Nous nous aimerons toute la vie, toute la vie...

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Dieu, qu’il était beau !

Nom de Dieu, qu’elle était belle !

La première fois que je l’ai rencontré, j’avais un cafard monstre. Depuis plusieurs jours, je broyais du noir, sans qu’aucun motif précis n’ait déclenché cette crise, qui devait couver depuis un bon moment déjà, et qu’un rayon de soleil en moins avait suffi à faire éclater au grand jour. Sans y prendre garde, j’avais dû me retourner sur les années mortes, et les avais jugées ratées. Aussi, en désespoir de cause et pour me changer les idées, j’avais flâné, en cette fin de semaine d’été, un peu à l’aventure, dans Paris. Je reconnais qu’en ce jour, ma réceptivité dépassait les bornes habituelles, et s’il pouvait m’arriver n’importe quoi, je l’aurais accepté, ne serait-ce que pour combler le vide effrayant de ma vie.
Ce fut dans cet état d’esprit que j’avais échoué dans une crêperie de Montparnasse, vers les six heures du soir. Je connaissais bien ce quartier, et j’affectionnais particulièrement son ambiance débraillée et bon enfant. En cette chaude soirée d’été, des coulées de gens attifés de façon plus ou moins rocambolesque déambulaient sur les trottoirs de la place du Départ, humant la fraicheur débutante après la lourde torpeur de la journée. Le principal intérêt de cette crêperie résidait, selon moi, dans le comportement on ne pouvait plus débridé des serveurs, toujours à moitié gris, et qui confondaient les commandes à qui mieux-mieux. Ce soir-là, ils ne firent pas exception à la règle, et au lieu de ma crêpe aux myrtilles, je me retrouvais avec trois énormes steak-frites. Bien sûr, il s’agissait d’une inversion avec la table voisine, où s’étaient installées trois personnes particulièrement déchainées : une femme fort vulgaire, son compagnon pas mieux qu’elle,... et Dominique.

La première fois que je l’avais rencontrée, j’avais le cœur en fête. Joseph et moi venions d’achever heureusement une excellente affaire, qui nous avait rapporté gros. Pas moins de cent mille euros pour chacun des cinq participants. Cela avait failli mal tourner un moment, mais ma chance habituelle était venue à la rescousse, et tout s’était bien terminé. Aussi avais-je décidé Joseph, mon principal associé, à venir s’encanailler avec moi à Montparnasse pour fêter l’heureux évènement. Jamais on ne viendrait nous chercher là. Il avait absolument tenu à amener sa poule que je ne pouvais pas encaisser. Mais il ne s’agissait que d’un léger détail. De mon côté, j’avais bien la petite Monique qui n’attendait qu’une chose : que je la sonne ; mais ce soir, sa compagnie gluante ne me disait rien. Je préférais déconner avec joseph, et draguer, comme ça, en passant.
Joseph voulait aller à la taverne de Maitre Kanter mais moi, je préférais la crêperie d’en face. Je la connaissais bien, et j’aimais beaucoup son ambiance survoltée. Et comme je suis assez persuasif, j’avais réussi sans trop de mal à l’y entrainer. On s’est installé à une table, et on a commandé trois steak-frites et une bouteille de cidre de Fouesnant. Le mélange n’était peut-être pas très heureux, mais enfin, crêperie bretonne oblige !
Le garçon n’avait pas l’air très net, selon les habitudes du lieu, et comme il n’avait enregistré la commande que mentalement, je me suis douté de ce qui allait arriver... de ce qui est arrivé un quart d’heure plus tard. On s’est retrouvé à trois sur une crêpe aux myrtilles, et la cliente d’à côté, une jolie brunette aux yeux verts et à l’air un peu triste, avec nos trois steaks ! Qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! On a fait l’échange, bien sûr, et j’ai profité de cette occasion inespérée pour inviter la jolie inconnue à notre table. Elle a accepté, d’emblée, et n’a pas tardé à se dérider. Elle et moi, on s’est tout de suite trouvé un point commun, son prénom. Dominique, comme moi ! Marrant, non ? Il y a de ces hasards dans la vie...
Pendant toute la soirée, on a ri, on a tous ri en se racontant des idioties, mais très rapidement, je ma suis aperçu que mon rire sonnait un peu faux et que je ne cessais de la regarder, de la dévorer des yeux. Je m’en suis aperçu d’autant plus facilement qu’elle aussi se livrait au même manège.
Sur le coup, la chose m’a à la fois plu et inquiété. Plu parce que la soirée s’annonçait excellente et ceci avec une désarmante facilité. Inquiété, parce qu’éprouver quelque chose de sérieux pour une femme bouleverserait pas mal mon existence aventureuse. A la façon dont elle s’exprimait, je sentais bien qu’elle n’était pas de mon monde. Elle avait dû recevoir une éducation soignée, et bien que je ne sache rien de ses activités, ce fossé me semblait délicat à combler. Mais un coup de foudre, c’est un coup de foudre, et je reportais ces inévitables emmerdements à plus tard.

