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Tara

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Aleph 12
Affiche


Hiver 2015 ; dans la ville en mouvement, quiconque levait les yeux au-dessus de la turbulence des carrefours, remarquait l’affiche. Au lieu des femmes colossales, luisantes de vie et de couleurs, le musée avait choisi une photographie noir et blanc de l’artiste. Le visage de Niki de Saint Phalle flotte sur une lumineuse mandorle, se délitant sur le pourtour vers un fond sombre. L’œil gauche de la femme est fermé pour mieux viser. Le droit, cerné de charbon, fixe sa proie, le spectateur, happé par le trou noir central - le canon de la carabine. L’arme surgit entre deux mains nues auréolées de dentelle, du blanc, saccagé à coups de crayon carmin. La chevelure, lisse, est recolorisée d’un roux sale.

Sur les quais, le bus court vers l’Institut, tout ivre de sortir de l’embouteillage, hochant la tête à chaque cahot. A l’intérieur, milieu d’après-midi sans heure. Le soleil ne parvient pas à monter au-dessus des fenêtres embuées. Peu de monde assis sur les banquettes ; quelques touristes, debout, se penchent pour apercevoir la colonnade du Louvre. Marie-Amélie, pelotonnée au fond, les pieds sur le chauffage, la tête contre la vitre froide, revient d’un rendez-vous. Elle n’est pas allée au bureau. Elle se sent importante. Elle a rencontré un libraire, son petit bureau recouvert d’un immense sous-main, le cuir doré des reliures aligné comme un décor derrière lui ; vu un manuscrit japonais à un prix raisonnable, l’achat se fera. Le dos, tendu et droit pendant tout l’examen de l’ouvrage, s’amollit dans la chaleur qui monte du radiateur. Le bus l’emporte, plus rien à faire. Avec son visage incliné et ses yeux sans repère sur les trottoirs qui défilent, elle s’imagine ressembler en cet instant à l’air pensif des photographies d’écrivain : prunelles grises presque effacées, posées sur une absence d’objet, halos de lumière granuleuse où le temps perd sa consistance. Sous son regard flânent, en bas sur les quais, des grappes de passants, amis de la lenteur ; ils suivent le pas de la Seine et absorbent, comme elle, avec volupté, ce que Paris a d’aéré, d’ouvert, de changeant et de lumineux.
Feu rouge. Pont du Carrousel. L’affiche, cernée de métal, flotte à l’extrémité d’une longue perche, en plein ciel, plein vent, noire et blanche sur le gris rapide des nuages. Marie-Amélie regarde le portrait, lit le titre. Non, ça ne peut pas être « son » exposition ! Sans doute une petite présentation biographique annexe. Le feu rouge s’attarde. Dates, nom du musée. Et pourtant, c’est bien ça ! Feu vert. Le bus tousse, crache, s’ébranle de tout son poids, ferraille et passagers. Secousse. La tête de la voyageuse part vers l’arrière, comme pour rester un instant encore avec l’image ; puis, dans un arrachement de ramifications invisibles, se décolle, lentement, et c’est une fraîcheur de sueur sur la nuque. Je pars déjà, était-ce toi, Niki ? Les longues mèches sales de la femme lui serrent la gorge. Marie-Amélie se laisse emporter, loin. A chaque effort du moteur, dans un crachement de fumée, s’épaissit le sentiment d’abandonner derrière elle toute la ville à sa grisaille, de rejeter en arrière les rues étroites, emmêlées de cheveux et de dentelle. Déçue. Orpheline.
Un simple graphiste ! Lui ravir les pachydermes féminins, gras et blancs, lui voler les danses à perdre haleine sans crainte d’aucun regard, les bras énormes, les fesses épanouies, les rires printaniers où des dents mordent l’air, les seins vert pomme, les ventres lisses où rebondit le soleil. N’était-ce pas ces images qu’il aurait fallu placarder contre le ciel, comme un manifeste décidé en faveur d’une vie forte et radieuse ? Rien ne viendrait donc refleurir l’hiver ?
