intact à côté de lui. Voilà au moins qui est de son ressort.
— Monsieur Loiseau, vous n’avez rien mangé. Ce n’est pas raisonnable.
Les haricots verts sont morts noyés dans la sauce brunâtre.
— Mangez au moins la compote. Il faut prendre des forces avant de partir !
— Je n’ai pas très faim, vous savez. Et puis...
Il regarde le plateau d’un air amusé
— Vous avouerez que c’est pas fait pour ouvrir appétit. À croire que c’est le croque-mort qui paie le cuisinier !
L’infirmière rit, plus fort sans doute que ne le mérite la plaisanterie.
— De toute façon, ajoute le vieux monsieur, je vais me rattraper. Ma fille est un vrai cordon-bleu. C’est sa pauvre mère qui lui a appris à faire la cuisine. Et elle, quand elle se mettait au fourneau, c’était quelque chose. Après sa mort je n’ai plus jamais mangé une blanquette ou un civet qui arrivent à la cheville de ceux qu’elle préparait. Sauf quand c’est ma fille qui cuisine. Là, c’est presque aussi bon. C’est le tour de main, allez savoir... J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de magique dans la cuisine. Moi, je savais tout juste faire un œuf au plat...
L’infirmière est en retard, elle doit poursuivre sa tournée. Comme le dit le docteur Berthier, « Tous les pensionnaires doivent être traités à égalité ». Elle part en laissant la porte entrouverte.

