Oeufs à la truffe !

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" Soyez vous-même les autres sont déjà pris" Oscar Wilde "Il ne faut pas avoir peur du bonheur, ce n'est qu'un bon moment à passer" Romain Gary "L'humour est une déclaration de dignité  [+]

Image de Eté 2016
Augustin avait acheté dix grandes boîtes en plastique dans un magasin de bricolage près de la Place Clichy. Dix grandes boîtes bien hermétiques. Il lui en fallait dix, pas une de plus, pas une de moins. Il se fichait qu’elles soient transparentes ou de couleur, comme la vendeuse le lui avait demandé.

D’ailleurs, il ne s’était pas vraiment posé la question. Puis à la réflexion, comme elles allaient partager son bureau, autant qu’elles soient jolies. Il s’en était remis aux goûts de la vendeuse qui lui conseilla d’alterner le vert pomme et l’orange très années soixante-dix... Elle était surprise d’un tel achat : en général les clients variaient les tailles et n’en achetaient pas dans de telles quantités. En revanche, il avait été intraitable sur les dimensions. Vingt-cinq centimètres de large pour trente de long et quinze de hauteur, c’était le minimum. Elles allaient être utiles pour mener à bien son projet, et les notes de couleur allaient égayer un studio bien triste depuis le départ de Betty.

Augustin rentrait donc chez lui, ses dix boîtes rangées dans de grands sachets transparents. Impossible de les emboîter les unes dans les autres comme il voulait le faire initialement. Il ne passerait pas inaperçu dans le métro, à l’heure de pointe...

Évidemment, cela serait un peu encombrant dans ses vingt mètres carrés sous les toits, mais il fallait bien en passer par là pour mettre toutes les chances de son côté. Augustin contemplait ses achats. La vendeuse avait raison, des couleurs vives près de son bureau, entre le canapé-lit et les rayonnages couverts de livres, amèneraient un peu de gaieté et certainement l’énergie positive nécessaire pour attaquer un deuxième manuscrit, maintenant que son premier roman était achevé, prêt à être envoyé aux éditeurs. Et puis c’était un investissement sur le long terme, ces boîtes. Elles allaient l’accompagner longtemps, il n’en doutait pas.

***

L’idée lui était venue après avoir regardé la télévision sur son ordinateur, lors d’une pause entre deux chapitres. Quatre jours après, pour être précis. Augustin avait l’esprit en escalier, mais quelle importance, il avait tout son temps. C’était une émission de cuisine parmi tant d’autres. Il râlait tout seul, on ne voyait plus que ça, des émissions sur la cuisine, des concours entre chefs amateurs ou professionnels. C’était pour Augustin aussi dépaysant que regarder un reportage sur la vie des minorités ethniques du bout du monde. De toute façon il se nourrissait très bien de surgelés et de conserves. Son principal instrument de cuisine était le micro-ondes et pas le dernier robot ménager piloté par un micro-processeur. On ne sait pas pourquoi, mais parfois des sujets attirent votre attention malgré vous, alors qu’ils sont aux antipodes de vos centres d’intérêt. Augustin se souvenait avoir regardé, un soir d’insomnie, un reportage captivant sur les origines du conflit entre l’Inde et le Pakistan, à propos des frontières de la province du Cachemire.

Il pressentait que le reportage culinaire sur l’utilisation des truffes noires du Périgord, dont le nom latin l’enchantait, Tuber melanosporum, allait être d’un grand intérêt tant il n’y connaissait rien en champignons – et encore moins en champignons de luxe.

Ainsi, on pouvait donc parfumer des œufs de poule, leur donner paraît-il une saveur exquise de truffe. Le procédé était simple, il suffisait de les enfermer dans un récipient hermétique avec un morceau du précieux champignon comme seul compagnon. Après quelques jours, les œufs inodores et sans goût avaient capturé les arômes et les odeurs du précieux champignon. Il était alors possible de réaliser des omelettes délicieusement parfumées, « à tomber par terre » selon l’expression de la jeune femme qui co-animait l’émission et qui semblait s’ennuyer ferme dans son rôle de potiche télégénique. Augustin apprit qu’on pouvait parfumer les œufs de cette manière car l’œuf respire : la cuticule qui le protège laisse passer l’air. De la même manière, il était possible de glisser dans une boîte hermétique du poivre, de la coriandre et même de la vanille ou du chocolat. « Si l’ingrédient choisi est très fort, vous ne mangerez plus que lui » expliquait le présentateur. Dubitatif, Augustin trouvait amusant ce transfert de saveur, il y voyait de la poésie, un mélange amoureux qu’il rapprochait du phénomène amoureux décrit par Stendhal dans Le Rouge et le Noir : la cristallisation.

Alors, il avait tenté l’expérience. Hésitant longuement devant le prix d’une Tuber melanosporum de taille ridicule dans une épicerie fine, il avait fini par acheter le précieux champignon. Son budget « conserves et surgelés » de la semaine allait être bien entamé par l’achat de ce petit bout de champignon tout noir et peu ragoûtant. Mais Augustin voulait mener à bien son expérience avec une idée derrière la tête ; alors il fallait vérifier que cela fonctionnait avec une truffe. C’était la première étape de son projet. Comme dans l’émission de télévision. Quatre jours plus tard, il dégusta une omelette délicieusement parfumée d’une saveur qu’il n’avait jamais goûtée jusqu’à présent. Le genre de plat qui remet vos habitudes culinaires en question et recompose votre budget alimentation pour des semaines.

***

Et maintenant, il se trouvait dans son studio encombré des dix boîtes colorées posées à plat autour de son bureau, ouvertes, en attendant d’être empilées quand elles auraient trouvé leur contenu.