L’image de l’affiche qui va s’éloignant vers l’arrière traîne dans sa tête, surfile d’un trait gris les quais de sa mémoire. Bercée de vague en vague, de pavé en pavé, la passagère revoit la noire silhouette de femmes armées et intrépides, cadrées par un écran de télévision. Des chiens jaunes enragés, le nez retroussé, prêts à mordre, sortis d’un film d’épouvante. Une petite fille, armée d’un tomawak, qui vient de blesser son cousin à la lèvre ; le jeu s’arrête, et le sang sur les mains ; la famille réunie tout autour, et pour la première fois, ce mot comme un insulte « garçon manqué ! ». Plus près, ce soir de décembre, son dernier amant, l’ »unique », l’abandonne brusquement en plein diner, pour ne plus revenir ; écartée, comme un parasite, l’envie de lui sauter à la gorge ; ignorée, l’élan de lui cracher en plein cœur la colère d’avoir été pendant deux ans, continûment et finalement, trahie. Dans l’entrée sombre, dernier contact avec sa joue ; cette peau d’homme qui râpe un peu. Un visage fermé, déjà tout à autre chose, s’éloigne. Un étranger referme la porte. Dehors, le nid des pies se laisse voir ; les arbres, presque sans feuilles. Et depuis ce soir-là, vouloir retenir d’une balle tout ce qui peut encore partir.
On a dépassé le Louvre. La circulation se densifie de nouveau. Au loin, l’éclat des coupoles dans la lumière rase. Les bouquinistes décrochent les liasses d’estampes, soufflent dans leurs mains. Marie-Amélie se renfonce dans son siège, fourre son nez dans son écharpe, bien décidée à n’accorder lors de l’exposition aucun regard à cette photographie.

Quelques semaines plus avant dans l’hiver. A la fin d’une journée de travail, lente, solitaire. Marie-Amélie, assise à son poste, ordinateur éteint. La bibliothèque ferme. Temps de partir. Le soirée, en cet instant dans son esprit, prend la forme d’un tunnel allant se rétrécissant : du jour électrique où brille le bureau neuf, vers le ciel bleuté de la rue, jusqu’à la petite lumière au-dessus de la table de la cuisine, et tout au bout, comme un point extrême, la solitude finale du rêve. Sa gorge s’est progressivement resserrée. Le bureau semble une île lumineuse et chaude au milieu d’une mer opaque ; tout autour, la ville se retrouve, se serre dans ses bars ou ses cuisines. Eh bien non ! Ce soir, elle irait se réchauffer aux figures bondissantes de Niki.
Obliger ses pieds, dans ce long effort vers le quartier du Grand Palais où rien ne l’attire. Que des touristes dans le métro bondé ; de ces gens souriants, un peu perdus, ces gens aux yeux comme des enfants, écarquillés, ânonnant le nom des stations, le doigt tendu. Une fois sortie, des avenues sans nom, larges comme des fleuves, des flots de cars ; la Seine comme un précipice se cache sous les statues dorées de ses bords. Lourd, le sable des chemins ; lourde, l’architecture des expositions universelles ; lourds, les nuages couleurs de zinc. Tête encapuchonnée, baissée contre le blizzard. Ici, ni boulangerie, ni café. Un Indien que personne ne regarde psalmodie des mantras incompréhensibles à l’adresse des passants en remuant des marrons éclatés sur un tonneau.
Escalier interminable, hall glacial. Récupération aux toilettes du musée. Pleurer contre le mur sa fatigue et le froid, grignoter les derniers vivres, avaler le thermos de thé. Enfin, l’antichambre de l’exposition. Biographie, circonstances, entourage de l’artiste. La visiteuse, appliquée, apprend ce qu’il faut savoir. Elle écoute les interviews, ce drôle d’accent.
