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FINALISTE
Sélection Jury

Il était allongé sur le dos, immobile, couvert de sang, la fin de l’aventure était pour bientôt. Les yeux grands ouverts, il voyait se déployer devant lui, sur une toile d’encre parfaite, la plus incroyable et la plus envoutante des aurores boréales, une féérie pure de couleurs chatoyantes et d’arabesques célestes !
Il avait toujours su que d’une manière ou d’une autre, Novaïa Zemlia serait sa dernière destination.

Hugo avait bourlingué un peu partout afin d’assouvir sa passion des aurores boréales, réalisant des milliers de clichés dans les régions parmi les plus reculées du globe. Il avait commencé par les territoires canadiens situés au nord du 60ème parallèle, et l’Alaska. Il avait ensuite sillonné l’Europe du Nord avec dans l’ordre ; la Norvège, des îles Lofoten jusqu’au Cap Nord, avec une incursion dans le Finnmark, là où les conditions sont quasi parfaites, et la Suède, dans l’endroit le plus sec et le plus lumineux du pays, la pointe du Parc National d’Abisko. Suivirent la région d’Ivalo en Laponie finlandaise, et l’Islande, près du lac Myvatn, pour finir par les côtes est et ouest du Groenland, à bord du plus puissant brise-glace nucléaire jamais construit, le « 50 Let Pobedy » ! Ce navire russe, au nom qui célèbre les 50 ans de la victoire de la Russie lors de la Seconde Guerre mondiale, pouvait fendre jusqu’à 3 mètres d’épaisseur de banquise ! Mais le plus remarquable avec ce bateau hors-norme avait été sa capacité à faire rendre l’âme à son porte-monnaie en raison du tarif prohibitif dont il avait dû s'acquitter pour l’excursion : 25 000 dollars !

Une fois renfloué financièrement, il avait enchaîné sur deux destinations en Russie : Mourmansk tout d’abord, puis Salekhard, la seule ville au monde à se trouver réellement sur le cercle polaire. La bataille avec les autorités russes pour les habilitations ad hoc, avait duré plusieurs longs mois, lui faisant rater l’équinoxe de mars, mais heureusement pas celle de septembre, les deux seules fenêtres de tir idéales pour l’apparition de ces singularités célestes. Les clichés fabuleux réalisés à cette occasion, avaient récompensés sa ténacité, et lui avaient valu un nombre de « vues » conséquent sur son blog en ligne entièrement dédié aux aurores boréales.

D’aussi loin qu’il se souvienne, ces phénomènes physiques l’avaient toujours fasciné. Il possédait une solide érudition sur leurs causes d’apparition : champs magnétiques, particules cosmiques, vents solaires, ionosphère... il pouvait se targuer d’être reconnu comme un interlocuteur fiable, un expert en la matière. Ses clichés s’exposaient régulièrement au gré de rétrospectives diverses et variées.

Une dernière destination manquait pourtant à son tableau de chasse déjà bien fourni : Novaïa Zemlia !
Cet archipel polaire sauvage, qui signifie Nouvelle Terre en Russe, est grand comme le Portugal. Il est composé de deux îles, séparées par le détroit de Matochkin ; Severny au nord et Yuzhny au sud. Cet ensemble abrite différentes espèces animales remarquables et est réputé pour ses aurores boréales incroyablement spectaculaires. C’est là qu’elles sont les plus saturées en couleurs, les plus riches en matière... tout simplement les plus féériques selon les très rares privilégiés à avoir eu la chance d’y assister.

