Océan-Nuit

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Les mains dans la terre, Par delà les mers, Je laisse mon esprit s'évader, Et les histoires s'invitent dans mon cerveau libéré. ShortEdition publie, en juin 2013, son premier recueil de  [+]

Mon père avait fait étêter tous les arbres. J’en ressentais une souffrance physique, une mutilation personnelle. Assise sur le rebord de ma fenêtre, je regardais avec effroi le massacre. Pourtant, malgré l’horreur que j’éprouvais, malgré l’envie de pleurer qui me nouait l’estomac, je devais reconnaître qu’il avait eu raison de le faire.
Car, par-delà les têtes coupées, je voyais la mer.
La pleine mer, le grand large.
Une échappée, une envolée pour mes rêves qui, jusqu’alors, se complaisaient si bien dans la voûte sombre et triste du bois souverain. Ils y trouvaient un écho à leur propre noirceur, un refuge à leur tristesse. Ces arbres touffus, pénétrés d’aucune lumière, dans lesquels je plongeais chaque jour mon regard et mes pensées, du haut de ma fenêtre, reflétaient tous les sentiments qui me tourmentaient. Bien loin d’essayer d’échapper à mon sort, je jouissais d’y revenir encore.
Et maintenant, devant l’acte barbare que j’avais si violemment combattu, je regrettais qu’il n’ait eu lieu plus tôt. L’horizon liquide soudain entrevu me devenait essentiel et ma soif de l’infini, vitale. Une apnée, une oppression me déchiraient les poumons. Je naissais.
Mon père ne savait pas, qu’avec ce nouveau coup bas, il avait fait naître en moi une irrémédiable joie. J’entendais la mer et la voyais briller dans la nuit. Ce morceau de clarté évinçait tous les arbres que je ne regardais déjà plus. Désormais mes pensées prendraient le large. J’étais seule, sans amour ni amitiés, une adolescente en souffrance qui tournait en rond. Derrière mes carreaux je me fabriquais un autre monde, rien ni personne ne perturbait mes sombres rêveries. Je restais des heures sans bouger, je n’étais plus que l’ombre de moi-même car moi-même était ailleurs. Je n’existais pour personne.
Pour être aimé il faut être aimable, m’avait un jour lancé mon père. J’en avais conclu que je n’inspirais que le rejet, pire, l’indifférence. J’avais compris pourquoi tout semblait me fuir.
Refermée sur ma coquille, il ne me restait que ma fenêtre et mon bois protecteur.

Le carré de noir éclairé par la mer m’aspirait. J’ouvrais ma fenêtre. Il y avait du bruit là-bas, un souffle de vie, la mer ne dormait pas. La nuit avait tout effacé, ne restait que cet espace, comme un écran, que je rêvais de traverser car je pressentais que derrière était ma vie. En un instant je décidai de tout. Nourriture, vêtements, argent, je fourrais tout dans un sac à dos. Je ne laissais pas de mot. Je pensais que mon père se ficherait de mon départ, mieux, je le libérais du poids que j’étais pour lui.
J’enjambais la fenêtre, du bord de mon nid je déployais mes ailes.
J’allais droit vers la lumière, pas une fois je ne me retournais.
Je traversais la forêt, je parcourais les champs, la mer quelquefois disparaissait à mes yeux, puis revenait toujours un peu plus grande. Et je n’eus plus à marcher. J’étais arrivée. L’eau sombre semblait m’attendre. Sagement rangées le long de la berge, plusieurs barques attendaient le jour. J’en choisis une au hasard, rapidement j’en défis l’amarre, je l’écartais du bord, des autres, pris les rames et mis cap au large. Je ne me posais pas de questions, je ne réfléchissais à rien, j’allais. C’était tout. C’était vital. J’agissais, je prenais mon sort en main. J’aurais tué quiconque m’en aurait empêchée.