Par une facétie de Sire Hasard le bien-nommé, l’homme qui m’avait invitée à sa joyeuse tablée se prénommait Dominique, tout comme moi. Je crois qu’il a très vite compris ce qui se tramait entre nous. Une trame, ce sont des liens que l’on entrecroise, visibles ou non. Au fil de la conversation, nous nous lancions de ces liens mystérieux qui tissaient notre rencontre. Je ne savais quelle attitude adopter, tant la situation était nouvelle et brutale. J’ignorais également comment les choses allaient tourner par la suite, car j’ai vite eu la certitude que je reverrais Dominique.
Vers les dix heures du soir, alors que la nuit pointait à peine son sombre voile, nous quittâmes la crêperie pour nous engouffrer dans un des très nombreux cinémas du quartier. Le film, que désirait voir à toutes fins l’horrible couple accompagnant Dominique, ne me tentait guère. Il s’agissait d’aventures invraisemblables et sanglantes sur fond de jungle brésilienne. Aucun intérêt pour moi. De ce film, en réalité, je n’en avais cure. Pas du tout par hasard, je m’étais retrouvée placée auprès de Dominique. Je me l’imaginais tendu à l’extrême, de toutes les fibres de son être. Il semblait en effet porter une attention toute relative aux images défilant sur l’écran. Mais peut-être était-ce une projection de mon propre état... Car moi, je me sentais prête à craquer, tant les moindres de mes nerfs étaient à vif. Depuis longtemps je n’avais éprouvé pareille sensation. Dans mon état, j’étais attentive au moindre de mes mouvements, tout comme aux moindres impulsions de mon voisin. A la fin de la séance, la tension n’avait fait qu’empirer, puisqu’il ne s’était rien passé. Il ne m’avait même pas frôlé la main ou le bras, peut-être n’avait-il pas osé. D’ailleurs, s’il avait osé, je l’aurais repoussé gentiment. Pour qu’il insiste. Mais peut-être aussi me faisais-je un film, peut-être n’y avait-il rien du tout ! Mais non, voyons, je ne pouvais pas m’être trompée à ce point...
Toujours aussi joyeux, nous nous quittâmes à la sortie du cinéma. Comme minuit venait de luire aux aiguilles de sa montre, Dominique proposa de me raccompagner à mon domicile. Après avoir feint un instant d’hésitation, j’acceptais. Toujours dans l’ignorance de la suite. J’aurais tant aimé qu’il se passât quelque chose, une toute petite chose, mais une toute petite chose quand même. J’étais vraiment complètement folle !

