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Nouveau monde

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HG Lévignac

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Eva, je crois que c’est votre prénom. En tout cas c’est le seul dont je dispose avec celui de notre contact commun, Kathleen. Vous êtes mon unique recours et vraisemblablement les seuls êtres auxquels cette histoire peut être confiée sans éveiller le moindre doute ou défiance quant à sa véracité. Entre vos mains repose la chronique de mon histoire. Anticipation ou pas, ce récit appartient à un monde qui ne nous est pas étranger et auquel nous tenons suffisamment pour le partager, le rêver, ou le changer.
Quelques décennies ont suffi à bouleverser le pourtour de cette mer sage et antique qui, au XXIème siècle n’a pas échappé à un destin que pourtant de savantes communautés à travers le monde avaient annoncé réversible. Je m’appelle Ottavio mais mon nom ne vous dira rien, vous qui peut-être lirez ces lignes. Si tel est le cas, si mon récit parvient jusqu’à vous, c’est donc que vous avez survécu. Le cataclysme s’est produit très rapidement, en seulement quelques jours, quelques heures. Ni Leviathan, ni Jules Verne, pas plus que le plus ingénieux et audacieux scénario catastrophe hollywoodien n’auraient pu envisager l’ampleur des dégâts et ses conséquences. Le cerveau humain, sa nature, voire son arrogance ne pouvait envisager l’inenvisageable. Quand la météorite a heurté la Terre, son impact s’est étendu sur une vaste surface couvrant l’ensemble du Pacifique et de l’Asie, touchant partiellement les continents américains. Mais dans sa course, ce sont les milliers de particules qu’elle a laissées dans son sillage et dans une rotation défiant tout calcul scientifique prospectif et éminemment vérifié. Qui aurait pu prévoir qu’elle dépasserait en taille et en poids celles qui jusqu’alors étaient connues, étudiées, répertoriées. Celle-ci pesait plusieurs tonnes, son diamètre exceptionnel de plusieurs kilomètres et sa composition hors normes la rendaient imprévisible. Leurs déplacements anarchiques et hasardeux ont frappé le Continent africain et l’Europe orientale. D’énormes boules de feu traçant leur trajectoire à une vitesse hallucinante touchaient la croûte terrestre anéantissant toute vie sur leur passage. Tout ce qui composait le vivant de notre planète, rampant, marchant, volant fut pulvérisé. Les pôles voués à disparaître à cause d’un changement climatique avancé, furent épargnés. Les océans perturbés par le bouleversement de leurs courants maintiennent, à ce jour, une température moyenne de 8 degrés. Seule, ici, la Méditerranée presque intacte en apparence malgré le paysage désolé de son littoral, demeure à 20 degrés. Moi qui la sillonne toujours, rare rescapé de ce génocide climatique, ai pu réaliser l’ampleur approximative des dégâts. Le plus surprenant réside dans l’apparence de son rivage inhabité qui semble avoir traversé le temps sans aucune altération. Dans le détroit de Gibraltar la géographie a subi un traumatisme qui remet en question sa survie et ceux qui en dépendent... en dépendaient. Plus alimentée par l’Océan atlantique, cette mer qui jusqu’alors était quasi fermée se retrouve piégée par un amas de matières terrestres colossal venu obstruer ce passage vital. Comme un barrage de terre construit par un enfant qu’un coup de pied impatient et lassé viendrait écraser, l’espace laissé par cette langue d’eau ne peut accueillir qu’un seul bateau, en reste-t-il seulement un, de la taille d’un chalutier. Si je vous raconte cette histoire et peux encore témoigner de cette tragédie c’est grâce aux ressources que je peux encore trouver dans cette mer et aux apports nutritionnels qu’elle délivre avec parcimonie selon la période et la marée. La perturbation qu’elle a engendrée obère la projection de toute renaissance à la vie terrestre dans sa forme originelle. On distingue encore le jour de la nuit bien que ce désastre se soit produit il y a quelques jours à peine. Quant aux saisons, elles se réduisent à un air très doux avoisinant les 30 degrés et à de violents épisodes pluvieux rafraichissant difficilement une atmosphère saturée en polluants indéfinissables mais peu enclins à favoriser la vie telle que nous la connaissions depuis des millénaires.
Moi et mes congénères survivants sillonnons cette mer « épargnée » de long en large et de haut en bas. De-ci, de-là, des épaves et des débris affluent à la surface de l’eau. Des corps, ou ce qu’il en reste, flottent ainsi que tout ce que la terre portait en elle de solide et de liquide se déverse autour de moi. Le spectacle difficilement supportable car sans précédent se joue sans répit et sans ménagement. L’impact de la chute ayant provoqué de monstrueux tsunamis, la vie terrestre a payé un lourd tribut que je ne peux me figurer d’où je suis, tout espoir semblant vain : un souffle parcourant la planète a anéanti les modes de transports terrestres et aériens, les centrales nucléaires engendrant des catastrophes que le cerveau humain n’aurait pu extrapoler, les immeubles se sont effondrés laissant derrière eux une trainée de silhouettes rescapées rappelant les effroyables exodes auxquels l’humanité n’avait pu échappé et dont elle seule était alors responsable. Traumatisé par cet événement soustrait à toute comparaison rationnelle, j’ai moi aussi perdu mes repères et, oserais-je dire, une certaine foi. La vie que je menais n’existe plus. Tout autour de moi est méconnaissable, indéterminé. Sans doute dois-je à mon instinct de survie la faculté de pouvoir m’exprimer, comme une frêle silhouette vouée à sauter dans le vide pour échapper à un incendie, comme un cri dans le désert. Je dois mon salut au lieu et au milieu dans lesquels je me trouvais au moment du cataclysme. En haute mer au plus fort de l’impact, bien évidemment la houle sous-marine et la subite variation de température de l’eau m’ont averti de ce choc à nul autre pareil. Même sous l’eau, tout semblait sens dessus dessous. La flore a brutalement été balayée par un souffle jusqu’alors inconnu, ou comparable à une explosion nucléaire si j’ai bonne mémoire. Les bancs de poissons qui m’entouraient et moi avons été précipités par grosses vagues à des distances incroyables. Comment m’en suis-je sorti, je l’ignore. Témoin d’un monde disparu mais aussi à venir je ne peux ignorer ce miracle auquel j’ai assisté, là, devant mes yeux : une île s’est formée sous la pression du cataclysme, voire un archipel vers lequel se précipitent les survivants que j’aperçois, que j’entends. Une Babel insulaire, vierge. Il m’est difficile de comprendre leurs propos que l’on devine tant ils s’agitent et gesticulent dans leur langue, et elles sont nombreuses : arabe, italien, peul, somali, espagnol, ukrainien, portugais, français... Si je peux témoigner et si vous pouvez lire ces lignes est-ce donc le signe irréfutable que la vie se refuse à capituler. La seule inconnue réside dans le crédit que vous accorderez à ma parole quand vous saurez qui je suis.
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