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Yaya

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Lauréat
Sélection Public

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Septembre 2016

Je vais garder le chien de Julia. Je ne sais pas comment ça fonctionne un chien. Je n’en ai jamais eu. J’en ai seulement rencontré chez des amis, croisé dans la rue et, bien sûr, chez ma fille. Je n’ai pas d’atomes crochus avec les animaux. J’ai quand même accepté de faire la nounou.
Julia, c’est ma fille. Elle n’avait aucune autre solution que me le confier. Naturellement, comme je suis sa mère, que je vis seule, que je travaille à la maison – j’écris des romans policiers –, j’étais celle qui pouvait le prendre en charge. C’était comme une évidence.
Julia est célibataire et fille unique totalement investie dans son travail et ses études. Elle est psychiatre, spécialisée dans la prise en charge des troubles anxieux et dépressifs. Elle contribue à mettre en place des thérapies comportementales et cognitives en introduisant l’usage de la méditation en psychothérapie.
Elle a toujours trimbalé son chien partout et même dans son cabinet. Le chien doit sûrement avoir des facultés d’écoute et de patience.
Elle a accepté un contrat de quatre semaines pour animer des séminaires et des conférences portant sur l’objet de ses recherches, à New-York.
Elle est partie hier.

Je connais un peu son chien qui a l’air d’une bonne pâte. Un mois, c’est long, mais je devrais m’en sortir. Après tout, ce n’est qu’un chien.
Julia a tout prévu : elle m’a apporté un énorme sac de croquettes. Elle a rempli un sac de sport d’une multitude d’objets, non identifiés dans un premier temps, pour son chien. Dans ce bric-à-brac, elle a mis une gamelle en métal pour l’eau ; une autre pour les croquettes avec une image de bulldog anglais dans le fond ; un jouet en peluche qui se révèle être un chien sans yeux ni museau, complètement râpé, difforme et à la couleur marron improbable : son doudou ! Il y avait aussi des jouets en caoutchouc et des peluches qui couinent, une balle de tennis, un os en bois de cerf… Ainsi qu’une pharmacie – remplie à ras bord –, où l’on trouve tout ce qu’il faut pour les yeux, les pattes, le poil, la truffe, les oreilles et les mille cinq cents zones sensibles de son chien. Elle m’a confié son carnet de santé. Il craint la chaleur (on peut avoir, en septembre, des températures élevées : au-dessus de 25°C), il faut donc le mettre à l’abri et le sortir aux heures fraîches, le mouiller s’il le faut ; lui mettre, si la température monte, un manteau rafraîchissant (style serviette éponge qu’on mouille, d’un bleu layette qui doit lui donner un air de bouée en perdition dans l’océan). Elle a aussi ajouté un manteau molletonné et imperméable pour le froid et la pluie (façon doudoune d’alpiniste qui va faire l’ascension de l’Everest).
Dans tout ce fatras, une longe et un harnais pour les balades au bois et la laisse en cuir noir et le collier assorti pour la ville, un immense matelas à mémoire de forme que je ne sais pas où mettre, et, enfin, une feuille « Mode d’emploi » de Gamilla. Non. Galla. Gargamella. Euh. Graziella. Non. Galiléa. J’ai du mal avec son nom. Le chien est une femelle.

Révisons. Elle mange deux fois par jour. Je dois veiller à ce qu’elle ait toujours de l’eau dans sa gamelle. Penser à lui donner le complément alimentaire qui fortifie les os, une fois par jour, en dehors des repas. Lui nettoyer les plis de la face avec du sérum physiologique. Ce serait bien que je l’emmène dehors au moins quatre fois par jour et que les sorties soient aussi de petites balades de dix minutes minimum... Elle a l’habitude d’aller au bois de Vincennes, une fois par semaine, rejoindre ses copains et ses copines. Elle m’a même donné le point de rendez-vous et l’heure. Pour ça, on verra. Elle aime se reposer (ouf !).
Elle aime les câlins et les massages. Moi aussi. Elle est propre et ne fait pas de bêtises. Elle est sociable. Moi un peu moins. Elle aime les enfants. Elle est sage en voiture. Oui. Bon. Oui. Elle a quatre ans.