J’avais raccompagné Dominique chez elle, porte de Vanves. Et en ce moment, je parcourais à fond la caisse les rues de désertes et illuminées de Paris.
Il ne s’était rien passé, ou presque rien.
Arrivés devant chez elle, nous étions descendus de la voiture, ne sachant quoi nous dire. Il fallait pourtant que je fasse quelque chose.
Je lui ai demandé si je pourrais la revoir, un jour.
Elle a répondu oui, sans hésiter. J’aurais juré qu’elle n’attendait que ça. Dans deux petites journées, avait-elle dit. Dans quarante huit interminables heures à bouillir d’impatience.
J’étais heureux, j’étais fou.

Durant ces deux jours, je n’ai pris aucun goût à mon travail. Déjà, en lui-même, il me décevait beaucoup. Avoir fait tant d’études, s’être enflammée pour tant de théories séduisantes, avoir dévoré tant de livres merveilleux, tout cela pour me retrouver avec une maitrise de philosophie chiffonnée au fond de mon sac à main et un vulgaire emploi d’ATHQ à la Sécurité Sociale, il y avait de quoi hurler. J’y côtoyais des collègues stupides avec lesquels j’entretenais un minimum de rapports. Et ma vie, encombrée de dossiers d’assuré râleurs, et vide de contacts humains enrichissants, vide de tout amour profond et sincère, cette vie ne pouvait m’apparaitre qu’irrémédiablement gâchée. Bien sur, je n’avais pas encore dépassé la trentaine, et beaucoup de coups du destin pouvaient encore se produire. Heureusement, à présent, il y avait Dominique. Il est vrai que le peu de ce que je savais de lui n’était guère encourageant. Ses fréquentations ne me semblaient pas du meilleur goût, son éducation était dans un état de délabrement avancé, et j’ignorais tout de ses activités, sauf qu’elles semblaient très lucratives. Enfin parfois, car la façon dont il dépensait l’argent, et dont il en parlait, montrait qu’il n’avait guère l’habitude d’en avoir autant.
Et moi qui aimait tant le calme, la tranquillité, la discrétion, j’avais accepté de revoir un typa aussi clinquant, aussi démesuré, aussi fantasque, avec tout le cortège d’illusions et de déceptions qu’il pouvait m’apporter, qu’il n’allait pas manquer de m’apporter.
Mais après avoir tourné et retourné ces arguments dans ma tête, je me rassurais mentalement en me rappelant que je ne lui avais rien promis, que je ne m’étais pas encore engagée. J’eus beau d’un côté me rassurer, de l’autre me forcer à travailler jusqu’à l’épuisement, ces quarante huit heures me semblèrent autant d’éternités. Enfin, le terme vint, c'est-à-dire dimanche. Dans le minuscule studio que j’occupais, au quatrième étage, j’avais programmé l’alarme de mon radio réveil vers huit heures du matin, craignant je en sais quel sommeil tardif. Mais en fait, dès sept heures, j’étais debout, parfaitement réveillée et parfaitement résolue à me laisser aller, à m’en remettre à Sire hasard que j’affectionnais tant depuis peu.
Vers les huit heures, je me rendis compte que j’avais passé un temps anormalement long à me maquiller, à me choisir une robe, à essayer ma maigre collection de bijoux. Je m’en voulus, ne reconnaissant plus nombre de mes comportements. Evidemment, je pouvais tout briser net, et enfouir sous des tonnes d’oubli ces envies violentes qui bousculaient ma raison. Mais il était trop tard. J’étais prête à consentir à une aventure. Voilà quelque chose de bref, de physique surtout qui calmerait mon corps et ne tirerait guère à conséquence. Mais j’éprouvais la terrible impression que mes sens s’alliaient à mon esprit pour réclamer plus. Car ce n’était pas à coup d’aventures sans épaisseur que je tuerai l’horrible solitude qui m’étouffait peu à peu. Il fallait me lancer, et voilà qu’une chance s’offrait à moi. Moi qui, jusqu’à présent, en avais eu si peu et en avais tant raté. Oui, mais voilà, je pouvais courir à la catastrophe, ne connaissant rien de cet homme et alors par la suite, le dégoût l’emporterait face à une nouvelle et vraie chance, si encore elle se présentait ! En finissant d’arranger quelques mèches rebelles, j’avais l’insistante impression de tourner en rond. C’est alors que la sonnette de ma porte retentit. Je n’eus que deux pas à faire et l’ouvrit en grand. C’était bien lui !

