Nous York

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- 230 5th avenue, dis-je au chauffeur avant même d’avoir claqué la portière.
Je sors à peine de l’aéroport et je suis déjà en nage. Les huit heures d’avion depuis Paris ne m’ont pas épargné. Impossible de dormir dans le brouhaha continu de l’appareil, accompagné du va-et-vient des hôtesses et des plateaux-repas, sans oublier les coups de pieds dans le dos assénés par la gamine assise dans le siège derrière moi... Sans compter que j’étais installé juste à côté des toilettes. Bref, la fatigue me gagne, et je dois encore faire face au décalage horaire. Sans prendre la peine d’allumer mon téléphone portable (je n’ai personne à prévenir de mon arrivée puisque je suis parti sur un coup de tête), je fais le calcul pour régler ma montre lorsque mon chauffeur s’adresse à moi :
- First time in New York ?
Oh non, ce n’est pas ma première fois à New York. Alors que nous traversons le pont de Brooklyn et que nous débouchons dans l’atmosphère oppressante de Manhattan, le souvenir des mois passés dans cette ville me submerge. Ici, rien n’a changé. En abaissant de quelques centimètres la vitre, un nombre incalculable d’informations pénètre dans mon cerveau. Le bitume laisse échapper des volutes inquiétantes de fumée. Au loin, les sirènes de police retentissent en saccades sans que l’on puisse déterminer d’où elles proviennent. Quand on vit à New York, on sait que ce bruit de fond ne s’arrête jamais. La vitre ouverte fait entrer une multitude d’odeurs différentes dans l’habitacle : hot-dogs préparés par les innombrables vendeurs de rue, transpiration des multiples ouvriers s’affairant sur les chantiers (les travaux dans cette ville ne connaissent pas de fin), air saturé recraché par les bouches d’aération du métro, cigarettes des banquiers de Wall Street profitant d’une courte pause à l’ombre des buildings... Le tout est accompagné d’un concert de klaxons des conducteurs qui cherchent à se frayer un chemin dans la jungle de voitures partageant la chaussée. Je lève les yeux et mon cœur manque un battement. La dimension gargantuesque des immeubles m’a toujours fait cette impression. Dépassé par les hauteurs des tours, perdu dans l’immensité new-yorkaise, on se sent microscopique sitôt qu’on a le malheur de mettre le nez en l’air. Comme un an auparavant, cette ville m’étourdit, me fascine, me happe, m’engloutit tout entier tel un pion d’échecs pris par la reine. Je n’ai d’autre choix que de me laisser prendre au piège, tout le challenge reposant sur sa capacité à dominer l’ambiance environnante pour s’y faire une place.
Et en cela, les habitants de New-York sont les rois. Si vous vous arrêtez quelques minutes pour les observer, vous n’y verrez que des gens affairés, souvent au téléphone, toujours accompagnés d’un breuvage aux aspects variés dans une main, écouteurs sans fil aux oreilles, racontant leur vie en hurlant pour se faire entendre au-dessus du vacarme faisant rage autour d’eux. Confiants, ils traversent en ignorant les feux rouges, déterminés à atteindre une destination inconnue. Comme au sein d’une gigantesque fourmilière, on dirait qu’ici chacun a son rôle et est prêt à le jouer à la perfection. Si vous tentez innocemment de vous frayer un passage, ils vous bousculeront sans même s’excuser, comme un misérable obstacle indécis.
Enfin, dans un crissement de pneus, le taxi s’arrête à l’angle de la cinquième avenue et de la vingt-septième, au pied d’un bar penthouse chic. Je règle ma course, attrape mon sac de voyage sur la banquette arrière et pénètre à l’intérieur du bâtiment. Après avoir vérifié ma carte d’identité, on me laisse prendre l’ascenseur qui m’emmène au dernier étage, me permettant ainsi d’accéder au rooftop. Je monte les dernières marches et débouche enfin sur la terrasse qui m’est si familière, offrant une vue imprenable sur l’Empire State Building qui ne se trouve qu’à quelques rues de là.