Galiléa. C’est vraiment son nom : c’est inscrit sur son harnais rouge et noir avec des bandes fluorescentes pour la voir la nuit. Ganinéa. Gamiléa. Je ne m’y ferai pas. Galiléa. Le chien.
On ne peut pas dire qu’elle soit belle. Elle ressemble à une pomme de terre avec une grosse tête, sans cou. Elle a le poil court, fin, de couleur fauve, panaché : avec le poitrail, les pattes et la base de la tête blancs – celle-ci ayant une tache ronde et marron sur le sommet. Comme l’empreinte du doigt de Bouddha. Sa face est couverte de gros plis très prononcés qui lui descendent sur les yeux et le nez comme un accordéon à gros soufflets. Pour ce qui est du museau, il est court et écrasé. On ne peut pas s’empêcher de dire qu’elle s’est prise une porte sur la gueule. La mâchoire du dessous est avancée et lui fait un sourire hérissé de petites dents plantées dans le désordre et non alignées. Avec deux grosses incisives sur lesquelles pointe un bout de langue rose : cela lui donne à la fois un air féroce et innocent. Sa queue est petite et ridicule, en forme de virgule. Elle a des yeux vifs, ronds comme des billes et de couleur foncée. Quant à ses oreilles, elles sont petites en forme de rose ancienne. Gorgonzola.
C’est un bulldog anglais. Pour moi, c’est une patate troublante. Un chien Desigual.
Après le départ de Julia, Gargamelle s’est mise à tourner en rond dans le salon. À s’asseoir. À se lever en traînant les pattes. À aller sur le palier et se coucher devant la porte. À revenir. Soupirer. Gémir. Me regarder. C’est sûr, elle me faisait le coup de l’angoisse de la séparation. Ne pas prêter attention. Feindre l’ignorance. Il faudra bien qu’elle s’y fasse. De toute façon, elle n’a pas le choix. Elle devra s’habituer.
En attendant qu’elle se pose, j’en profite pour noter les premiers éléments d’une intrigue policière qui me trotte dans la tête.

La première nuit, la grosse m’a réveillée à cinq heures en aboyant.
Faim ? Envie d’aller dehors ? Problème ? D’habitude je ne me lève jamais avant 10 heures. Je m’arrache malgré tout du lit pour la sortir, encore engluée dans mon sommeil. À peine arrivée dans la rue, elle quitte le trottoir et se met à courir sauvagement au milieu de la route en direction du chemin présumé, emprunté en voiture par sa maîtresse. Il m’a fallu toute l’énergie physique et la volonté dont je suis capable pour la retenir et la ramener dans l’autre sens. Vingt-sept kilos de muscles à tirer. Ça commençait bien ! Nous sommes finalement rentrées. Moi, haletante, elle, cabrée et frustrée.

Ces premiers jours de septembre sont caniculaires. De quoi scotcher un bulldog anglais sur le bitume – et moi aussi. Forte des recommandations de Julia, je me vois obligée de sortir Chamallow aux heures fraîches.
C’est pourquoi je me suis stimulée, à sept heures du matin, pour lui faire faire un grand tour dans l’idée de lui permettre de se dégourdir les pattes. Mais c’était compter sans elle. Car Gamachine en a décidé autrement, elle s’est montrée pressée de se livrer à ses affaires et de faire demi-tour en me tirant en drapeau derrière elle, en direction de la case départ. Envie de manger ? Elle ne s’est pas forcément jetée sur sa gamelle.
Incompréhensible !
Je n’ai pas pu faire autrement que de lui imposer, l’après-midi, une virée hygiénique. C’est pourquoi j’ai pris le manteau rafraîchissant bleu – que j’ai mouillé au préalable et que j’ai harnaché de force à Citronnelle, telle une schtroumpf malheureuse et vaincue. Elle a accepté, contre mauvaise fortune bon cœur, d’obtempérer. Dehors, il doit faire plus de 30°C. Ne pas trop s’attarder. Mais ça a vite tourné au cauchemar. Elle s’est plantée assise sur le trottoir en refusant d’avancer. Je tire, je l’appelle, je m’accroupis, je l’encourage. Rien n’y fait. Elle finit par s’allonger de tout son long en position d’étoile échouée que j’ai envie de laisser sécher au soleil. Et moi, je reste là, démunie, découragée, dépitée, accablée. Quand on pense que la température au sol est bien plus élevée que celle que nous ressentons à notre hauteur : nous courons à la catastrophe si elle s’entête. Elle va attraper un coup de chaud.

