Noël En-Haut

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J'ai 36 ans, deux enfants, un mari, un restaurant à faire tourner... Mais je trouve toujours du temps pour lire et écrire. Parfois au détriment d'une leçon d'histoire à faire réviser, d'une  [+]

Image de Printemps 2013
Lorsqu’André pénétra dans la salle de conférence, le patron s’y trouvait déjà, le regard fixé sur un écran plat intégré à la table de verre. Il leva brièvement les yeux et salua le nouveau venu d’un signe de tête. « Installe-toi, André, les autres vont pas tarder ».
Le directeur s’assit à sa place habituelle et étala en tremblant ses dossiers devant lui. Même après toutes ces années, il était toujours impressionné par le chef. Il émanait de ce petit homme invariablement vêtu de jaune une autorité naturelle, mais aussi une violence contenue qu’André, pour l’avoir souvent vue s’exprimer, redoutait plus que tout. Dans l’espoir de se détendre, il admira la vue à travers les parois de verre. La salle de conférence s’élevait à une telle hauteur qu’elle côtoyait les nuages. D’ici les hommes se résumaient de petites têtes d’épingles.

La porte s’ouvrit à nouveau et trois hommes entrèrent, chacun pourvu d’un attaché-case et d’une mine de six pieds de long. Après un bref salut ils s’installèrent autour de la table.
- « Bien, commença le patron en effleurant son écran du doigt pour le désactiver. Je vois que tout le monde est là, on peut commencer. Je vous préviens, aujourd’hui on va faire court, car comme vous le savez, demain c’est Noël. André frissonna en voyant ses yeux briller d’une lueur ironique, et un mauvais sourire apparaître sur ses lèvres. Et on a tous plein de choses de prévues ! Alors, qui commence aujourd’hui ? »
Chacun des directeurs baissa le nez sur ses notes.
- « Philippe – l’intéressé leva la tête et se redressa – quoi de neuf au Bureau Central de Surveillance depuis hier ?
- Eh bien, souffla Philippe, nous avons recensé 8 315 évènements majeurs ces dernières vingt-quatre heures...
- C’est bon, c’est bon, tu vas pas nous faire la liste complète, on n’a pas toute la journée devant nous... Au niveau mondial, quoi d’important ? La Syrie, par exemple, on en est où ?
- L’émissaire de l’ONU et de la Ligue Arabe a rencontré aujourd’hui Bachar Al-Assad, dans l’espoir de trouver un compromis.
- Un compromis, c’est bien, ça, un compromis. Bon, à ce niveau-là, on va rien faire pour l’instant. Tant que ça se transforme pas en guerre mondiale... Tiens, d’ailleurs, Barthélémy, on en est où au niveau des entrées ?
- Sur l’année ? Le Bureau de Gestion des Flux a recensé 21 036 entrées uniquement pour la Syrie, sur un total mondial de 57 042 354 âmes. A noter qu’hier on en a eu 62 d’un coup : un raid aérien dirigé contre une boulangerie.
- Encore ? Je me demande ce qu’ils peuvent bien avoir contre les boulangeries, les syriens ! Le pain n’est pourtant pas interdit par leur religion, que je sache !! »
Le chef s’esclaffa et de petits rires forcés lui répondirent. Gloussant encore, il s’adressa au voisin d’André : « Pour rester dans l’humour, Matthieu, fais-moi donc un petit rapport du Bureau Général des Prières ! »

Matthieu ouvrit sa pochette, et chaussa ses lunettes. André se souvint que lorsqu’ils s’étaient connus, et pendant de longues années par la suite, Matthieu souffrait de sa vue déficiente. A l’époque, ils faisaient partie d’une équipe, tous les cinq. Tous égaux, tous engagés auprès de Lui pour un monde meilleur. Il glissa un regard vers le patron. Qui aurait cru qu’on en arriverait là ?
- « Comme la procédure le prévoit, nous avons tiré au sort dix prières sur presque deux millions. Je commence par les VIP : V.P. sexe masculin, 60 ans, Russie, remercie pour la vente des 71 hélicos aux indiens qui s’est bien passée, et demande s’il y aurait moyen qu’un journaliste, C.B., ait un petit accident mortel. Il ajoute que si ce n’est pas possible, il peut s’en charger.
- Parfait ! Alors qu’il le fasse lui-même, ça fera toujours ça de moins à faire au Bureau Général des Actions, n’est-ce pas, André ! Ensuite ?
- Le tout-venant : P.F. sexe masculin, 10 ans, Colombie, demande que le patron de la mine d’or dans laquelle il travaille douze heures par jour lui permette de prendre un jour de congé pour aller chez le médecin ; R.M. femme, 52 ans, France, demande que son fils réchappe de son troisième cancer. A noter qu’elle est fichée comme bonne pratiquante et bonne chrétienne : messe tous les dimanche, et prière deux fois par jour.
- Tiens, ça me dit quelque chose, cette histoire. Elle serait pas déjà passée, elle ?
- En effet... hésita Matthieu. En 2008. Nous avions alors accédé à sa demande.
- Ouais, bon ben faut pas pousser, hein. Sélectionnée une fois, c’est déjà bien. Y en a des millions qui n’ont pas cette chance. Rejeté. Le chef laissa échapper un soupir de lassitude. Bon, ça me gave, là, les prières. Tu fais comme d’habitude, Matthieu : tu joues à pile ou face! »

