Olympe

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Je flotte. Il y a neuf mois que je flotte. Aujourd'hui je suis né.
Ma mère pleure mais ce n'est pas de bonheur. Là où j'étais avant on m'avait dit que je devais sauver quelqu'un mais je ne sais plus qui. Voilà j'arrive, mais je ne suis pas le bienvenu.
Un homme est à côté de ma mère, c'est une image noire, comme un nuage menaçant. J'attends le soleil qui viendra se poser devant le nuage. Le soleil n'est jamais venu mais l'homme est parti, ça va faire treize ans.
Tous les soirs dans ma chambre, je ferme les yeux pour revoir ce monde merveilleux d'où je viens et j'essaie de me souvenir des paroles de l'homme en blanc.
La colline est verdoyante et des hommes, des femmes et des enfants se promènent. Je suis assise sur un banc près de l'homme en blanc qui serre mes mains dans les siennes.
"Tu verras la première fois ce n'est pas agréable" et j'attendais avec crainte.
"Tu verras la première fois on s'y prend mal" et j'attendais avec impatience.
"Tu verras la première fois on ne voudrait pas que ça s'arrête" et j'attendais avec angoisse. Comment mettrai-je fin alors à la chose et retourner d'où je viens ?
Je n'ai rien demandé et depuis treize ans je tente de me souvenir qui je dois sauver mais en vain.
On m'avait dit aussi "tu verras, on garde un souvenir impérissable de cette première fois", pourtant je ne me rappelais de rien ; il n'y avait donc pas eu encore de première fois.
Ma mère criait "à table !". Je traînais les pieds jusqu'à la cuisine, un seul couvert était mis.
- Tu ne manges pas ?
- C'est déjà fait Boris, ça fait deux heures que je t'appelle.
- Maman, j'était où avant ?
- Avant quoi ?
- Avant nous.
- N'importe quoi ! Mange et va te coucher.
Dans ma chambre je mets la musique à fond, ma mère hurle, je m'en fous. Demain j'essaierai encore de retourner là-bas, l'homme en blanc me tendra la main.
Il y a trois jours que je sèche les cours ; je pars tous les matins comme si... puis quand ma mère est parti au boulot, je retourne chez moi et je me glisse sous la couette. Ma mère est triste et toujours en colère. Je ne sais pas si je l'aime mais je voudrais qu'elle soit heureuse, qu'elle rie, qu'on s'éclate tous les deux.
Hier Gaëtan m' a appelé pour me dire de faire gaffe, au collège ils vont sûrement convoquer ma mère. Gaëtan c'est mon meilleur copain parce que quand je dis que je viens d'ailleurs, il ne ricane pas. Il est à côté de moi en cours d'histoire.
La prof nous passe un film sur la Révolution Françaie. C'est soulant et j'ai du mal à me concentrer. Robespierre et Danton clament des discours musclés, le gros Louis XVI est dans son château avec ses bas de soie, ça me fait rigoler.
La prof m'interpelle "alors Boris, c'est si rogolo que ça la Révolution Française ?"
Je ne réponds pas, dans la classe, silence total. J'ai de drôles de relations avec les autres élèves, je crois que je les dérange, surtout aujourd'hui. Et oui, c'est mon anniversaire et pour fêter l'évènement, je me suis teint les cheveux en roux tirant plutôt sur le rouge. Lorsque je suis entré dans la classe, légèrement en retard comme d'habitude, personne n'a pipé mot sauf la prof qui m'a encouragé à me laver les cheveux pour la prochaine fois. Ma mère n'a rien vu, elle commençait plus tôt ce matin.
Le film se déroule sur l'écran, tout le monde commence à s'agiter, c'est un peu long. Moi, au contraire, je me fige, je viens de voir mon visage sour la coiffe de dentelle. Oui, c'est moi pas de doute et j'ai l'impression de quitter mon corps là dans ce collège en l'an 2014. Gaëtan me regarde, sourcils froncés ; il se fait du souci pour moi et se demande quelquefois si je ne suis pas un peu dingue.
Nous sommes le 3 novembre 1793 et je suis en train de monter à l'échafaud. Une foule immense hurle, pleure, rit à gorge déployée. Je regarde la guillotine puis la multitude de femmes qui se pressent devant, brandissant la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne en criant "merci Olympe, merci..." Mon nom est "De Gouges" et ma mère est là dans la foule, elle ne me quitte pas des yeux. C'est la première fois qu'elle me regarde avec amour, j'aperçois même une larme perler au coin de ses yeux noirs. Elle étreint son châle autour de son cou puis baisse la tête.
J'avance vers le bourreau quand je distingue dans la foule, l'homme en blanc qui m'attend pour me conduire dans l'autre vie.
Ce jour-là quand je suis rentré chez moi, ma mère a levé les yeux sur ma chevelure rouge mais n'a rien dit. Elle a levé la main vers moi et un instant j'ai imaginé que c'était un oiseau qui d'un mouvement furtif de ses ailes, venait se poser sur ma joue, puis elle m'a enlacé doucement sans rien dire et j'ai enfin compris que c'était elle la première personne que j'était venu sauver.
L'aventure ne faisait que commencer, d'autres m'attendaient.
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