Help !

Au bout de cinq bonnes minutes (c’est long, cinq minutes), sa majesté daigne se lever. Je fais demi-tour, enragée, avec une Gargantuelle qui bouge son corps en mode limace.

Desesperada !

Evidemment, dans une journée, il y a des soirs. Donc, je dois m’appliquer, me motiver, m’encourager, me raisonner pour la sortir encore. Il fait moins chaud. C’est plus calme. Bien sûr, la grosse marche au pas de tortue et renifle tout ce qui peut être parlant pour un chien. Je ne dis rien. Elle avance. C’est à ce moment (et c’est toujours comme ça) qu’un voisin inconnu trouve le moyen de sortir promener son chien dans la rue, un labrador qui le suit à la couture du pantalon et qui marche en trottinant, remuant la queue. Tête dure fait mine d’aller à sa rencontre. Je la stoppe. Nous n’irons pas conter fleurette à des étrangers prétentieux.

Avance Galoche !

Je lui ai abandonné le canapé : de toute façon, je n’ai pas eu le choix. Elle l’a investi dès les premiers jours. Comme elle déprimait après le départ de Julia, je l’ai laissée faire et, du coup, elle a arrêté de tourner en rond et a mangé, sans rechigner, sa gamelle. L’inconvénient, c’est qu’il me faut, pour chaque sortie, toute ma force de conviction pour la persuader de bien vouloir descendre de son trône : après un certain temps qui lui appartient, elle se laisse glisser, façon toboggan, du canapé au tapis. Je dois encore jouer les pom-pom girls pour l’encourager à se rendre jusqu’à la porte d’entrée. Une fois le seuil franchi, ce n’est pas fini et on n’en a pas encore parlé : il faut franchir un obstacle majeur, l’ascenseur.
L’ascenseur est une zone de non-droit : elle ne veut pas y entrer, ou bien elle ne veut pas en sortir. Je dois tirer. Pousser. Hausser le ton. Tirer encore jusqu’à rabattre ses oreilles avec le collier qui menace de passer par-dessus la tête. Je finis par triompher en me demandant si mon dos va supporter ces tractions et s’il ne faudra pas que j’envisage le port d’une ceinture lombaire.
Galère !
Une fois dehors, il faut sacrifier à des rites sociaux. En effet, le pire dans tout ce manège, c’est que je dois faire la causette à des gens que je ne connais pas, que je n’ai pas envie de voir ni même envie de parler, et qui me saluent tantôt pour me complimenter du superbe bulldog anglais que j’ai, parce qu’ils sont amoureux de cette race, ou bien d’autres qui s’étonnent de la bizarrerie de l’animal.
Tantôt, ils ont eux aussi un chien et veulent faire ami-ami avec moi, tout comme nos deux chiens qui se reniflent. Ces contacts ne sont a priori pas agréables ni faciles pour moi. Les chiens, en revanche, ont l’air d’apprécier ces interactions de voisinage. Grassouillette s’attarde à chaque rencontre et honore chaque passant d’un rituel accord. Elle est sociable, à n’en pas douter. Du coup je commence à reconnaître des visages : les chiens, ça suscite de la complicité ou de la méfiance. Je suis très étonnée de ressentir une sorte de fierté déplacée quand certains passants me renvoient un regard sympathique. Je sens sur mon visage que je souris aussi, et je ne suis pas loin d’entamer une conversation banale sur le temps qu’il a fait, qu’il fait ou qu’il fera, sur les joies d’avoir un chien et tout l’amour qu’ils procurent. D’autres, en revanche, me fusillent du regard. Ceux-là, on sait qu’ils ont une haine féroce contre ces animaux pollueurs dont on suit les traces sur les trottoirs. Moi, je suis équipée : j’ai mon sac « canipropre ». En attendant, l’air de rien, Chocolatine trottine presque gracieuse et avec une certaine légèreté. Aurait-elle pris la mesure de sa nouvelle vie ?