Dans les méandres de l’océan je ramais sans m’arrêter, écoutant, hypnotisée, le chant du large qui ne cessait de s’amplifier. Je le sentais avant de le voir, par ses ondulations sous ma barque, par l’air devenant plus vif, par son odeur, puissante, animale et violente.
L’embarcation avançait toute seule, le courant avait pris le relais. Je relevais les rames. Tant et tant d’espace m’exaltait. Derrière moi la terre avait disparu, noyée dans la nuit noire, plus de repères, plus de retour possible. Ma vie était là-bas, à l’horizon, où une surprenante ombre de lumière semblait n’exister que pour moi. Une aube nouvelle s’étirait sur les flots. J’accueillais ce jour naissant, cette vie embryonnaire, avec solennité, je portais plusieurs toasts, levant ma bouteille d’eau, à cette terre qui m’attendait, à ces hommes qui m’aimeraient, et je remerciais la mer de tant de liberté. Épuisée, le nez aux étoiles, je m’endormis pelotonnée dans ma barque humide, livrant sans crainte mon destin aux courants.

La sirène d’un tanker éventra l’aube et arracha mon cœur de son sommeil épais. Le monstre de métal rouillé passait à côté de moi et je crus qu’il allait m’engloutir dans son sillage. Une épouvantable terreur me tenait pétrifiée assise au fond de ma coquille de noix, qui dansait la gigue sur les remous meurtriers du cargo. J’enfonçais les ongles dans le bois, je me collais à mon radeau comme un cavalier de rodéo à son cheval sauvage. La peur d’être éjectée à l’eau me tétanisait. Lorsque le calme revint, j’entendais à nouveau battre mon cœur, je fermais les yeux pour n’écouter que lui et respirer à son rythme.
L’océan était immobile. D’une stagnation désespérante. Il paraissait attendre quelque chose, il m’épiait, il m’observait mûrir pour m’avaler d’un coup. Plus rien ne me poussait, ni ne me tirait, j’étais au milieu d’un cercle vicieux, hors de toute vie, de tout mouvement. Mes rames avaient basculé par-dessus bord, je ne pouvais qu’attendre. Le soleil me grillait comme un œuf dans sa poêle, ma bouteille d’eau n’y résista pas. Rien dans le silence de la mer ne laissait indiquer un quelconque changement. Pas de nuages noirs s’agglutinant à l’horizon, pas de brise frisant la surface de l’eau, nulle odeur portée par un vent de terre, rien. Tué dans l’œuf mon bel espoir, naufragée ma nouvelle vie. Je brûlais au fond de ma barque, le ciel était impitoyable de luminosité et la torpeur m’achevait. La nuit je grelottais de froid, de fièvre et de terreur. L’océan m’espionnait sans bruit. Je voyais des yeux sous l’eau, partout, comme une nappe de méduses qui avançaient vers moi, m’encerclant sournoisement, j’entendais des murmures, des chuintements, des complots se tramaient dont j’étais la proie.

Dans mon délire je criais, j’implorais qu’on me laisse en vie. Des fantômes s’élevaient au-dessus des flots, m’enveloppaient de leur noirceur, je sentais leur ombre malsaine me caresser. J’appelais ma mère au secours mais ne répondait que le silence ou bien je la voyais dans l’eau profonde, elle me tendait les bras en me disant « Viens ! », mais je ne voyais pas son visage, ce n’était pas le sien, celui que j’avais en photographie.
Le soleil sans pitié me gobait, me décervelait. Je priais pour que tout s’achève, je ne voulais plus lutter, j’acceptais ma mort. Qu’ils me prennent les spectres, les monstres marins, qu’il m’engloutisse l’océan.

Oh mon père, pardonne-moi.

