Noces de soupçons

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Je lis et J'écris. A part çà, il m'arrive de manger et de boire...

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Ce matin, sa montre est restée sur la table de chevet. Elle ne l’a pas mise avant de partir, il y a cinq minutes. Je lui avais acheté pour nos sept ans de mariage. Un petit cadeau pour fêter cette occasion. Depuis le début, elle m’avait fait comprendre qu’elle aimait qu’on lui fasse des cadeaux. J’ai toujours obéi.
Souvent, pour plaisanter, je l’appelle « ma chère ». Parfois, il m’arrive de pousser le vice jusqu’à l’appeler « très chère » quand le présent m’a coûté une blinde. Ça ne l’amuse pas vraiment. Elle sourit, tout au plus. Et encore, je suppose que c’est pour me faire plaisir. Pour me faire croire que j’ai de l’humour. Pour que je continue à la couvrir de ces petites attentions qui entretiennent le couple.
Mais ce matin, la montre est là. Dans la rue, son poignet se balance le long de sa hanche, léger et nu. Rien pour lui rappeler que je l’aime. Ce n’est pas ça, l’important. Avant toute chose, il faut qu’elle se souvienne qu’elle m’aime. Sinon, à quoi riment les cadeaux ? Les gens oublient vite l’amour qu’ils ont pour vous, le commerce est basé sur cette vérité fondamentale. Les rappels 24 carats, les aide-mémoires en émeraudes, saphirs ou rubis, voilà qui remet les idées en place. L’amour a un prix, vous en doutiez ?
Sa bague ? Puis-je vraiment compter sur elle ? Ces cinq dernières minutes, je l’ai cherchée partout dans l’appartement. Je la soupçonne de l’avoir retirée. Elle l’aura cachée dans un endroit improbable dont elle seule a le secret. Ou plus simple : elle l’aura conservée dans l’une des poches de son manteau. C’est qu’elle est maligne. Rusée. Fourbe.
Simon a longtemps eu des vues sur elle. D’ailleurs, c’est comme ça que je l’ai connue. Au départ, c’est Simon qui la draguait. J’ai simplement été plus entreprenant. Ça s’est joué à rien. De tout temps, les femmes ont adoré Simon ; ce type a toujours été une menace quand il gravitait autour d’elles. Curieusement, notre amitié n’a pas souffert de ma déloyauté. Très vite, il a compris que je l’aimais. Que ce n’était pas un coup d’un soir. Je crois même qu’il m’a respecté pour ça. Il a découvert en moi une forme de courage, si j’ose dire. Il est vrai qu’en dehors de ça, je n’ai jamais eu l’occasion de lui montrer ce que j’avais dans les tripes. Enfant, il me prenait pour un dégonflé, un pisse-au-froc. Et même si nous sommes restés en bons termes durant toutes ces années, qui sait s’il n’a pas gardé contre moi un fond de rancune.
Se peut-il qu’ils se soient déjà vus derrière mon dos ? Et par « vus », vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Si je m’interdis de prononcer certains mots, ce n’est pas par pudeur, loin s’en faut. C’est au-delà de mes forces.
Ce matin, elle pourrait être partie le retrouver. Débarrassée de sa montre, l’annulaire gauche libre de tout carcan, elle va marcher jusqu’à son immeuble, dans le 14e arrondissement. Sans doute passera-t-elle par cette boulangerie orientale dont les parfums déclenchent en vous un appétit immédiat. Plus jeunes, nous la fréquentions assidûment. Elle achètera sûrement quelques gâteaux pour manger avec lui après… après… Elle aime toujours manger après l’amour. Il lui est parfois arrivé de refuser mes avances pour la seule raison qu’elle était au régime.
Elle va entrer dans son bâtiment, emprunter les escaliers. Sa main va glisser sur la rambarde, réchauffant sa paume, l’apprêtant à toucher son corps sculpté.
Simon n’a pas arrêté le sport comme je l’ai fait. Elle me l’a souvent reproché. Le travail, les enfants… Ce rythme effréné n’était plus tenable, il a fallu sacrifier certaines choses. Tailler dans le gras du quotidien.
La porte sera déjà ouverte, elle n’aura plus qu’à la pousser. C’est sa façon d’accueillir toutes ses conquêtes. Lui patientera dans le lit, nu. Aussi nu que le poignet de Marlène. Elle évoluera doucement dans les couloirs de l’appartement, faisant résonner ses talons, exagérant sa démarche pour l’exciter. Puis, elle apparaîtra dans la chambre et stationnera quelques instants, silencieuse. Il exigera qu’elle se déshabille. Elle laissera tomber lentement chaque vêtement. Elle conservera ses chaussures. C’est ce qu’il demande à toutes les femmes avec qui il couche. Il ignore ce qu’il loupe. Si vous saviez la beauté de ses pieds… Ses orteils menus, le soin qu’elle prend à appliquer son vernis sur ses ongles. Quel gâchis ! Décidément, ce blaireau n’y connaît rien.
Elle s’approchera du lit. Il lui saisira le bras droit. Si elle avait porté sa montre, peut-être se serait-il blessé dans un geste maladroit. Peut-être que sa main se serait ouverte sur le rebord rugueux de la couronne ou par une aspérité tranchante du bracelet métallique. Alors, une large plaie aurait dégueulé de profuses giclées de sang. Elle aurait été obligée d’appeler les secours. Puis, direction l’hôpital. Le médecin aurait fait part de grandes inquiétudes. On lui aurait décelé plusieurs cancers incurables, dont un localisé au niveau des testicules. On aurait dû procéder à l’ablation au plus vite. Et j’aurais débarqué après l’opération. C’est à ce moment-là qu’ils m’auraient tout avoué et j’aurais été contraint de me montrer compatissant avec ce connard en vertu de sa maladie. Montrer de la commisération pour sa virilité. Mais, l’espace d’une seconde, j’aurais quand même posé sur lui des yeux impitoyables dans lesquels il aurait lu « voilà ce qu’il en coûte de me trahir ».
Mais puisque sa montre est juste là, avec moi, ça n’arrivera pas. Il va l’agripper par le poignet, ce poignet vierge de moi, et l’attirer dans son lit. Il va la serrer dans ses bras. Il l’embrassera. Partout. Elle va crier. Simon n’a pas d’enfant, il vit seul. Elle ne craindra pas de jouir, de hurler, de vibrer. Pas comme ici, où notre intimité est précaire. Les mômes nous scrutent, nous dissèquent sans relâche. Avec le temps, nos instants de volupté sont devenus facultatifs.
Après tout, je peux comprendre. Elle est sublime. Désirable. Elle doit croiser beaucoup d’hommes, susciter la convoitise de ces prédateurs. Entre nous, la vie a pris le dessus. Nous avons échoué à déjouer ses pièges. L’amour s’est sans doute désagrégé trop vite. Je n’ai rien vu venir. Je m’en excuse, Marlène. À quoi étais-je occupé ? Tout un tas de choses, c’est certain. Utiles ? À coup sûr. Vitales ? J’en doute.
Dans cette affaire, c’est toi qui as raison. Ta peau exige d’être caressée. Tu as encore le droit d’être aimée. Un autre que moi saura l’apprécier à sa juste valeur, sans conteste. Simon ou n’importe quel homme, le premier venu. J’aurai juste une chose à te demander : sois plus discrète. Pour le peu d’amour-propre qu’il me reste, je ne veux rien savoir. Mets cette foutue montre à ton poignet et ne dis rien. Ne me suggère pas par ces oublis que je te néglige. Ne me rejette pas. Ne délaisse pas mes cadeaux. Je…