Il fait meilleur. Les journées sont plus clémentes. J’ai emmené Gaga au café. Chez Salah. Il est algérien et il tient son bar depuis plus de vingt ans. Il est toujours de bonne humeur, avec un sourire contagieux. Je suis une cliente fidèle. C’est là que j’aime prendre mon café du matin avec un croissant et un jus d’orange. J’en profite pour mettre en ordre mes idées. Prendre des notes. Observer la vie autour de moi. Jusqu’à présent, je n’avais pas eu l’occasion de faire voir à Galiléa autre chose que ses territoires de chien. Il était temps que je lui montre le monde tel que je le vis. Mes parcours. Mes rites. Elle n’avait eu, jusqu’à présent, que l’envers du décor : mon appartement comme espace de jeu et de bataille, et les sorties autour du quartier. Les rares fois où elle est restée toute seule à la maison, elle a attaqué les pieds de mon fauteuil, éventré un coussin, mangé la télécommande de la TV, réparti ses jouets dans tout l’appartement. Sur le moment, j’ai hurlé, je l’ai insultée. Je l’aurais épilée. J’ai même senti un voile de dépression s’abattre sur moi. Après quelques exercices de respiration, et une tablette de chocolat noir – mangée entièrement –, j’ai retrouvé un peu d’énergie et de bon sens : elle viendrait avec moi où que j’aille. Ne pas la laisser toute seule dans tous les cas. Même si je pense qu’en réalité, elle devrait apprendre à rester toute seule. Au café, donc, elle a fait un tour autour de ma chaise en reniflant bruyamment : ça semble lui avoir plu. Elle a fini par s’asseoir façon sphinx qui se laisse photographier.
Rentrées à la maison, Lolo Brigida a sauté sur le canapé. Je suis allée à ma table de travail.

