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Nuisances et indifférence

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Aurélie Beutin

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Comme d’habitude, Georges ouvre les yeux à 4h30 du matin, dérangé par les va-et-vient de sa voisine. A côté de lui, Françoise, son épouse, commence déjà à s’agiter dans son sommeil. Le bruit produit ne tardera probablement pas à la réveiller.
Il y a des jours et des nuits moins pires que les autres, mais le naturel « discret » de la voisine permet souvent au vieux couple de suivre ses allers et venues à travers les murs. Ils savent à quelle heure elle rentre de soirée. Ils savent aussi quand elle rentre du travail ou quand elle se lève au milieu de la nuit pour prendre son poste au petit matin.
Se redressant contre la tête de lit, Georges pousse un soupir excédé. Il l’imagine clairement monter et descendre ses escaliers en courant. Cette grande fille sèche aux cheveux châtains qui ne quitte jamais ses talons et qui maltraite continuellement tous ses placards ! Chaque claquement donne au vieil homme l’impression de recevoir une décharge électrique. Soit elle le fait exprès, soit elle manque affreusement d’éducation.
Depuis le temps que cela dure, il aurait pu aller lui demander de faire attention. Mais les rares fois où il l’avait croisée, elle s’était contentée de le saluer de « bonjour » secs et durs comme le silex ou de l’ignorer tout simplement. Il est certain de se faire envoyer promener s’il tente de lui faire la morale. Et Georges déteste l’idée de se faire envoyer promener, surtout par une personne qui n’a pas la moitié de son âge.
Françoise se contente de froncer les sourcils dans son sommeil. Le vieil homme se dit qu’elle ne se réveillera peut-être pas finalement, lorsqu’une violente détonation se fait entendre. Il semble à Georges qu’un corps lourd vient d’en rencontrer un autre avec violence. Au bout de quelques minutes d’un silence inhabituel, les plaintes d’un chien commencent à s’élever.
Françoise ouvre les yeux, pousse un grognement en changeant de position et essaie de se rendormir sous le regard de son mari. Derrière le mur, le chien continue de pleurer.
— Il y a des chiens dehors ? demande l’épouse de Georges.
— Non ! C’est chez la voisine que ça se passe.
— Ah bon ? J’ignorais qu’elle avait un chien.
— Moi aussi.
Les deux époux se taisent. De longues minutes s’écoulent, de longues minutes durant lesquelles l’animal continue à remplir l’air de ses vocalises chargées de tristesse.
Françoise décide d’adopter la position assise, abandonnant, comme son mari, l’idée de retrouver le sommeil.
— Mais bon sang, qu’est-ce qu’il a à aboyer comme ça ?
— Tu n’as rien entendu ?
— Non. Qu’est-ce qu’il fallait entendre ?
— La voisine qui déménageait ses meubles. Comme tous les matins.
— Oh.
— Et puis il y a eu un énorme BOUM ! Je parie qu’elle est tombée dans les escaliers...
— A force de courir en grimpant les marches... Ça doit être pour ça que ce chien se déchaîne ainsi.
Les deux époux restent assis, les bras croisés, sans se parler. Ils ont été trop bien réveillés pour pouvoir se rendormir. Après quelques minutes, Françoise demande :
— Tu ne crois pas qu’on devrait aller voir ce qu’il s’est passé ?
— Pour quoi faire ?
— Elle est peut-être blessée... Ou peut-être qu’elle s’est cassée le cou en tombant.
— Si elle est morte, il est trop tard pour y aller, dit Georges d’un ton un peu abrupt.
— Moi, je dis qu’on devrait quand même aller voir.
Irrité, le vieil homme expire longuement par les narines. Sa femme est trop gentille. Cela fait presque deux ans que la voisine leur gâche la vie à grands coups de nuisances sonores et Françoise parvient encore à s’inquiéter de son état de santé.
— Tu es sûr de l’avoir entendue tomber ?
— Je n’en sais rien ! Je ne sais plus...
— Mais tu m’as dit qu’il y avait eu un gros BOUM !