Pourquoi cette phrase dans mon crâne enflammé, pourquoi.
Au seuil de ma mort, je jetais les armes ?
J’étais le propre instrument de mon malheur, désirant, dans mon orgueil, que quelqu’un d’autre en fut la cause, quelqu’un qui m’aimait sans limites et ne savait s’en défendre.
Sur mes délires un air tendu s’était levé, une brise, je la sentais sur mes cheveux, sur ma peau dont les poils brûlés s’hérissaient. La barque s’animait, gondolant un instant avant de s’immobiliser dans le mouvement du flux qui la poussait. La mer enflait, s’ourlait de blanc, sur ma joue vint se poser un flocon d’écume, une plume d’océan, il en venait plusieurs qui se posaient sur moi, frémissantes sous le vent, avant de se fondre à l’eau. L’océan se réveillait. Exsangue, dans mon cercueil flottant, j’espérais que les courants me pousseraient à terre, quelque part, n’importe où, mais aussi long et pesant fut son immobilisme, aussi furieux était son réveil. En quelques instants le ciel était noir, la brise se muait en tempête, la mer engendrait des vagues puissantes et menaçantes. Que m’infligeait encore le destin, n’avais-je donc pas assez expié ? Ma barque s’affolait, voguant toujours plus vite, de plus en plus vite, je m’agrippais aux rebords, horrifiée de ce qui allait arriver. Je tournais en cercles concentriques de plus en plus serrés, à une allure vertigineuse, mer et ciel étaient tout retournés de fureur, je ne distinguais plus qui était l’un de l’autre. Ils me précipitaient vers le trou noir, vers l’œil du siphon, juste avant de hurler j’eus l’image grotesque de quelqu’un retirant la bonde d’une baignoire. Juste avant de hurler.

Je me redresse brutalement et me cogne méchamment le crâne. Oppressée, j’halète, je cherche une lumière, un appui, quelque chose de rassurant qui m’enseigne où je suis. L’espace est exigu, je tâtonne le long de cloisons, j’atteins... un hublot. Je suis dans mon bateau, dans ma cabine. Il fait une chaleur étouffante, tout est fermé, je suis en nage. Le cœur battant d’émotion, je m’extirpe de ma couchette, dans la cabine toilettes je m’asperge d’eau fraîche. Il fait encore nuit mais aucune brise n’est venue allégée la canicule de ces dernières vingt-quatre heures, j’avance au ralenti, deux nœuds, ma grand-voile étarquée à bloc. Un de mes feux de croisement est éteint, ampoule grillée probablement, j’aurai pu me faire éperonner par un autre bateau, couler par un tanker. Un cargo... Un instant me revient tout mon cauchemar en mémoire. Un intense instant.

J’affale la voile, je stoppe le pilote automatique et mets le moteur. Je fais demi-tour. Après deux ans de silence, il est temps de retrouver mon père.

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Landor · il y a
Magnifiquement écrit, ce qui donne plaisir à suivre votre cauchemar. Presque déçu que votre éveil ne vous ait révélé un autre monde que vous nous décrirez certainement.
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Anne Ducol · il y a
Belle écriture qui nous emporte avec l'héroïne dans son rêve et ...dans sa réalité ! Bravo et merci !
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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci à vous! Plus récente et d'une autre ambiance, vous pouvez lire Boudiou! actuellement en compet.
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
encore une fois, le début est trompeur... on se croit dans la réalité et on est dans un rêve... un rêve qui porte un message à celle qui le fait... et qui l'amène à changer de cap.
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Rodolphe Ragain · il y a
Vraiment très belle nouvelle et beau vocabulaire .
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Utilisateur désactivé · il y a
tu as un don indéniable pour raconter des nouvelles très passionnantes! Bravo, Luky ;) Je vote."J’allais droit vers la lumière, pas une fois je ne me retournais." L'imparfait à "retourner" me gêne... que dis-tu de : pas une fois, je ne me serais retournée..?
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Josy Arsac · il y a
toujours un début angoissant et oppressant et le soulagement final. je me suis demandée où tu allais m'emmenée cette fois-ci, bravo.
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Bernard Frugere · il y a
Quelle virtuosité pour raconter ce songe douloureusement tourmenté. C'est que le père doit en valoir le prix....? Bravo Zulfia.
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Thierry Gaume · il y a
Magnifique...

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