Donc, la plupart du temps, je la prends maintenant avec moi. Même en voiture. Elle s’assoit sur la banquette arrière.
Je me suis rendue chez mon éditeur avec le chien : j’ai été surprise de réaliser qu’un chien peut faciliter des échanges, en agrémentant les silences ou en déclenchant des réactions de sympathie parfois fertiles. Il est aussi un prétexte très utile pour écourter un entretien pénible ou stérile.
Un dimanche, je me suis enfin décidée à emmener Tata Yoyo au bois de Vincennes. Ça allait me faire du bien de voir du vert. J’avais, comme me l’avait suggéré Julia, le harnais, la longe, la bouteille d’eau, la gamelle dans un petit sac à dos : j‘étais parée pour le GR de Vincennes. Julia m’avait dit qu’elle avait des copains et des copines. Effectivement, au point de rendez-vous cité, j’ai vu au loin un troupeau de cinq, six bulldogs anglais et d’autres chiens que, manifestement, Gaga a reconnu : elle s’est emballée, a tiré sur la longe, j’ai trébuché et je suis tombée...
« Rien de cassé ? » m’a demandé un homme d’une cinquantaine d’années entouré de trois bulldogs anglais. Non, rien. Surprise. Juste vexée. Par contre, les maîtres des chiens ont reconnu la patate et l’ont flattée un bon moment. Il a fallu que je la détache, comme me l’a conseillé un des propriétaires des chiens. « De toute façon, ils reviennent, et Galiléa écoute bien. » Elle a joué en perdant toute dignité avec tous les chiens qui passaient à sa portée. Il a bien fallu que je fasse connaissance avec les maîtres de tous ces chiens. Tout ce petit monde papotant tout en couvant du regard leurs ouailles chéries à quatre pattes.
Il a bien fallu rentrer. J’ai donc hélé la Mozzarella. Je l’ai appelée encore et encore. J’ai aussi sifflé. Du moins j’ai tenté. J’ai fini par crier. Elle n’est pas venue. J’ai décidé d’aller la chercher. Elle s’est sauvée. Je l’ai poursuivie. Elle s’est mise à courir en zigzag comme un lapin. J’ai fini par demander de l’aide. On s’y est mis à trois pour l’arrêter. Je l’ai rattachée et je suis partie furax. Elle a voulu s’arrêter à une fontaine. Si je n’avais pas eu de conscience, je l’aurais transformée en chameau. Je ne voulais plus qu’elle fasse ce qu’elle veut. Elle a bu. Une fois dans la voiture, elle s’est affalée et s’est endormie. Il a fallu que je la porte pour la descendre de la banquette.
Après notre ballade à Vincennes, Galoche est allée se vautrer sur le canapé, bien sûr, épuisée. Et quoique puisse dire la rumeur, bien lancé un bulldog anglais est capable de courir un semi-marathon, un steaple, un 110 mètres haies... Mais je confirme aussi qu’un bulldog, ça dort beaucoup et paresse la plupart du temps. Elle s’est donc installée dans sa position favorite, le ventre à l’air, et a produit des ronflements dignes d’un diesel qui aurait perdu un pot d’échappement. Abandonnée. Elle dort d’un sommeil profond. Je suis fatiguée.

Desesperada !

Tenter de me défaire de l’idée que, décidément, je ne suis pas faite pour prendre en charge un chien.

Un bulldog, ça joue. Gourgondine joue avec son poulet en caoutchouc, puis sa balle de tennis, son doudou et tout ce qui contribue à la distraire, en sautant, mordant, suçotant, en courant dans tout l’appartement... En plus, elle vient me déposer son jouet aux pieds : je suppose qu’elle veut que je joue avec elle. Comment joue-t-on avec un chien ?
Je lui ai passé un DVD que m’avait confié Julia, qui la met en scène et dans lequel elle s’adresse à Galiléa. Elle m’a dit de ne pas hésiter à lui passer plusieurs fois de suite. J’avais oublié. J’aurais peut-être dû lui passer avant. Machine a regardé l’écran avec intérêt. Psychologiquement, c’est important pour ne pas qu’elle se sente abandonnée... En tout cas, elle a réagi. Et je ne sais pas si c’est un bien : elle s’est allongée en face de la TV en soupirant et en émettant des petits gémissements.
Ridicule !

Il pleut. J’ai dû, bien sûr, mettre l’imperméable à Ganache. Évidemment, elle n’a pas apprécié. Elle s’est débattue. Elle s’est secouée. Elle s’est sauvée. Mais moi, j’ai des ordres stricts : la couvrir quand ça mouille. J’ai été plus têtue qu’elle et je l’ai entraînée dehors avec son duffle-coat grotesque. On est rentrées très vite.