Dix-sept heures. Elle ne frappe pas, elle n’entre pas. Elle passe juste la tête dans l’entrebâillement de la porte pour voir s’il est toujours là. Il n’a pas bougé. Son visage immobile est tourné vers la fenêtre. La transpiration a un peu noirci le col de sa chemise. Assis dans son fauteuil, le dos bien droit, il attend. L’infirmière commence à s’inquiéter. Sa fille devrait être là. La grosse dame, elle, est passée. Un gobelet en plastique accompagné d’un mince biscuit sous vide est posé sur la table.
Dix-neuf heures. L’infirmière a terminé sa journée. Elle passe une dernière fois. En approchant de la chambre du vieux monsieur, elle croise les doigts pour qu’il ne soit plus là. Mais il n’a pas bougé. Un nouveau plateau est arrivé sur la table. La soupe ne fume plus. Son vieux corps noueux, figé depuis des heures dans la même posture, n’est plus qu’une statue symbolisant l’attente. Il devrait déjà être au bord de la mer. Sa fille a-t-elle appelé ? Et s’ils avaient oublié de prévenir le vieil homme ? Et s’il s’était trompé de date ? Elle ne peut pas partir sans savoir. Mue par une impulsion, elle se rend dans le bureau du Docteur Berthier. C’est lui qui dirige la maison de retraite. Un homme chaleureux et sympathique. Un de ces praticiens qui vous guérit déjà de la moitié de votre mal par sa seule présence. Le médecin idéal pour les personnes âgées.. Elle le connaît très peu mais elle sait, d’instinct, qu’il prendra le temps de l’écouter.
La porte de son bureau est entrouverte. Il est appuyé à la fenêtre. Elle n’aperçoit que son dos qui lui semble anormalement voûté. Elle frappe discrètement à la porte et il se redresse aussitôt.
— Entrez, mon petit, dit-il en se tournant vers elle.
Il l’observe quelques instants à travers ses lunettes et demande :
— Un problème ?
— Oui, enfin...je ne sais pas exactement... je me suis dit que peut-être vous, vous sauriez
— Le moins qu’on puisse dire est que tout cela n’est pas très clair, remarque le docteur en ébauchant un sourire un peu las. Asseyez-vous et racontez-moi tout ça tranquillement.
— C’est monsieur Loiseau qui m’inquiète. Sa fille devait venir le chercher ce matin. Elle n’est toujours pas arrivée. Et lui, il ne bouge pas, il ne mange pas, il est assis... et il attend. Je me suis dit qu’il s’était peut-être trompé de date ou alors qu’elle avait eu un empêchement !
Le médecin la dévisage longuement avant de répondre. Elle se sent mal à l’aise. Elle n’est pas douée pour les silences. Il enlève ses lunettes qu’il pose sur la table. Son visage habituellement si jovial a fait place à un masque indéchiffrable. Elle regrette soudain d’être venue...
— Rappelez-moi votre prénom, dit-il enfin
— Roselyne.
— Hé bien, Roselyne, il faut que vous sachiez que la fille de monsieur Loiseau ne viendra pas.
Il se lève et prend une cigarette. Il tend le paquet à l’infirmière qui secoue négativement la tête.
— Elle a téléphoné ?
— Ça fait combien de temps que vous travaillez pour nous ? Un mois ?
— Trois semaines, rectifie l’infirmière.
— Oui, j’aurais dû penser à vous mettre au courant. C’est ma faute.
Il vient s’asseoir sur une chaise près de l’infirmière et la fixe de ses yeux bleus. Son regard a quelque chose d’inquiétant. Comme si ses yeux la traversaient sans la voir. Enfin, il dit, d’une voix si basse qu’elle croit presque avoir mal entendu :
— La fille de monsieur Loiseau est morte.
— Morte ?! Mais... mais... elle lui a écrit !
— Elle lui a écrit, oui, il y a quatre ans pour lui dire qu’elle venait le chercher. Elle voulait l’emmener au bord de la mer. Vous ne pouvez pas imaginer comme le pauvre homme était heureux. Tout le personnel de la maison savait qu'il allait partir en vacances. Il en parlait tous les jours. Et elle s’est tuée à cent mètres d’ici. Ses deux petites filles sont aussi mortes dans l’accident. Un type qui avait bu et qui roulait comme un fou les a percutées de face. La voiture était broyée. Il a fallu découper la tôle pour en sortir les corps. Essayez d’imaginer que les êtres que vous aimez le plus au monde soient tués, comme ça, brutalement, à cent mètres de vous ! Vous, vous êtes là, assis dans votre fauteuil, savourant par avance les bons moments que vous allez passer ensemble. Vous croyez être heureux alors que vous êtes sur le seuil du malheur le plus effroyable qui soit. En quelques secondes, le pauvre homme a perdu les trois êtres qu’il aimait le plus au monde. À cause d’un chauffard !
Le médecin la fixe avec une intensité douloureuse.
— Essayez de bien imaginer cela, Roselyne, si vous voulez comprendre ce qui s’ est passé dans la tête de monsieur Loiseau. C’est moi qui ai dû lui annoncer la terrible nouvelle. Il gémissait, il disait « Si seulement, elles n’étaient pas venues me chercher, c’est ma faute, tout est de ma faute ». Il voulait aller sur le lieu de l’accident mais on l’en a empêché. Moi, j’y suis allé. On a beau avoir l’expérience de la mort dans mon métier, il y a des scènes qu’on oublie pas. Il ne s’est jamais vraiment remis de leur mort. Quelque chose s’est brisé, définitivement. Pendant des jours, il est resté prostré sans parler à personne. Puis, un matin, il s’est réveillé et on aurait dit que rien ne s’était passé. Les choses ont repris leur cours, il n’a plus parlé de l’accident. Il a même retrouvé un semblant de vie normale. Mais chaque année, à la même date il croit que sa fille va venir le chercher. Alors, il prépare sa valise et il attend...
Il marque une pause comme s’il attendait que tout ce qu’il vient de dire fasse son chemin dans l’esprit de la jeune infirmière. Elle le regarde, hébétée.
— Je sais, la vie joue parfois des tours terribles, des tours dont on ne se remet pas, ajoute le médecin en passant une main dans ses cheveux poivre et sel.
Puis il écrase la cigarette qu’il vient à peine d’allumer.
— Demain, il aura oublié. Si ça peut vous rassurer, je vais passer le voir avant de partir. Mais, vous, rentrez chez vous. Il est tard. D’ailleurs, je vais devoir en faire autant. Ma femme va s’inquiéter, elle s’inquiète toujours et mes gosses refusent de dormir tant que je ne suis pas passé les embrasser. Avez-vous des enfants ?
— Heu, non.
— Bien sûr, vous êtes si jeune...
L’infirmière tend une main tremblante vers le paquet de cigarettes. Elle aspire une longue bouffée et essaie, momentanément de s’empêcher de penser. Le docteur continue à parler, comme s’il voulait lui laisser le temps de se remettre. Il a retrouvé sa physionomie habituelle, le doux sourire qui rassure tant les malades.
— Rentrez chez vous. Occupez vous bien des personnes que vous aimez. Moi je vais essayer d’arriver assez tôt pour raconter une histoire à mes enfants. Je ne les vois pas assez. Elles me manquent, quand je suis assis là, tard le soir, je me dis que je devrais être près d’elles. Que c’est ça l’essentiel.
Tout en parlant il contemple un cadre doré posé sur son bureau.
— Je peux les voir ? demande machinalement Roselyne.
— Bien sûr.
Il tourne le cadre vers elle.
Cette fois, c’est une jeune femme blonde, très souriante, qui regarde l’objectif avec assurance. Deux petites filles en salopettes, assises sur les genoux de leur mère, rient aux éclats.
— Elles sont toutes les trois très belles, murmure l’infirmière.
Elle le dit parce que c’est vrai. Non par simple politesse.
— Elles sont le soleil de ma vie, ajoute le médecin en ramenant le cadre vers lui.
— Oui, comme sa fille et ses petites filles pour monsieur Loiseau, c’est une histoire si triste, ajoute l’infirmière.
— Le choc a été trop fort pour le pauvre homme, c’est une sorte d’instinct de survie qui lui fait refuser leur mort. Sinon plus rien ne le rattache à cette terre. Vous verrez demain, il fera comme si rien ne s’était passé. Tout sera rentré dans l’ordre. Je vous promets que je passerai moi-même vérifier tout à l’heure que tout va bien, mais vous vous devez rentrer vous reposer et oublier momentanément tout ça. Allez, mon petit, on se voit demain, ajoute-t-il doucement en la reconduisant vers la porte.