Il est encore assez tôt, le soleil se couche à peine à l’horizon, mais je trouve le bar presque désert, même pour un début de mois d’octobre. La température est encore assez agréable, malgré des nuages menaçants qui promettent un orage certain. Il est vrai qu’à New York, les endroits tendance changent aussi vite que les collections de prêt-à-porter. Un an auparavant, ce lieu était prisé des foules, mais peut-être que la dernière mode du moment aura déplacé les fêtards dans un autre établissement chic.
Je commande une bière qui me semble moins chère que dans mon souvenir (sans doute à cause de la baisse de fréquentation), et m’installe sur un tabouret, face à la vue. J’ai du temps devant moi, mais je me rends compte que je n’avais pas envie de passer à l’hôtel avant de venir. Je ne voulais pas prendre le risque de m’y endormir et d’arriver en retard. Le regard perdu au-dessus des gratte-ciels qui, petit à petit, commencent à s’illuminer, je laisse mon passé ressurgir dans ma mémoire.

Deux ans et demi auparavant, je quittais ma France natale et mes parents envahissants pour la plus extraordinaire aventure de ma vie. Ma détermination et un peu de chance m’avaient permis d’obtenir un volontariat international en entreprise (V.I.E.), programme qui accorde aux jeunes diplômés la possibilité de travailler à l'étranger. Visa en poche, j’avais débarqué pour la toute première fois dans cette ville insensée et j’avais plongé la tête la première dans cet univers démesuré. Les premiers instants avaient été magiques. Je visitais les lieux de mes films préférés, admirais la vue du Top of the Rock, me perdais dans le Metropolitan Museum of Art... Je découvrais la vie en entreprise qui ne m’intéressait guère, mais je compensais en exerçant au maximum mon anglais, en découvrant la vie des américains que je côtoyais, et en dégustant toutes les délicieuses monstruosités chimiques que ce pays avait à m’offrir. Au bout de quelques mois, mon corps comme mon esprit s’étaient déjà enrichis de cette incroyable expérience.
Un matin, à la sortie d’une longue soirée festive, je me précipitais, affamé, sur un vendeur de rue. Sans hésiter, je commandais un simple grilled cheese, c’est-à-dire deux tranches de pains toastés beurrés et salés garnis de fromage chaud coulant. C’est là que je compris mon erreur d’avoir parlé de simplicité. En mordant dans ce sandwich, je découvris une saveur incomparable. Pour à peine quatre dollars, il m’envoya au septième ciel gastronomique. A peine dévoré, je voulus en manger un autre, mais j’étais déjà dans le métro me ramenant à mon appartement de Greenwich Village. En effet, en descendant dans la station sale et malodorante et connaissant le faible niveau de passage des trains le week-end, je m’étais rué dans la rame qui stationnait sur le quai.
Les jours et les semaines qui suivirent furent hantés par le souvenir du meilleur grilled cheese que je n’eus jamais mangé de toute ma vie. Vu mon état de sobriété à ce moment-là, je ne me souvenais plus avec précision de l’endroit exact où je l’avais acheté. De plus, étant donné que leurs petites roulottes étaient en fait de véritables véhicules, les vendeurs changeaient régulièrement de place. Comme un fou, je me mis à acheter le fameux sandwich à tous les stands que je trouvais sur ma route. Aucun d’entre eux n’arrivait à la hauteur du premier. Le pain était mou et pas croustillant, le fromage fade... Et cela devînt une obsession. J’en rêvais même.
Un samedi, alors que je parcourais les rues de Soho sans trop d’espoir, je croisais deux jeunes femmes qui discutaient en marchant à grand renfort de "Oh my Gooooooooooood". Je ne me laissais pas perturber, désormais habitué aux emphases plus qu’exagérées des américaines (tout était INCROYABLE ici !), lorsque je vis qu’une des deux filles tenait dans sa main un grilled cheese à peine entamé. L’aspect de ce dernier ressemblait tellement au sandwich qui hantait mes nuits que j’attrapai sans gêne le bras de la passante. Elle me fixa, interloquée, alors que son amie restait bouche bée. Je soutenais ses magnifiques yeux azur quelques secondes, puis, me surprenant moi-même, je croquai à pleines dents dans son sandwich.... Et c’était lui ! Enfin je revivais l’extase gustative que je recherchais depuis si longtemps !