Cette destination le hantait jour et nuit. Chaque année, depuis 2009, il déposait des demandes d’accréditation auprès des autorités russes adéquates, afin de passer ne serait-ce qu’une nuitée sur place, mais elles se heurtaient toujours à une fin de non-recevoir. Il savait bien ce qui empêchait une issue favorable à ses requêtes : l’île était une ancienne base militaire stratégique, le polygone de tir de prédilection de l’ex-Union Soviétique. C’est au-dessus de cet archipel que la plus incroyable machine infernale de tous les temps, la Tsar Bomba, l’Impératrice de toutes les bombes, avait explosé en 1961. Une folie pure d’hydrogène de 57 mégatonnes, 3 000 fois Hiroshima, dont l’onde de choc au moment de la déflagration avait parcouru le globe à plus de deux reprises !
Les tirs avaient cessé officiellement depuis les années 90, mais des soldats étaient toujours sur site afin de veiller sur des entrepôts de déchets atomiques et autres réacteurs. Ces derniers étaient retirés des épaves des sous-marins nucléaires, à Mourmansk, et immergés, côté est de l’île, en mer de Kara.

Il avait entériné sa décision au lendemain d’un énième refus, il ferait absolument ces photos, quitte à enfreindre les règles et à contourner le régime très strict des autorisations d’entrée édictées par l’armée. À partir de cet instant, il avait consacré tout son temps libre à parcourir la presse et les sites spécialisés afin de se tenir informé au mieux de ce qui pourrait servir ses intérêts.

Le déclic était arrivé en février 2016. La Conférence de Kirkenes, en Norvège, avait mis l’accent sur le développement touristique de cette partie de la Russie en inaugurant l’établissement de croisières dans les eaux de l’Arctique à partir de Mourmansk. La compagnie norvégienne Hurtigruten en serait le partenaire unique et privilégié.
Une fois l’information vérifiée, il avait décortiqué plusieurs fois l’itinéraire envisagé. Il s’était rendu compte qu’une escale était prévue, sous couvert d’un temps clément, sur Novaïa Zemlia, au cap de Vœux de Severny, afin de contempler le glacier et, accessoirement, les vestiges de la station scientifique fermée en 1994. Cette partie de l’île n’était pas sous le contrôle strict du Ministère russe de la Défense, s’il devait tenter quelque chose, c’était obligatoirement lors de cette halte !

Il avait donc retenu une place, non sans batailler, sur l’excursion inaugurale à un prix stratosphérique et avait fait procéder à une révision intégrale de ses objectifs et boitiers photo, pas question que son matériel le trahisse, cette occasion ne se représenterait pas ! Il avait même pris soin de faire l’acquisition de pastilles d’iode afin de se prémunir d’un éventuel cancer de la thyroïde au vu des radiations qui devaient encore exister sur l’île. Barres énergétiques, vêtements chauds, chaussures de marche, boissons, thermos, boussole, fusée éclairante, lampe frontale, couverture de survie... bref, tout était sous contrôle.
Son plan était simple : avec l’aide de sa bonne étoile, il arriverait à se faire oublier lors de l’escale et s’éclipserait en direction de Zhelaniya, le site habité le plus proche. L’intérieur de l’île était montagneux, mais en restant le long des côtes cela était possible pour quelqu’un en pleine forme comme lui. Il s’arrêterait à mi-chemin pour ses photos et au petit jour reprendrait la direction de la ville. Cela risquait sûrement de se compliquer une fois là-bas, mais il improviserait sur place, et puis la guerre froide était loin, il arriverait bien à s’en sortir avec des papiers en règle... et une bonne dose de mauvaise foi !

Contrairement à ce qu’il avait cru, après avoir débarqué à terre, échapper au groupe de touristes et au personnel au sol d’Hurtigruten n’avait rien eu de compliqué. La topographie l’avait bien aidé, conjuguée à un revirement météo comme seules ces latitudes peuvent en proposer. Alors que le temps avait été au beau fixe tout au long de la traversée, il s’était mis d’un seul coup, à devenir particulièrement menaçant, sombre et laiteux, et la mer s’était rapidement formée. Bien dissimulé dans une anfractuosité du relief escarpé, il avait constaté que le canot avait repris le large en direction du navire resté à l’ancre beaucoup plus loin. Après avoir attendu un peu pour s’assurer que l’embarcation n’allait pas faire demi-tour, Hugo avait entrepris sa marche vers le nord, en se servant de sa boussole. Le sol était verglacé et la prudence avait été de mise quant aux bourrasques de vent de plus en plus violentes qui le déséquilibraient. Engoncé dans ses habits protecteurs, le visage giflé, les sourcils blanchis, il avait lutté mètre par mètre, tendu vers son objectif, son Graal !