Il y a du soleil. Il ne fait pas trop chaud. Dans un grand élan bucolique, j’ai décidé d’emmener la grosse Dondon au parc départemental à côté de la maison. Pour une fois, elle n’a pas rechigné à l’idée de sortir. D’ailleurs, à peine arrivée, elle ne s’est pas privée de courir, de tourner, de virer, de planter sa truffe dans l’herbe à la recherche d’indices invisibles. C’est comme ça que, soudain, je l’ai vue se reculer en poussant un jappement douloureux et se mettre aussitôt à se gratter furieusement une babine. Une guêpe à ses côtés bourdonnait à vol précipité. Piquée ! Je me précipite sur Galiléa en chassant la guêpe avec mon sac à dos. Piquée ! Aussi vite que je peux, je remets la laisse à la chienne avec une seule idée : rentrer chez moi.
Les abeilles laissent leurs dards, pas les guêpes. Donc rien à extraire, ni rien d’autre à faire que mettre un peu de vinaigre pour soulager. C’est ce que j’ai vu sur Google.
Le problème c’est que la Galoche s’est mise à enfler de la face dangereusement.
Je devais prendre une décision. Il fallait aller en urgence chez un vétérinaire. Celui de Galiléa était dans le 18e arrondissement et c’était vraiment trop loin. Regarder sur Internet le plus proche. Téléphoner et demander conseil. On me dit de venir tout de suite.
J’ai pris Galiléa et je l’ai embarquée dans la voiture. J’ai battu des records de vitesse.
À peine arrivées, nous avons été prises en charge. Là, on a désinfecté sa babine, on lui a injecté une dose de corticoïde sans que la chienne réagisse. Sage. Il fallait ensuite surveiller que cela ne s’infecte pas et que l’œdème diminue.
Galiléa. Bully. Boubou. Patate, Machine, Le Lardon, Cacahuète, Fleurette, Religieuse au café, Pomme cuite au four, Dondon, Grenouille, Caramel mou au beurre salé...
Quelle trouille j’ai eu ! Au bout de quelques heures, effectivement, ça a désenflé. J’ai pu me laisser aller. Nous nous sommes installées toutes les deux sur le canapé. Je me suis surprise à la caresser. C’est fou ce qu’elle a le poil doux et le ventre chaud. Je balaye ma main sur son corps. Je lui gratte la tête, effleure ses oreilles, je cherche son cou inexistant. Elle sent bon. Une odeur particulière qui l’habite tout entière et qui est reconnaissable entre toutes. Une odeur de châtaigne grillée.
Gaga !
Envie de travailler.

Le fait que Galiléa ait couru un danger m’a fait basculer dans le sentimentalisme. Jamais je n’aurais cru pouvoir ressentir tant d’inquiétude pour un animal. Du coup, je la vois avec d’autres yeux. Je suis perméable à sa présence. Je la comprends mieux. Elle, de son côté, semble avoir fait des efforts pour me donner les codes de son canal de communication et me parler. Oui. Elle parle.
J’arrive maintenant à décrypter un peu mieux son langage. Par exemple, elle a maintenant une façon à elle de m’indiquer qu’elle veut monter sur le canapé. Elle met sa tête sur le rebord et attend.
Elle veut jouer avec moi : elle lance son jouet à mes pieds et me regarde l’air de dire : « Alors, tu te décides ? » J’ai tenté de jouer avec elle en tirant, en relâchant le jouet. Ça a marché. Elle se met en position de jeu : les deux pattes avant par terre et le train arrière en l’air, en remuant le petit bout de queue.
Elle a faim : elle s’installe devant la porte de la buanderie où sont entreposées ses croquettes et s’assoit. Elle veut sortir (ça lui arrive) : elle reste debout sur le palier.
Je n’avais pas su auparavant deviner ces messages. Ou bien elle n’avait pas pris la peine de me les envoyer, estimant que de toute façon je ne comprenais rien.
Ceci dit, elle reste fidèle à elle-même : elle n’avance que si elle est inspirée. 
Julia doit arriver demain. Il va falloir que je lui abandonne Galiléa. Son chien. Lui rendre.

Galiléa a accueilli Julia, bondissante, frétillonnante, folle de joie.
J’avoue que j’ai été jalouse et que j’en ai voulu à Galiléa de son infidélité. Elle retrouvait sa maîtresse. Sa seule maîtresse. J’ai fait un rapport circonstancié du séjour de Galiléa chez moi. Je ne lui ai pas signalé les déboires que j’ai eus les premières semaines avec elle. Julia m’a promis qu’elle me la confierait de temps à autre.
Elles sont parties. Toutes les deux. Voilà.