Une fois que je recouvris mes esprits, je fus moi-même choqué par mon impolitesse et ma brusquerie et lâchai le bras de la jeune femme, criblé de honte et balbutiant des excuses. Si celle qui l’accompagnait m’insulta copieusement, la propriétaire du sandwich, après quelques instants sans parler, fut soudain prise d’un fou rire communicatif. Je me joignis à elle sans effort et une fois son amie offusquée partie, je lui racontai tout autour d’un mauvais café (il n’y a pas de bon café à New York !).
Et c’est ainsi que je rencontrai Kate.
A mes yeux, Kate représentait la parfaite New yorkaise. Elle paraissait posséder la ville, ses codes, savait toujours où et comment tout trouver, dénichait les bons plans et ne manquait jamais de m’impressionner. Comme la plupart des américains, elle avait des idées préconçues sur les français et nous nous disputions souvent gentiment autour de ses préjugés. Comme j’étais amoureux de cette fille ! Elle était capable de courir dans les rues sur ses talons hauts, d’engloutir un triple burger sans prendre un gramme, de jouer un air de piano, l’air de rien, en plein milieu de Central Park ou de battre à plate couture un expert aux échecs à Washington Park. Elle m’emmenait au Chelsea Market découvrir de nouveaux artistes indépendants, dénichait de fabuleuses robes dans les friperies branchées de Williamsburg, survolait l’air comprimé de la ville en se promenant le long de la High Line, me fit goûter les meilleurs raviolis du monde dans une ruelle sombre en plein cœur de Chinatown... Cette ville n’avait aucun secret pour elle. Alors que nous finissions la soirée sur la rive de l’East River State Park, au nord de Brooklyn, contemplant au loin les lueurs fantomatiques des gratte-ciels, je passais un bras autour de ses épaules en souhaitant que le temps s’arrête pour toujours.
Mais bien sûr, ce ne fut pas le cas. Mon V.I.E. touchait bientôt à sa fin, et mon Visa expirant ne me permettait pas de rester à New York si je ne trouvais pas de contrat à plein temps. Mes amis et ma famille, trop heureux de me savoir prochainement de retour à Paris, me consolaient en me disant qu’il s’agissait juste d’un amour de vacances, qui resterait une belle histoire et un souvenir impérissable rendant mon expérience encore plus magique. Mais la douleur que je ressentais n’avait pas d’égal. Si quitter New York me semblait difficile, laisser cette fille était tout simplement impensable. Mais je ne trouvais pas d’employeur, et elle refusait catégoriquement l’idée de s’expatrier.
- New York c’est ma vie, mon cœur, mon âme, me disait-elle. Je t’aime, mais je ne te connais que depuis quelques mois, alors que je connais cette ville depuis toujours. Je lui appartiens.
Comment lui en vouloir ? Sa place était ici. Je regardais avec tristesse l’épisode ou Carrie Bradshaw, dans Sex & the City, quittait tout pour suivre son amant à Paris. Evidemment, loin de ses buildings, de ses amies et de son univers, elle dépérissait et rentrait bien vite retrouver son joli perron et les limousines de Mister Big. Je ne pouvais pas exiger ce sacrifice de la part de Kate.
Alors, pour notre toute dernière soirée, je l’emmenais sur ce fameux rooftop, celui où nous nous étions embrassés pour la première fois. Rempli à craquer de New yorkais et de touristes me tapotant sur l’épaule tous les quarts d’heure pour me demander de les prendre en photo devant l’Empire, je lui fis la plus belle des déclarations. Incapable de mettre un terme à une relation si épanouissante, je lui promis de trouver un moyen de revenir vivre à ses côtés.