À vingt-et-une heure Roselyne n’est pas encore partie. Elle est comme assommée par ce qu’elle a appris. Elle se décide enfin à enlever sa blouse. Son fiancé va s’inquiéter. Elle ne peut s’empêcher de rendre une dernière visite au vieil homme. Elle ne rentre pas, comme chaque soir, pour le saluer. Elle se contente de l’observer quelques instants. Il est là, dans son fauteuil, figé comme pour l’éternité. Il lui fait même un peu peur tant elle a l’impression qu’il est déjà ailleurs.

En sortant, elle s’achète un paquet de cigarettes. Puis elle rentre lentement en fumant. Son fiancé s’est inquiété. Elle lui raconte toute l’histoire. Il compatit un peu. Pas trop. Et lui reproche de s’être remise à fumer. Roselyne ne dort pas cette nuit là. Elle imagine mille moyens de venir en aide au vieil homme. Pour un peu elle l’adopterait... Son fiancé dort près d’elle. Il ferait une drôle de tête ! Elle aimerait au moins l’emmener au bord de la mer. Elle revoit ses pommettes colorées, sa chemise blanche, sa petite valise marron. Demain son visage sera pâle et ses traits tirés, elle lui tendra les deux pilules et feindra de ne rien voir. Elle le revoit tapotant la poche dans laquelle il avait mis la lettre. Doucement, elle sent les larmes qui coulent sur ses joues. Un flot intarissable et silencieux qui ne s’épuise que tard dans la nuit.

Le lendemain, elle se lève très tôt. Elle a décidé d’acheter au vieil homme une énorme boîte de chocolats. C’est misérable, elle le sait. Elle s’en veut de ne pas avoir plus d’imagination. Mais c’est tout ce qu’elle a trouvé. Alors, dans la pâtisserie, elle choisit chaque chocolat avec un soin minutieux. La vendeuse, derrière le comptoir, commence à s’impatienter. Les gens attendent.

Tout en se dirigeant vers la maison de retraite elle essaie d’imaginer ce qu’elle va dire au vieil homme. Surtout ne pas faire allusion à ce qui s’est passé la veille. Si le docteur Berthier avait raison le vieil homme ne se souviendrait plus de rien.
« Bonjour Monsieur Loiseau. Belle journée ! J’ai une surprise pour vous », ça sonne faux. Non, lui dire bonjour simplement, effleurer amicalement son épaule de sa main, poser la boite de chocolat et lui faire un sourire complice. Éviter les mots. Ces mots confus et maladroits. qui aplatiraient bêtement ce qu’elle ressent