Augustin venait d’achever la dixième relecture de son manuscrit en caractères Times New Roman, taille 12, interligne 1,5. Il contemplait les boîtes tandis qu’il imprimait la version définitive de son manuscrit, ce premier roman qu’il allait envoyer dans quelques jours aux plus grandes maisons d’édition. On dit toujours que des chefs d’œuvre sont arrivés comme ça. Une enveloppe chez un grand éditeur, un coup de foudre pour un nouvel auteur, alors Augustin voulait mettre toutes les chances de son côté. Pas doué pour les relations publiques ou les réseaux d’influence, il avait opté pour une méthode originale mais qui avait fait ses preuves... avec des œufs. Il l’avait vérifié lui-même. Augustin n’avait plus qu’à confier son précieux manuscrit au magasin de quartier qui ferait copies et reliures.

Après les boîtes, les dix exemplaires reliés étaient bien lourds à remonter jusqu’au studio. Il les déposa sur son bureau et les contempla longuement. Deux ans de travail, de doutes, d’élans lyriques, de corrections, de ratures. Augustin sentait le goût amer de la victoire. Quand on a beaucoup travaillé pour atteindre son objectif. Il ressentit un grand vide et resta un long moment dans l’obscurité du soir tombant. Il se releva pour allumer une lampe, il fallait maintenant passer à la seconde étape.

Il avait sélectionné avec soin dix livres dans sa bibliothèque personnelle. Son classement était très personnel, sans ordre. Modiano, Camus, Le Clézio, Mo Yan, Vargas Llosa et Kawabata s’entassèrent sur son bureau, à côté de l’ordinateur. Que des lauréats du Prix Nobel. Il avait vite reposé un exemplaire des Mains Sales, se rappelant que Sartre avait refusé la haute distinction. Par superstition, il alla se laver les mains pour ne rien emporter avec lui de ce renoncement prétentieux.

Il s’était également interrogé sur le fait de ne prendre que des livres écrits par des auteurs de langue française, craignant un court instant que l’influence de la traduction ne vienne brouiller, ou tout au moins perturber, ce qu’il appelait « le transfert littéraire par capillarité des lignes ». Dans chaque boîte, il déposa un livre, puis son manuscrit avant de refermer les boîtes de façon hermétique. Il ne lui restait plus qu’à attendre quelques jours, mais pas trop longtemps : un Prix Nobel est forcément un « ingrédient très fort ».

Il ne lui resterait alors qu’à envoyer les manuscrits aux dix plus grandes maisons d’édition...

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Margueritte C · il y a
J'ai eu l'occasion de lire les œufs à la Truffe à l'aéroport de Lyon voici 3 semaines, et j'ai beaucoup apprécié. Des comme cela j'en redemande.....
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Christian Pluche · il y a
Merci Pierre pour ce retour ! Dans quel hall le distributeur? J'étais à cet aéroport hier !
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Margueritte C · il y a
Terminal 2 je crois.
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Margue · il y a
et..ça a marché ? jubilatoire ce texte Bravo
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Hellogoodbye · il y a
surprenant ! cet aller-retour léger et parfumé entre les deux nourritures ! j'ai faim de vous lire
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Christian Pluche · il y a
J'aime les deux nourritures en question !
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Utilisateur désactivé · il y a
Jeu de saveurs culinaires, littéraires, jusqu'à l'osmose de l'amour par cristallisation ! Un savant mélange , tout en finesse, en douceur, rempli de l'absence de l'aimée présente par son absence culinaire, l'absence de sa présence qui parfumait sa vie, prêtez-moi vos boîtes magiques ! Merci, encore émue, j'ai presque touché un rai de bonheur absent sans doute parfumant un livre dans une de vos boîtes !!! Bravo, mes respects pour votre plume si légère et féconde !
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Christian Pluche · il y a
Un grand merci pour ce beau commentaire qui me touche profondément ! Quel bel encouragement que vous me faites là pour continuer à écrire !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ecrivez encore et encore car vous touchez au plus juste pour créer les harmoniques en nos cœurs de vos accords majeurs ou mineurs toujours mélodiques !
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Gina Bernier · il y a
Désolée,j'arrive trop tard! moi qui aime écrire, c'est a ne pas en douter, un atout majeur pour que le manuscrit en contact avec un livre reconnu,( en + multiplié par dix!) il y aurait une "contagion". Chaque manuscrit avec un prix Nobel dans sa boite hermétique. forcément que le manuscrit ne serait point refusé par une maison d'édition. SI c'était aussi simple....Je n'ai pas lu la nouvelle a temps parce que avec ce titre je pensais plus a une recette de cuisine. Mais vous avez remporté le prix... comme quoi c'est une bonne méthode (avec les prix Nobel), que j'appliquerai prochainement.
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Christian Pluche · il y a
Merci Gina de cette lecture ! "Oeufs à la truffe" n'a pas été lauréat, mais finaliste ce qui est déjà bien. Dans l'actualité plus récente j'ai une nouvelle en compétition d'automne, si cela vous dit ... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/memoire-de-la-peau !
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Roger Vella · il y a
Mais le talent, comme l'argent, n'a pas d'odeur...
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Charlotte Talon · il y a
j'ai deja voté
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Delphine Laurent · il y a
Je suis conquise, comme toujours. Et quand il est question des truffes de mon Périgord (tout est vrai d'ailleurs dans votre exposé !), je fonds !
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Christian Pluche · il y a
Merci Delphine, la vie est une source d'inspiration inépuisable et tellement originale !
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Chocolat · il y a
Trop bien!
très original, beau mélange. ..

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Maryse Martel · il y a
très original, frais, très bien écrit : bravo !*

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