- Tu es la femme de ma vie. Promets-moi de m’attendre.
- Je ne peux pas... je ne suis pas faite pour les relations longue distance. Même si nous n’oublions jamais notre histoire, nous devons passer à autre chose.
La dureté de ses propos était atténuée par les larmes qui coulaient sur ses joues. Je savais que forte comme elle l’était, elle ferait face. Mais serai-je capable d’en faire autant ?
- Je te promets Kate, que dans un an exactement, je reviendrais sur ce toit. J’espère que tu y seras aussi. Rendez-vous à minuit, dans un an, jour pour jour.

Et voilà pourquoi je me retrouve sur ce toit aujourd’hui, à guetter son apparition. La nuit est tombée depuis longtemps maintenant, et mes bières vides s’accumulent sur le bar. Complètement chamboulé par le décalage horaire, je n’ai aucune notion du temps mais un coup d’œil à ma montre m’indique qu’il ne reste que dix minutes avant minuit. Le bar se remplit un peu par des arrivées tardives, mais toujours aucun signe de Kate.
Evidemment, de retour en France après dix-huit mois passés en Amérique, j’étais complètement déprimé. Retrouver mes parents et les amis dont les kilomètres m’avaient éloigné n’atténuait pas ma tristesse. A New York, aucune journée ne ressemblait à la précédente alors qu’ici, rien n’avait changé. A l’exception que je ne me sentais plus chez moi à Paris. J’étouffais chez mes parents, mais je n’avais toujours pas trouvé de travail. Je pensais à Kate, tout le temps. Je lui envoyais des messages, souvent. Je l’appelais même, parfois. Et elle ne répondait jamais.
Même si elle m’avait prévenu, même si elle avait raison, cette apparente indifférence me rendait fou. Je restais dans ma chambre toute la journée, comatait sur mon PC. Je renonçais à me raser. Je ne sortais plus, je me nourrissais n’importe comment. Je ne voyais plus personne et mes parents s’inquiétaient pour moi. Comme un adolescent, je faisais des crises, refusait d’ouvrir la porte, puis finis par me lasser moi-même. Sans y croire, je regardais des annonces pour des postes aux Etats-Unis, sans succès. Pas un seul entretien en vue. Je dérivais de plus en plus sur des offres d’emploi en région parisienne, désespéré à l’idée de rester vivre aux crochets de mes parents indéfiniment. Mes messages sans réponse adressés à Kate devenaient de moins en moins fréquents. Jusqu’à ce que l’inévitable se produise : je trouvai un CDI à Paris, me rasai (enfin !), louai mon propre appartement, renouai avec la vie normale. Et coupai tout contact avec Kate.
Malgré tout, je ne parvenais pas à l’oublier. A la fin du mois de septembre, je me réveillais en sursaut et en sueur au beau milieu de la nuit. Dans dix jours, nous serions le six octobre. Je lui avais promis d’être sur le toit du 230 5th, à minuit. Avait-elle pris ça pour des paroles en l’air ? Le cœur battant, j’avais cédé à mon impulsion, comme si je savais depuis longtemps que c’était mon destin. Allumant mon ordinateur, j’étais allé sur un site de voyage et avais réservé un billet d’avion, évidemment au prix fort compte tenu du fait que je m’y prenais au dernier moment. Je n’achetai qu’un aller simple. Et avant de partir, je passais faire l’achat le plus audacieux de toute ma vie.

Minuit est passé depuis un bon moment maintenant, et mes yeux qui ne quittent pas l’entrée du bar commencent à me piquer sérieusement. Chaque minute qui s’écoule me fait perdre un peu plus l’espoir de sa venue. Je me dis que j’ai été fou de croire qu’elle n’aurait pas oublié. Ou peut-être que l’idée lui avait traversé l’esprit, ce matin, et qu’elle l’avait balayée d’un haussement d’épaules. Après tout, cela faisait des mois que je ne lui avais pas donné signe de vie.