Je m’étais arrangé pour être à l’heure à notre rendez-vous. Fastoche, non seulement parce que j’avais beaucoup de temps libre, mais encore parce qu’il y avait une bonne demi-heure que je faisais le poireau sur le trottoir d’en face, une chouette rose rose à la main. Parait qu’il faut toujours offrir des fleurs à une fille pour qui on en pince. Elles aiment ça, et elles comprennent l’allusion. Une sorte de code, quoi. Quand elle a ouvert, j’ai tendu le bras tout raide, et elle a failli se prendre une épine dans le nez. Mais elle a ri. Elle était vachement belle, mais de toute façon, même si elle avait mis un sac à charbon, elle aurait quand même été vachement belle. Je l’ai alors embrassée en vitesse sur la joue. D’habitude, je fais ça spontanément, sans réfléchir, encore un autre code sans importance. Cette fois, non. Il fallait bien viser. Sur la joue, mais pas trop loin des lèvres. Et un code de plus ! La joue en question, c’est comme si je lui avais foutu le feu. Elle n’a rien dit, mais en a fait autant, en visant encore plus près de la bouche, l’air de ne pas y toucher. Du coup, ça faisait deux joues enflammées. On est restés plantés là, de chaque côté de la porte, comme des cons, sans savoir quoi dire. Je me suis senti affreusement ridicule, alors je lui ai débité d’une traite : dépêchons-nous, on va au resto, mais assez loin de Paris, alors faudrait qu’on se trisse illico, pardon, qu’on parte maintenant. Elle a répondu : j’arrive, elle n’a même pas remarqué que je ne lui avais pas demandé son avis. Bordel, une confiance pareille, ça m’a scotché. Du coup, ce qui me ferraillait entre les jambes avait repris une vigueur qu’il fallait lui cacher, du moins pour le moment. D’hab, je fonce Alphonse et je défonce. Mais là, non, et cette drôle de timidité m’inquiétait beaucoup. Étais-je donc en train de tomber amoureux ? Ah non, pas de ça Lisette, quelle horreur ! Il ne fallait pas, je ne voulais pas, mon taf ne me permettait pas un tel luxe. Si pas malheur, je devais un jour lui dévoiler la nature de mon turbin, soit elle me laisserait tomber comme une vieille chaussette, soit elle m’obligerait à changer radicalement de cap. Cette possibilité vers laquelle je me sentais bouler ne ma plaisait guère. Et puis une deuxième raison me donnait mauvaise conscience. Tiens, oui, la mauvaise conscience, d’habitude, ne m’étouffait pas. Enfin voilà, avant-hier, j’avais baisé la môme Momo. La petite Monique, quoi. Elle avait débarqué chez moi, en pleine déprime noire, alors, elle avait insisté, et alors, je m’étais laissé faire. C’est vrai qu’elle a des nichons et une chatte à faire bander un bout de bois. Tiens, voilà que je me cherche des excuses, maintenant. Faut dire que Momo, c’est une chic meuf, avec un cœur gros comme une baudruche. Une fois, je l’ai sortie d’un sale pétrin, et une autre fois, c’est elle qui m’a remonté d’une pente sacrément savonnée. Alors, on se voit de temps à autre, on est presque comme frère et sœur. Sauf qu’on baise. C’est la nature, ça nous soulage, et puis on se connait bien. En ce moment, elle m’inquiète, la môme Momo. Si elle continue à tapiner autant pour cet affreux rital, elle va vite s’abimer. Enfin, inutile que je vous fasse un dessin. Eh bien, avant-hier soir, pendant tout le temps qu’on se donnait un peu de plaisir, j’ai pas cessé de penser aux grands yeux verts de Dominique, qui est là devant moi et qui me sourit.