— Stop ! Arrête ! Tu m’agaces, Françoise !
Vexée, l’intéressée se rallonge et tourne le dos à son mari. Georges ne reviendra pas sur sa décision. Il ne se déplacera pas. Le vieil homme croise ses bras plus haut sur sa poitrine.
C’est alors qu’il pense à Horatio Caine, le lieutenant du célèbre feuilleton Les Experts. Un sacré personnage, cet Horatio ! Un homme courageux et droit avec ce qu’il faut là où il faut. Après avoir regardé tous les feuilletons, Georges devine parfaitement ce que son héros dirait s’il était vraiment arrivé quelque chose à la voisine :
« Vous avez entendu un bruit de chute et vous n’avez rien fait... ». Les silences d’Horatio sont souvent plus efficaces qu’un long discours. Georges se dit alors que les gendarmes lui feront la même réflexion s’ils étaient appelés à venir...
Le vieil homme soulève sa couette et chausse ses chaussons sous le regard satisfait de sa femme. Après avoir descendu ses escaliers, il sort sur le palier.
Restant planté sur le paillasson de la voisine, il attend plusieurs minutes avant de se décider à sonner. Les hurlements du chien lui parviennent par vagues des profondeurs de l’appartement. Georges appuie plusieurs fois sur la sonnette et toque timidement à la porte. Il n’obtient pour seule réponse qu’une série d’aboiements plaintifs. Le vieil homme marque une pause, espérant voir un voisin sortir d’un des multiples appartements qui s’agglutinent à cet étage. Il ne doute pas du fait que les gens soient réveillés et il les imagine couchés dans leurs lits douillets et possessifs. Georges ne peut pas vraiment leur en vouloir. Il est le seul à avoir entendu ou à avoir cru entendre la chute de la jeune femme.
L’idée d’appeler les pompiers lui traverse l’esprit. Il réfléchit quelques instants à ce qu’il va dire : «  Bonjour, il faudrait que vous veniez. Je crois que ma voisine s’est blessée en tombant dans les escaliers ». Ils le prendront surement pour un fou et il pourrait même avoir des ennuis.
Georges lève une dernière fois le poing pour toquer, puis se ravise et retourne dans sa chambre. Françoise, fatiguée d’attendre, a sombré dans le sommeil. Le vieil homme se recouche.
Les deux époux se lèvent à une heure plus adaptée à leur grand âge. Ce matin-là, Françoise n’allume pas la radio comme elle le fait d’habitude. Et alors qu’elle vaque à ses tâches quotidiennes, Georges la voit lui jeter des regards remplis de questions silencieuses. Le cœur chargé de doutes et de remords, il peine à ne rien laisser transparaître. Ses interrogations en lettres rouges se superposent aux lignes du journal qu’il se borne à garder sur ses genoux.
A midi, le vieil homme, l’air maussade, se contente de faire voyager dans son assiette sa viande et ses légumes. Alors qu’il s’apprête à quitter la table, il entend des clés jouer dans la serrure de la voisine. Collant son œil au judas, il a juste le temps d’apercevoir un visage pâle surmonté de cheveux châtains avant que celui-ci ne disparaisse. Le soulagement s’abat alors sur Georges.
Le cœur léger, il retourne à son fauteuil, à son journal et à ses feuilletons de l’après-midi. Comme tous les jours, à l’heure de la sieste, il sent, avec satisfaction, le sommeil le saisir. Le calme envahit son être. Et à la frontière de la conscience, il entend son souffle s’alourdir...
Le vieil homme sombre doucement et sûrement quand la jeune voisine, bien vivante, commence à faire son ménage, usant de sa discrétion coutumière. Et c’est à ce moment précis que, finalement, Georges regrette amèrement qu’elle ne soit pas tombée dans ses maudits escaliers.

PRIX

Image de Automne 2013
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Jarrié · il y a
Les nuisances du monde ''dit'' moderne, avec le respect d'autrui....fortement amoindri. Merci pour ce moment de lecture.
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