J’abandonne avant une heure du matin. Je sors en titubant du bar, et marche d’un pas incertain vers Times Square, un peu plus haut. Sur le chemin, je m’arrête dans un Seven Eleven, petit supermarché encore ouvert, et achète du bœuf séché. Je grimpe les marches du TKTS, encore blindé de touristes qui posent pour leurs photos, convaincus d’être uniques alors que des millions de gens ont pris exactement le même cliché. Assis sur mon perchoir, je contemple le défilement interminable des publicités qui illuminent la place de lueurs agressives, tout en mâchonnant mon bœuf séché. Je pourrais regarder ce spectacle captivant durant des heures, mais penser à Kate me serre la gorge et je repose soudain mon snack, envahi par le chagrin. J’ai tout gâché, j’aurai dû trouver un moyen de revenir et le faire bien plus tôt, ou bien la convaincre de partir avec moi. Alors que je suis au plus mal, le tonnerre gronde au-dessus de moi, et la pluie tant attendue se met enfin à tomber. Je refuse de penser qu’il est trop tard pour la récupérer. Je décide donc d’aller chez elle.
Je me lève alors que de grosses gouttes s’écrasent sur le sol et font fuir les derniers touristes dont certains ont enfilé un imperméable en plastique. Je me précipite dans la rue pour héler un taxi. Kate m’a appris la technique. Ce qu’il faut, c’est avoir l’air plus confiant et sûr de soi que tous les autres. Avancer quelques pas plus avant dans la rue que ses concurrents, lever la main quelques centimètres plus haut, et surtout, avoir dans les yeux cette détermination sans égale. Je m’engouffre dans la première voiture jaune qui passe sans tenir compte des malheureux qui pensaient avoir trouvé un chauffeur. Je donne l’adresse de Kate, dans l’Upper East Side. Dans ce genre d’immeuble, il y a en permanence un portier qui vient vous ouvrir et qui vous apporte même un parapluie. Je reconnais Pete, le portier de jour, qui m’accompagne jusqu’au hall d’entrée.
- Monsieur William ! Quel plaisir de vous revoir, ça fait un bout de temps qu’on ne vous avait pas vu !
En réalité je m’appelle Guillaume, mais les Américains ont toujours eu du mal avec les prénoms frenchies.
- Bonsoir, Pete. Je viens voir Kate.
- Madame Kate ? Mais monsieur, bredouille le portier, elle n’habite plus ici. Elle a déménagé il y a plusieurs mois déjà.
J’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds. Je l’agrippe par le col de sa veste.
- Partie ? Mais où ?
- Je ne sais pas... répond Pete, surpris par mon geste. Je suis désolé.
Je le relâche doucement et m’effondre en me laissant glisser au pied du mur. Le portier, mal à l’aise, n’ose pas bouger. Dehors, des trombes d’eau s’abattent. Finalement, j’essuie mes yeux du revers de ma manche et me redresse.
- Excusez-moi pour tout à l’heure, Pete. Au fait, vous faites les horaires de nuit maintenant ?
- Non, monsieur, fait-il en hésitant. Je finis à minuit, comme d’habitude. D’ailleurs, ajoute-t-il en regardant l’horloge accrochée au-dessus des boîtes aux lettres, mon service se termine dans cinq minutes.
- Quoi ?! Mais... Non, ce n’est pas possible, il est presque deux heures du matin !
- Je vous assure Monsieur, qu’il n’est pas encore minuit.
Devant un portier visiblement inquiet pour ma santé mentale, je me revois comme dans un flash régler ma montre, distrait par les questions du chauffeur de taxi. Dans ma hâte, je me suis trompé de deux heures sur le décalage horaire. Voilà qui expliquerait pourquoi le bar était vide, tout à l’heure ! Et la bière pas chère, nous étions en Happy Hour ! Et donc... cela veut dire que Kate peut encore venir au rendez-vous !
- Pete, il me faut un taxi de toute urgence !!