Nous avons passé une bien magnifique journée. Je dis nous, car je suis sûre que pour lui aussi, tel est le cas. Le restaurant dans la forêt, la longue promenade à l’abri des chênaies silencieuses et complices, le retour sur Paris et ses splendides bouchons qui permettent de prolonger le plaisir d’être ensemble. Certes, tout cela est d’une plate banalité, mais l’on s’en moque lorsqu’il s’agit de soi et non plus des autres. Souvenirs purs et entiers que rien ni personne n’entachera jamais. Je sais que probablement Dominique me décevra un jour, sur un plan quelconque, et réciproquement, mais rien ne ternira jamais ce dimanche d’été lové dans les spirales de ma mémoire, bien au chaud. Il y eut deux moments délicats au cours de cette journée, deux instants redoutés mais ô combien attendus. D’abord, vers la fin du repas, sans doute aidés par le léger tournis du vin, nous nous sommes tutoyés. C’est Dominique qui a commencé. Il a essayé de franchir ce Rubicon naturellement, sans avoir l’air d’y toucher, et j’ai fait mine de ne pas m’en apercevoir. Silencieux mensonge. Mais après nous avions un poids en moins sur l’estomac, et vinrent la détente et le soulagement. Nous avons mieux pu alors faire connaissance. Je lui ai dit ma jeunesse dans cette Normandie toute en pleins et déliés, ruisselante de lait et de cidre. Je lui ai dit ces longues lignées de riches paysans, leurs efforts quotidiens bien avant les brouillards du petit matin, leur lente dégénérescence, chromosomes trop proches et alcoolisme mêlés. Je lui ai dit ma montée à paris, mes études à la Sorbonne, une période de joie et de dépassement, puis la dure chute dans la réalité du monde du travail. Il me questionnait sans cesse, cherchant à me comprendre. Et je répondais, je répondais, me saoulant de phrases... Lui aussi s’est raconté : sa Bretagne natale – nous étions voisins -, la grandiose rudesse du paysage, mais aussi la dureté de la vie, son enfance sabrée par d’incessantes corvées, la mort de son père foudroyé un soir d’orage, l’exil à paris, le manque de formation et de travail, le chapelet de petits boulots. Mais maintenant il disait s’en être sorti, être argenté sans révéler sa provenance. Ce mutisme m’inquiéta un peu sur le coup, mais sans plus. Il gagnait bien sa vie, et semblait s’en satisfaire.
Le deuxième moment délicat, ce fut le soir, lorsqu’il m’eût raccompagnée chez moi, avant de se quitter. Je tremblais comme une collégienne, sachant bien ce qu’il voulait, puisque je le désirais ardemment moi-même. Il n’avait pas l’air très assuré non plus. Je me suis dit que nous étions passablement ridicules. Alors je lui ai pris la main, et la sienne est remontée lentement le long de mon bras. Je l’ai vue se rapprocher, plus près, encore plus près... Après, après, brutalement, la nuit chaude qui nous enveloppait est devenue jour éblouissant, folle lumière. J’avais les yeux fermés, c’était si bon. Cela a duré un court instant, longtemps, longtemps... Puis il m’a murmuré un petit mot très bref, que j’attendais et que je lui ai répété. J’ai cru tomber, tant je ne sentais plus mes jambes. Alors je lui ai demandé d’être sage, d’attendre un peu pour la suite, de partir pour ce soir. Il a dit oui, m’a pris doucement le trousseau de clés des mains, a ouvert ma porte et m’a poussée à l’intérieur de mon studio. Alors je me suis aperçue que lui aussi était entré, et que je n’avais rien dit. J’ai senti ses mains m’explorer, dégrafer ma robe et me déposer sur le lit comme la chose la plus précieuse au monde. Je l’ai vu ôter ses vêtements et se pencher sur moi. Alors nous nous sommes unis.