L’échange fut interrompu par le bruit de la porte qui se refermait : un personnage imposant venait d’entrer dans la pièce. Bel homme d’âge mûr arborant une barbe fournie, le nouvel arrivant portait un costume blanc.
« Pierre ! s’exclama le patron, irrité. Tu pourrais frapper, on est en pleine réunion, là.
- Excuse-moi, répondit le grand homme d’un ton méprisant, mais c’est important. Comme tu le sais, demain c’est Noël.
- J’ai appris ça, oui... ironisa le chef.
- As-tu pris les dispositions habituelles, ou veux-tu que je m’en occupe ?
- C’est-à-dire que j’ai pas trop eu le temps. T’as qu’à t’en occuper.
- Bien, je vais donner des ordres pour qu’on les rassemble dans la même cellule pour le jour de Noël. Autre chose... Tu as tout pouvoir sur eux depuis bien longtemps, maintenant, et tu ne risques plus rien. Ne crois-tu pas que nous pourrions leur autoriser des sorties régulières dans le jardin ?
- Hum... le patron sourit. Tu sais quoi, je crois que l’esprit de Noël a de l’effet sur moi cette année... C’est bon, tu peux autoriser une sortie par mois au Messie et à sa Sainte Famille ! Et surtout, souhaite-lui un bon anniversaire de ma part ! »
Alors que Pierre sortait de la pièce sans répondre ni même se retourner, le chef s’adressa à André : « Toujours aussi sympathique, ton frère. S’il n’était pas le gardien des clés, il y a longtemps que je l’aurais envoyé en villégiature avec sa bande de copains... Enfin, revenons à nos moutons. Comment avancent les actions en cours ?
- Tout avance comme tu l’as demandé, lui rétorqua André, rendu un peu plus téméraire par une colère sourde.
- Allez, fais pas ta mauvaise tête. Parle-moi donc du volcan.
- Conformément à tes ordres, le Bureau Général des Actions a déclenché un début d’éruption du volcan Copahue, en Colombie. Pour l’instant, de simples fumerolles s’échappent du cratère, et la population reste relativement sereine.
- Beaucoup de prières nous sont parvenues de là-bas, ajouta Matthieu.
- OK, bon pour l’instant on laisse comme ça. Je verrai si on transforme ça en catastrophe de grande ampleur. Peut-être le 26, comme pour le tsunami... A voir. Bien, les amis, c’est pas que je m’ennuie, mais... »
Une nouvelle fois, l’entrée impromptue de Pierre l’empêcha de terminer sa phrase.
- « Oui, je sais, devança l’homme en blanc, vous êtes en réunion. Mais la personne que tu attendais est sortie du purgatoire.
- Ah ! Parfait ! Fais-le donc entrer. Quant à vous, les apôtres, je ne vous retiens pas. Ah ! Et demain, pas de réunion, hein. C’est férié ! » Ajouta-t-il en riant.

De retour dans son bureau, André n’avait pas le cœur à travailler. Comment accomplir une tâche qui n’inspire que du dégoût ? Un sentiment bien connu de nostalgie l’assaillit et il se prit à penser au bon vieux temps, lorsque l’homme en jaune n’était pas encore installé au bout de la table de verre. A sa place siégeait un être merveilleux, débordant d’amour et de compassion. Et à sa droite, son fils, leur ami et guide à tous. Mais un jour –André se rappelait précisément de cette journée de l’an 65- tout bascula. L’un d’entre eux, dont ils auraient dû se méfier au vu de ses antécédents, se retourna contre le Seigneur. Profitant d’un moment d’inattention alors que tous étaient occupés à fêter l’arrivée de Pierre parmi eux, et sa toute nouvelle responsabilité de gardien du Paradis, il s’empara de l’attribut du pouvoir suprême. Dès lors il ne cessa de s’en servir à mauvais escient, désavouant la doctrine originelle pour imposer la sienne.

- « Entrez, Joseph, ne soyez pas timide ! J’espère que ces quelques décennies de purgatoire n’auront pas été trop rudes. Mais n’exagérons rien, ce n’est quand même pas le goulag, n’est-ce pas ? Le chef ponctua sa plaisanterie par un clin d’œil appuyé. Comme vous le savez, nous allons maintenant décider si nous vous envoyons en Enfer ou au Paradis. Je devine dans vos yeux ébahis la question que vous vous posez : « mais reçoit-il ici tout le monde ? » Non, je vous rassure, je délègue une grande partie du boulot. Mais pour vous, c’est différent, Joseph. Je voulais voir de plus près celui qui est à l’origine de millions de morts...
- Je vous en prie, Seigneur, pardonnez-moi...
- On ne me coupe pas ! L’homme se leva et brandit une crosse incroyablement lumineuse, dont le pouvoir paralysa immédiatement son interlocuteur. Tout d’abord je suis heureux de voir que vous, qui avez -si ma mémoire est bonne- fait interdire toutes les religions dans votre pays, avez enfin été touché par la grâce ! D’autre part, pas de « Seigneur » entre nous... Ce nom me rappelle trop quelqu’un. Non, je vous en prie, appelez-moi Judas.

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Mon café lecture · il y a
Et bien, tirage au sort pour les malheurs qui nous accablent... Une histoire très originale et très bien écrite.

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