Mais malgré nos efforts combinés, tout le monde sait que quand il pleut à New York, c’est presque impossible de trouver un taxi. Je laisse donc mon sac à Pete et je me décide à traverser les blocs à pied en direction du sud. La pluie m’aveugle et je me mets à courir, je suis déjà trempé jusqu’aux os. Quelle idée j’ai eu de mettre un costume ! J’ôte ma veste à la hâte et la balance dans la première poubelle venue, sous les yeux ébahis d’un sans-abri recroquevillé sous un porche.
Mes poumons vont éclater, mais je ne ralentis pas l’allure. Je sais que je n’y serai jamais à temps, il faut au moins trente minutes à pied pour rejoindre le bar. Mes chaussures ne sont pas faites pour courir, et encore moins sous la pluie. Je manque de glisser plusieurs fois. Je traverse les carrefours sans me soucier de la couleur des feux et me fais klaxonner à plusieurs reprises. La pluie coule dans mon dos, sur mon visage, et traversent mes vêtements. Je n’y prête pas attention. Devant mes yeux, c’est le visage de Kate que je vois. Toutes les filles que j’ai pu rencontrer depuis elle ne lui arrivent pas à la cheville.
Enfin, je déboule dans l’immeuble, bousculant la file d’attente. Le videur hésite à me laisser entrer, de l’eau dégouline de moi et forme de grosses flaques tout autour de mon corps. Essoufflé, c’est à peine si j’arrive à articuler qu’il n’est pas question qu’il me refuse l’accès à la terrasse. Les gens qui attendaient, découragés par la pluie ou par le spectacle que je leur offre, commencent à faire demi-tour. Voyant les clients partir, le videur exaspéré m’ouvre finalement les portes de l’ascenseur.
J’appuie comme un forcené sur le bouton et monte dans une lenteur exaspérante. L’eau coule de moi et tombe sur le sol de la cabine. Je prie tous les dieux qui ont un jour été priés de faire en sorte que Kate, ma Kate, soit là.
Je sors en trombe de l’ascenseur devant un groupe d’amis qui souhaitait visiblement descendre du toit et qui me traite de tous les noms pour avoir copieusement arrosé l’ascenseur. Je les ignore, grimpe une nouvelle fois les quelques marches qui me séparent du rooftop. Aveuglé par la pluie, je la cherche du regard. Tout le monde s’est regroupé près du bar, seul endroit couvert, pour échapper à l’orage. Impossible de la trouver dans cette masse de gens. Mes espoirs retombent de nouveau et je sens mes genoux trembler sous le poids de la déception. Le peu d’énergie qu’il me restait, affectée par ma course dans les rues de New York, s’est évaporée.
Soudain, une voix retentit dans mon dos.
- Good evening, William.
Mon cœur s’arrête. Avant même de me retourner, je goûte au délice de reconnaître sa voix qui m’a tant manqué. Je fais lentement volte-face.
Elle se tient debout, sous les gouttes d’eau qui commencent seulement à s’atténuer, magnifique dans sa petite robe noire que la pluie a collé contre son corps qui m’a tant de fois maintenu éveillé. Derrière elle, les contours flous de l’Empire State Building se dessinent et l’éclairent d’une aura blafarde. Alors, elle me sourit. Et ce sourire m’illumine plus que toutes les lumières de tous les gratte-ciels de New York réunis. Ce sourire me réchauffe et sèche instantanément les gouttes d’eau qui collent à ma chemise. Ce sourire, c’est le sourire que je souhaite voir pour le restant de ma vie.
- Je t’ai attendu, dit-elle.
Ivre de bonheur, je résiste à l’envie de courir la serrer dans mes bras. Au lieu de cela, sans la quitter des yeux, je plonge ma main dans la poche de mon pantalon et en sort une petite boîte. Posant un genou à terre, je l’ouvre, laissant apparaître une bague. Mais je n’ai même pas le temps de lui poser la question que le mot tant espéré franchit déjà ses lèvres :
- Yes.
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