Lorsque je me suis réveillé, au creux d’un orage de draps noirs, elle avait mis les bouts. J’ai mis un bail pour me lever. Purée, quelle nuit ! Ce n’était pas la première fois que je faisais l’amour, loin de là. Mais comme cette fois, jamais encore. Sans que je puisse l’expliquer. Sauf que cette nana si posée le jour se muait en liane, en serpent, en tornade affamée la nuit. En tout cas, ma décision était bel et bien prise : pour pouvoir continuer ma vie avec elle, il fallait dare-dare que je change la mienne. Elle m’avait décidé sans rien savoir.
Autant commencer de suite. Je me levai et me bricolai un p’tit dej’. Elle m’avait laissé tout le nécessaire dans le coin cuisine tout blanc, une vraie provoc pour un coin cuisine. Avec un petit mot gentil. Je lui écrivis une réponse gentille aussi, ajoutant « à ce soir », et caltai. Dehors, sur l’avenue déjà encombrée de tires, l’on pouvait encore humer la molle fraicheur de la nuit. Je la respirais à fond, mêlée de bribes de chlorophylle et de longues trainées d’oxyde de carbone. Comme il était bon de vivre et de connaitre Dominique !
D’abord, s’occuper de la môme Momo. J’allais la laisser tomber, pour sûr, mais doucement, en lui expliquant elle comprendrait bien. Je lui dirais « tu vois, avec cette meuf, j’ai une chance unique de m’en sortir. Si je continue comme avant, un jour ou l’autre, je me ferais piquer, et je serais foutu. » Plonger encore et encore, ça elle connaissait, ça elle comprenait, elle me laissera partir, sûr.
Ensuite, deuxième virage à prendre concernait mes activités, certes lucratives, mais si dangereuses. J’approchais la trentaine, il était temps de me ranger des voitures. D’ailleurs un pote m’avait proposé une association pour monter un bar, tout ce qu’il y avait de plus réglo, boulevard du Montparnasse. L’affaire me bottait. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais donné qu’un accord de principe, car il me manquait quelques briques. Toujours ces problèmes de blé ! Mais voilà deux jours de cela, Joseph m’avait téléphoné pour me proposer une affaire en or massif qui permettrait de combles ce trou. Avec tous ces biftons, à moi le bar et la tranquillité ! Alors c’était oui, comme qui dirait le coup de l’étrier. Après ce barouf, le calme, la vie avec Dominique qui coule en douce sans qu’on y prête attention, la vieillesse, la mort paisible. J’y étais presque. Sur le trottoir, une femme me croisa en me fixant curieusement. Je me rendis compte que je marchai en riant et en parlant tout haut.

Une semaine pleine de bonheur absolu s’était déjà écoulée. Dominique et moi, nous nous sommes vus tous les soirs, et chaque fois ce fut magnifique. Nous avons passé le plus clair de ce temps, hormis ce que vous ne pouvez ignorer, à parler encore et encore. Pour ma part, je ne m’étais jamais racontée à ce point. Sans retenue et sans pudeur, il fallait qu’il sache tout de moi, et réciproquement. Tout, sauf en ce qui concernait David. Oh, je lui en ai parlé, je lui ai dit : « il y a quelque temps, il y eut David », mais je ne me suis pas étendue. Je regrette si amèrement de m’être donnée à ce garçon qui en réalité me méprisait tant que j’éprouve les pires difficultés à en parler. Cette tentative malheureuse m’avait terriblement poussée à me retirer dans ma coquille, et il en était résulté une période de solitude presqu’aussi horrible que la liaison qui l’avait engendrée. Mais tout cela est bien fini, à quoi bon le ressasser ? car avec Dominique, il s’agit de tout le contraire : il est sauvage, pas éduqué, j’ai tant à lui apprendre, c’est merveilleux ! Et j’ai autant soif de le faire que lui d’apprendre. Hier, il m’a longuement entretenu d’une certaine Monique. Décidément, il ne savait guère choisir ses fréquentations ! Mais là aussi il vire de bord, sans que je ne lui demande rien, c’est magique !
Ce soir, je lui mitonne une grosse surprise. J’ai acheté un nouvel ensemble, bien plus gai que mes autres tristes vêtements, et une perruque blonde. Me reconnaitra-t-il, au restaurant où l’on s’est donné rendez vous ? Je vais quand même lui laisser un petit mot, au cas où il passerait au studio dont je lui ai donné une clé. L’image étrange que me renvoie le miroir me fait rire et rit aussi. Une petite balade préalable serait des plus excitantes, d’autant que j’ai quelques courses urgentes à faire. Une Dominique blonde, quelle blague ! En sortant de chez moi, une idée folle me traverse l’esprit : et s’il avait eu la même idée que moi ?