J’étais presque sevrée de Galiléa, quand un jour, Julia est venue m’annoncer qu’elle partait s’installer à Bordeaux. Avec sa chienne. Elle s’inscrivait dans un pôle de recherches en psychiatrie comportementale.
Je dois le reconnaître : la chienne allait me manquer autant que ma fille.
Je devais donc occuper mes pensées à autre chose.

En attendant, je suis comme une vache qui a perdu son veau. Je tourne en rond. Je m’ennuie. Il me manque quelque chose. Quelqu’un.
Et puis, au bout de quelques jours, comme une évidence, j’ai ressenti le besoin impérieux d’avoir, moi aussi, un chien. Je me suis mise en recherche. J’ai donc décidé de me renseigner auprès du Club du bulldog anglais. Ils m’ont interviewée. Demandé pourquoi je voulais ce type de chien. M’ont informée des devoirs que je devais avoir envers eux... de leurs caractéristiques, leurs besoins, qualités et défauts. N’importe qui aurait pu être dissuadé par la difficulté, la responsabilité qu’impliquaient l’acquisition d’un bully, eut égard aux critères de sélection des maîtres. On m’a aussi orientée vers SOS Bulldog. J’ai longtemps hésité. Un bébé ? Un esseulé ?
J’ai visité plusieurs élevages avec des chiens magnifiques qui m’ont presque fait craquer. Mais mon cœur a balancé du côté des laissés-pour-compte. J’ai repéré plusieurs annonces avec des caractéristiques très précises concernant chaque chien : leur caractère, leurs impératifs, leur santé, leur histoire. J’ai été les voir. Et je l’ai vu. Un jeune mâle de deux ans. Bringé. « Papillon ». OK femelles. OK mâles. Pas OK chats. Pas OK enfants en bas âge. J’ai craqué. J’ai signé après avoir donné toutes les garanties nécessaires de ma part. SOS Bulldogs se laissant le droit de prendre des nouvelles.
Papillon et moi, nous avons fait connaissance et nous nous sommes adoptés mutuellement. Il est entré dans ma vie comme un soleil qui illumine chaque heure de chaque jour.
Il a le caractère têtu du bulldog anglais, sa nonchalance, sa douceur, son côté clown et sa gueule d’amour qui me font craquer de toute façon.
Si on me demande pourquoi tant d’amour, je répondrai : « Parce que c’est lui. Parce que c’est moi. »

PRIX

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Gina Bernier · il y a
Je viens de lire, et j'avais déjà lu ce magnifique texte. Il n'y a pas de doute possible vous aimez les animaux, et vous parlez d'eux d'un ton juste,et c'est tout à fait ça.
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Line Chatau · il y a
J'ai beaucoup ri! Tout cela sent le vécu! Et l'écriture est superbe. Bravo et je recommande
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RAC · il y a
Mon chien et mon chat ont ben aimé mêmesi c'est un peu long... ils vous remercient !
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Elena Hristova · il y a
Nom d'un chien, vous êtes vraiment un ange! Puis, je reste en admiration devant le côté fluide et aérien de votre style d'écriture, c'est si plaisant à lire et clair comme de l'eau de Roche, et votre enthousiasme est contagieux, je suis sûre que cela pourrait faire un roman entier plein de chienneries.
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Zélie Jumel · il y a
Très beau texte <3 :) Mon vote
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Guilhaine Chambon · il y a
C'est un très beau texte que je découvre seulement aujourd'hui n'étant que depuis peu inscrite sur short . C'est bien dommage . Je vous invite tout de même à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page et de vous balader dans mes mots . Très belle journée
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi. Amicalement, Arlo
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Fantomette · il y a
Très belle histoire, c'est attachant ces petites bêtes, mon vote. Si cela vous dit, je suis en finale avec "Soleil de la saint Valentin" peut être à bientôt
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Pierre Priet · il y a
Superbe écriture! Mon vote! Je vous invite si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle 'Blizzard' :)
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Anne-Sophie Taupin · il y a
On retrouve dans votre histoire, le caractère fabuleux du bulldog, j'ai adoré, je me suis meme marrée !

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