Une seconde ! J’entends qu’on ouvre la porte. Quelqu’un est entré. C’est toi, Marlène ? Tu as oublié ta montre. Tu as fait demi-tour pour venir la récupérer. Un ange ! Tu dois te dépêcher, sinon tu vas être en retard au travail.
Discrètement, je jette un coup d’œil sur ta main gauche : la bague est bien là, enroulée autour de ton doigt. Elle brille comme l’auréole d’une sainte.
Tu m’embrasses et me quittes avec prestesse. Je suis soulagé. Heureux. Ce soir, je prévois de te faire l’amour. Je veux me rassurer, tu comprends. Je veux te montrer que je tiens à toi. Je sais que tu m’aimes. Je n’en ai jamais douté. Je suis fatigué, je n’ai pas bien dormi, voilà tout. Comment douter de nous ? Nous deux, c’est solide. Je me suis laissé chatouiller par le démon de la jalousie. Ces jeux puérils m’ont égaré, je m’en excuse. Mettre en doute ta fidélité ? Jamais plus !
Quel imbécile ! Avoir imaginé tout ça en moins de cinq minutes ? J’en ris à présent. En moi-même, je me moque de l’être jaloux que la solitude angoisse. Je te demande de me pardonner. Un con. Je ne suis qu’un pauvre con.

Et je suis planté là, à regarder la porte fermée depuis que tu as disparu derrière. S’invite en moi une hésitation désagréable. Dans ma poitrine résonne l’écho souterrain d’une urgence. Soudain, mes doigts se resserrent sur mon manteau. La porte claque derrière moi. Je te vois au loin. Je t’accompagne à distance. Juste aujourd’hui, Marlène. Pour être sûr. Sûr de quoi ? Nous verrons. Et demain ?

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