La moto serpente dans Paris. Pas encore trop de circulation autour de Jussieu, mais il faut dire que les facs sont fermées l’été, ceci explique cela. En tout cas, tant mieux, tant mieux ! Joseph mène la bécane impérialement, en respectant soigneusement le code de la route. C’est pas le moment de se faire alpaguer par un keuf. Je m’accroche à son ventre, mon blouson bien fermé, mes fausses moustaches et ma perruque rouquine solidement fixées. Ah, voilà ! On est rendus... Joseph gare la bécane à l’endroit convenu. Le quartier est calme, on rentre en loucedé dans la petite agence bancaire. Il y a peu de clients, encore moins de personnel. Parfait, parfait ! Pour faire plus sérieux, Joseph s’est sapé comme un milord, costard-cravate et le toutim. Comme moi, sa tronche est méconnaissable. Il va négligemment au fond de la salle, moi je reste près de l’entrée. A dix mètres de distance, je le sens tendu à se rompre. Il pose sa mallette sur le bord d’une table, et l’ouvre. C’est le signal.

Le cœur en fête, je suis allée à ma banque retirer un peu d’argent. Je n’aime pas les distributeurs extérieurs, trop exposés à mon goût. Quand j’ai poussé la porte en verre opaque, j’ai trouvé l’intérieur bizarre : les clients étaient tous étendus par terre. Brusquement, j’ai réalisé ce qui se déroulait. Alors, je... je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai crié... Un rouquin s’est retourné, un revolver braqué sur moi... J’ai encore crié en reculant...

Je ne sais pas pourquoi, j’ai pas fait gaffe à cette pouliche blonde qui a déboulé dans mon dos. C’est quand elle a crié que je me suis retourné. Alors cette idiote a encore crié, plus fort. Et j’ai tiré. Aussitôt, j’ai regretté. Dans un braquage, faut jamais tirer, après ça peut coûter très cher, si on est pris. Des années de zonzon. Mais on ne peut pas faire revenir la balle dans le canon, est-ce pas ? Joseph à paniqué, et a arrêté la collecte. La blonde m’a regardé les yeux grands ouverts, un dernier cri dans la gorge. Elle s’est agrippée à une plante verte, une petite étoile rouge s’élargissait sur sa poitrine. Je voulais viser l’épaule, mais j’ai toujours tiré comme un pied. Elle me zyeutait toujours, en s’affaissant doucement. Joseph m’a trainé dehors jusqu’à la moto, et a démarré en trombe. Espérons qu’elle ne sera que blessée, sinon que fera Dominique, pour qui j’ai pris ces derniers paquets de biftons. Car un jour, plus tard, je prendrais mon courage à quinze mains et je lui avouerais tout, tout ! Bon Dieu, ces yeux immenses et suppliants me poursuivent, ils ressemblent tant aux siens ! Les siens, cette nuit je m’y noierai, Domi, c’est fini, tu sais, je ne recommencerai plus jamais, avec toi je sortirai de mon trou, tu m’as changé, on sera deux à oublier tout ça, et nous nous aimerons toute la vie, toute la vie...

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