De son agresseur, il n’avait pratiquement rien vu. L’ours polaire de près de 600 kilos, lancé comme un missile, était arrivé dans son dos. Quand il l’avait entraperçu du coin de l’œil c’était déjà trop tard. L’énorme patte griffue du plantigrade s’était abattue directement entre ses omoplates, déchirant les chairs au travers de sa parka et lui fracassant plusieurs vertèbres. La violence du choc l’avait propulsé, tête la première, vers les rochers en contrebas. Son atterrissage à plat dos, après plusieurs rebonds, l’avait laissé totalement paralysé et sans connaissance pendant de longues minutes.

Lorsqu’il avait émergé, incapable du moindre geste, il avait levé les yeux sur le surplomb d’où il provenait pour distinguer, dans la pénombre, son agresseur qui cherchait un moyen de le rejoindre. À l’attitude de l’ours, il avait compris que ce n’était plus qu’une question de minutes. C’est à cet instant que juste au-dessus du carnivore, une aurore boréale apparut soudainement. La plus belle et la plus incroyable de toutes celles qu’il avait pu contempler jusque là, elle ondoyait tel un ruban céleste ! Une larme unique roula sur sa joue. Il allait succomber ainsi, sous ce spectacle féérique qu’il avait tant désiré, quelle ironie ! Des pierres commençaient déjà à dégringoler en amont, et à tomber en petites cascades sonores tout autour, la mort en fourrure approchait et elle était affamée ! Il ferma les yeux, priant pour que ce soit rapide.

Lorsque le coup de feu déchira l’air, il ne réalisa pas tout de suite. En rouvrant les paupières, il vit l’énorme plantigrade chanceler, surpris, puis chuter, et atterrir à quelques mètres de lui dans un bruit mat... mort !
Puis une voix aux accents slaves :
Zdies... pod ! *
Des militaires de Zhelaniya en patrouille !

Hugo avait toujours su que, d’une manière ou d’une autre, Novaïa Zemlia serait bien sa dernière destination.

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* Ici... en dessous !

PRIX

Image de Printemps 2018
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Adlyne Bonhomme · il y a
J'arrive trop tard pour ce texte très bien écrit, j'ai adoré le suspens bravo!

Une invitation à découvrir et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Nadine Gazonneau · il y a
Excellent . Un texte très fluide et une fin vraiment inattendue .
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Christian Guillerme · il y a
Merci Nadine !
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Loodmer · il y a
Tout prévu ? Eh non ! L'ours soviétique n'est pas très sociable. Récit très documenté
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Christian Guillerme · il y a
Merci pour ce commentaire Loodmer !
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Isaloulo · il y a
J'arrive après la bataille mais mon vote quand même :) Très bonne nouvelle, entrainante
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Christian Guillerme · il y a
L'essentiel est que cela vous ait plus ! Merci Isaloulo !
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Charlette · il y a
Un bon récit d'aventure, avec un suspens (glacial) bien dosé.
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Christian Guillerme · il y a
Merci Charlette !
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LéoLio · il y a
Super nouvelle Christian ! On est bien, au chaud, à lire les péripéties d'Hugo dans ce froid polaire. Je me suis laissé surprendre par ce coup de patte et l'intervention des militaires, simple et efficace. Bonne chance pour la finale !
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Christian Guillerme · il y a
Merci LéoLio !
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Flore · il y a
Mon soutien pour cette finale.
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Christian Guillerme · il y a
Merci Flore !!
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Adriana · il y a
Superbe à tout point de vue
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Christian Guillerme · il y a
Merci pour ce commentaire Adriana !
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Didier Lemoine · il y a
Excellent !
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Christian Guillerme · il y a
Merci Didier !
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mon soutien à votre texte en finale.
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Christian Guillerme · il y a
Merci pour votre soutien à nouveau Fred !
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