Elle est arrivée. Ses mains tremblent un peu. Elle frappe à la porte. Pas de réponse. Elle entre. La chambre est vide ! Aucune trace du vieil homme. Les draps ont été enlevés. Une forte odeur de produit ménager flotte dans la pièce. Elle entend du bruit dans la salle de bain. C’est la femme de ménage.
— Monsieur Loiseau ? Où est monsieur Loiseau ?
— Hé doucement, répond l’autre, j’en sais rien moi, où il est. On m’a juste dit ce matin de faire la chambre à fond.
L’infirmière a un horrible pressentiment, elle court dans le couloir et manque renverser l’une de ses collègues qui vient de terminer son service de nuit.
— Mais où courez-vous comme ça ?
— Monsieur Loiseau ! Il n’est plus dans sa chambre !
— Evidemment qu’il n’est plus dans sa chambre ! Sa fille est venue le chercher hier soir pour partir en vacances.
— Sa fille ? En vacances ?
L’infirmière de nuit prend sa jeune collègue par les épaules et l’assoit fermement sur une chaise.
— Mais qu’est-ce qui vous arrive ce matin ? Sa fille, oui. Même qu’elle était très en retard. Une de ses gosses s’est fait mordre par un chien. Cinq points de suture qu’il lui a fallu. C’est pour ça qu’elle est arrivée tard. Vous pensez, tout était fermé. Il se faisait un sang d’encre, le pauvre monsieur Loiseau. Il paraît qu’elle aurait prévenu le docteur Berthier. Enfin, moi je veux bien, mais, le connaissant ça m’étonnerait qu’il ait oublié de faire la commission à monsieur Loiseau. Je crois plutôt que dans l’affolement, elle a complètement oublié son père. Remarquez, tout est bien qui finit bien.
— Mais... c’est impossible !
La jeune infirmière est toute blanche.
— Comment ça impossible? Que voulez-vous dire ?
— Sa fille est morte il y a quatre ans ! crie Roselyne. Dans un accident de voiture. À cent mètres d’ici ! En venant le chercher. Avec ses deux filles ! Un chauffard les a percutées de face. Elle n’a pas pu venir le chercher hier. Elle est morte il y a quatre ans, le dix août !
Elle a presque hurlé les derniers mots. L’autre lui prend doucement les mains.
— Mais non, mais non, calmez vous, sa fille est bien vivante, je vous jure ! Je l’ai vue hier, je lui ai parlé ! Je peux vous jurer qu’elle est on ne peut plus vivante.
L’infirmière de nuit marque une pause et regarde sa jeune collègue d’un air méditatif :
— Doux Jésus, je crois comprendre : quelqu’un vous a parlé de l’accident mais vous avez mal compris. Vous savez, d’habitude, ici, on n’en parle jamais. Mais l’accident dont vous parlez s’est bien produit il y a quatre ans, le dix août. À cent mètres d’ici. Une femme s’est tuée avec ses deux petites filles. Mais ce n’est pas la fille de monsieur Loiseau, non ! Il s’agit de la femme du docteur Berthier ! Un chauffard a effectivement percuté sa voiture de face. Il avait trop bu. Elles sont mortes toutes les trois, à cent mètres d’ici. La voiture était tellement écrasée que les pompiers ne pouvaient pas sortir les corps. Un véritable cauchemar. Elles venaient chercher le docteur pour partir en vacances. Il avait été retenu un peu plus longtemps à cause d’un pensionnaire, un très vieux monsieur, je m’en souviens, qui avait des problèmes respiratoires. Alors plutôt que de l’attendre à la maison, elles ont décidé de venir le chercher. Sans doute pour lui faire la surprise. Si c’est pas malheureux ! Ils voulaient juste partir tranquillement en vacances, en famille...au bord de la mer.

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Un petit mot pour l'auteur ? 18 commentaires

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Barzoï · il y a
Je viens de lire toutes vos publications, je pense comme les autres et je n'ai qu'un mot à vous dire : Bravo !
Je viens de lire une histoire tendre.

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Sylvie Talant · il y a
Je découvre cette oeuvre suite au précédent texte (celui qui concourt pour le prix de la nouvelle hiver 2017). Très beau texte, poignant. Un moment j'ai pensé qu'il rappelait une célèbre nouvelle de cette femme qui se fait belle pensant qu'on va la chercher pour la sortir de son asile psychiatrique, mais personne ne vient...En fait votre nouvelle est encore ^plus percutante que la nouvelle de l'auteur célèbre dont j'ai oublié le nom , avec le coup de théâtre final où c'est à la fois un soulagement et un chape de glace que l'on ressent. Génial! même s'il n'est plus temps de voter pour cette nouvelle de l'été (mais je suis fraîchement débarquée ici, je n'étais pas là cet été) je vote quand même.
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Cajocle · il y a
Vous écrivez vraiement bien, des histoires intéressantes.
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Richard · il y a
bravo pour votre récit... pour info je suis pompier volontaire depuis 12 ans dans le Var au bord de la mer... déjà vécu mais jamais lu... merci.
mon vote
invitation dans "mon château" une 1ère nouvelle, autobiographique... ;-)

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Emma M · il y a
Des frissons plein le dos en finissant votre nouvelle. La chute a beau être annoncée par quelques indices, on la prend en pleine face, sans oublier d'être heureux pour le vieil homme. Du chaud et froid quoi.
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JadeGo · il y a
J'ai fini de lire la gorge serrée et ai presque pleuré lorsque le docteur expliquait l'accident... Cet environnement me parle, j'ai oublié la fiction et mis de visages familiers sur ces personnages.
Vous m'avez ravi la raison pendant quelques minutes, tant votre excellente écriture transmet d'émotions.

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Chantal de Montella · il y a
Merci beaucoup, vraiment!
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Moniroje · il y a
Tellement bien écrit!! et que d'émotions ressenties! merci.
Je reviendrai lire encore

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Élise · il y a
C'est vraiment bien construit. Vraiment bien tout court. ON devine la chute, mais quand elle arrive, on est quand même surpris. Enfin, moi, quoi !
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Chantal de Montella · il y a
merci!
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Bisaigue12 · il y a
Merci pour ce très beau texte, empathique, et cette belle chute.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Vous nous faites passer par toutes les émotions dans votre texte, on en ressort à la fois bouleversée, soulagée et inquiète ! En tous cas, à aucun moment on ne relâche son attention ! Bravo !
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Chantal de Montella · il y a
Un grand merci tardif

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