No man's land

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Les mots ont toujours été mes amis. J'aime jouer avec eux (parfois ils jouent avec moi), les triturer, en faire jaillir le sens caché, comme une évidence au coin de la rue là-bas, avec une ... [+]

On marchait, on marchait, on ne savait plus depuis combien de temps, encore moins pourquoi ni vers où. Dans une contrée ni plate ni montagneuse, mais quelconque, avec ça et là des chênes rabougris, de loin en loin un pin parasol pour y goûter une ombre propice, parfois un néflier de Géorgie pour s’y sustenter de ses fruits, et par-dessus les têtes un ciel laiteux à souhait qui ne présageait même pas la présence d’une lune ou de quelque étoile.
L’avantage évident de ne pas chercher à savoir où l’on est, d’où l’on vient, ni vers où l’on va, c’est qu’ainsi l’on n’est jamais perdu, n’est-il pas... !

La petite troupe était conduite par Socrate, ce vieil hibou tout déplumé, dont le crâne chauve luisait comme un fanal de navire ; avec ça, toujours aussi bougon, revêche, jamais content de ses propres pensées ni paroles, encore moins de celles des autres... à se demander quel plaisir on avait à l’écouter et à le suivre !
Il y avait là son disciple auto-proclamé, Platon, toujours prompt à pérorer, à émettre des propos abscons ou à se livrer à des blagues fumeuses et des jeux de mots laids pour gens bêtes.
Et Pausania, fille de petite vertu mais de grandes prétentions philosophiques.
Ainsi que Critias, jeune éphèbe amoureux fou de Socrate, qui pourtant l’ignorait superbement.
Plus quelques autres égarés, dont Galilée et Machiavel, ici présents par on ne sait quelle fantaisie uchronique.

A un moment donné passa sur leurs têtes un magnifique aigle noir, au vol majestueux. Platon eut la tentation de le dédier à Barbara, mais comme personne – et pour cause – ne la connaissait encore, il se ravisa, et n’en fit rien : à se demander même pourquoi en parler, puisque ce fut un non-événement...

Quand Socrate eut soif, ça tomba bien, on était juste à coté d’une fontaine, dans une vallée pas close. On se désaltéra, et Critias s’empressa d’aller lui-même porter de grands gobelets d’eau fraîche à son maître adoré : « Mi fa sol », lui répondit ce dernier d’un ton énigmatique qui laissa tout le monde perplexe. Mais son jeune disciple n’en tint pas compte, et s’offrit même de s’enquérir d’une bassine pour lui laver les pieds : peine perdue, le vieux philosophe ne voulut pas se déchausser. On mangea quelques figues prodiguées par les figuiers du coin (évidemment, pas par les pommiers !), puis on reprit la route, toujours sous la houlette de cet improbable guide.

Plus loin, on arriva à l’entrée d’une caverne, et Platon poussa tout le monde à y entrer, avec cet argument que c’était peut-être là une occasion pour que le chauve sourie... Mais ni Socrate, à qui ce trait d’humour était destiné, ni les autres, ne goûtèrent vraiment ce jeu de mots de bas étage !
La relative fraîcheur des lieux incita la délurée Pausania à se dévêtir totalement. Ce qui ne déplut à personne, et tout particulièrement pas à Galilée qui, dit-on, en contemplant ses jolies petites fesses, eut la prémonition de la rotondité de la terre : mais il fallut encore attendre plusieurs centaines d’années pour la vérifier.

Reprendre le chemin, certes, mais pour aller où ? Le vieux guide trancha la question, et prononça, en paraphrasant, par une splendide anticipation, un prophète qu’il ne connaissait pas, ces mots définitifs : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Bigre, il fallait avoir la foi, ma foi, pour le suivre comme ça, sur la seule foi de cette affirmation péremptoire ! Mais, comme après lui bien d’autres, qu’ils soient philosophes ou poètes, ont glosé sur cette parabole du chemin, après tout, ne leur jetons pas la pierre : ni les pierres, enlevons-les plutôt du chemin, pour ne pas s’embroncher, ça sera plus utile...

Allez savoir ce qui s’est passé, dans une histoire comme celle-là, sans témoin, sans queue ni tête et sans garantie, toujours est-il qu’il y eut, quelque part, une tentative de rébellion contre l’autorité du maître. Mais celui-ci prit rapidement conseil auprès de Machiavel qui, appliquant son précepte selon lequel il vaut mieux être craint qu’être aimé, l’aida à recouvrer son autorité sur la bande qui était sur le point de se débander.

Par la suite...
Quoi, quelle suite ? Vous n’imaginez tout de même pas que je vais aller encore plus loin ! Comme personne ne sait ce qui s’est passé là, ni même si ça s’est passé (ou dépassé, ou surpassé), encore moins où ni quand, il serait superfétatoire que j’ajoute une ligne de plus... à la rigueur un mot, même mal venu : FIN.
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