La salle des Nanas et des dessins. Haute de plafond, brillamment éclairée, noire de monde. Au mur, des arbres épanouis, des représentations colorées de l’amour ; à ne pas lire les cartels, on pourrait les prendre pour une célébration. « Mon amour, que vais-je faire maintenant que tu m’as quittée » dit une grande peinture rectangulaire. Toutes les femmes le savent, n’est-ce pas - n’est-ce pas Madame ?- qu’il n’y a plus rien à faire dans ce vide ? Nous n’avons pas la force, dans cette désolation sans nom. N’est-ce pas ? Et le rire de Niki de Saint Phalle, éreintant de son pinceau celle en gris qui pleure, celle en noir qui meurt, celle en vert qui voyage, celle en rose qui cherche à nouveau. Ah, la honte d’être encore une de celles-là, qui tourne autour de l’arbre central, planté de cœurs rouge vif !
Il fait chaud dans la pièce, le parquet grince sous les pas nombreux des spectateurs. Beaucoup de couples. Que doivent-ils penser ? Quelles fausses histoires tiennent encore leurs mains réunies ? Lourd, le manteau sur les bras de Marie-Amélie. Nulle part où s’asseoir. Le bas du dos, tendu d’avoir piétiné. Et les Nanas, écrasantes d’enthousiasme.
Lentement, passer à la salle suivante. Toute en longueur, le plafond bas, fraîche. Personne ne s’y attarde. Ah, c’est la salle des Tirs. Le visage de l’affiche lui fait un signe, couleurs froides où le regard se repose enfin.
Une minuscule télévision passe un film. Un terrain vague et des parois rocheuses. L’artiste, en veste à carreaux, entourée d’amis masculins. En bras de chemise, décontractés, avec un léger déhanché, ils fument, sourient, admirent ; leur curiosité devient la mienne, leur patience devient la mienne. Dans ce décor de Western, sous ce soleil américain, Niki est heureuse, énergique. Ses pieds semblent prendre appui sur le regard de chacun de ces hommes, équilibre sur de la lumière pure. Ses gestes rapides placent des ballons remplis de couleurs dans un fatras de plâtre et d’objets, des baigneurs, des lambeaux de tissu. Une fois durci, le panneau est suspendu contre la roche. Niki va se poster à quelques mètres.
Revoilà, sur l’écran, le visage de l’affiche, concentré, précis. Que vise-telle ? Un mari ? Un père ? Les hommes en général ? Le sourcil levé, net comme la certitude d’atteindre sa cible. L’œil unique lance un regard sans pardon, calculé comme une trajectoire de balistique. Le coup part.
La spectatrice reçoit la balle en plein ventre. Explosion, c’est une femme qui tire. Une femme en dentelles, les cheveux colorés. Non ! Non et non ! Le chemin si décidé de la balle, c’est une enfant qui court à perdre haleine dans une forêt qu’elle ne connaît pas ; c’est le sifflement furieux de l’air à ses oreilles, à peine le temps de s’étourdir, et à la lisière, l’éruption du soleil, l’odeur de l’herbe sous le grand ciel tournoyant. Marie-Amélie voit son corps pulser d’une chaleur vive. Sur la télévision, en gros plan, le plâtre explose et laisse voir des vagins crevés au milieu de gravas, dégoulinants de bleu, de rouge ; un tas de bébé mort nés. Niki saute de joie, bat des mains et court voir le résultat, suivie des hommes en chemise. Les couleurs retrouvées se mélangent, Marie-Amélie, toute seule face à l’écran dans la grande pièce grise, plonge les mains dans les ventres, ouverts et brillants. Bientôt, une autre explosion la secoue de haut en bas, creuse un nouveau cratère, et lui donne envie d’éclater d’un rire énorme. Que son histoire d’amour est petite et sérieuse ! Pendant un instant, à l’écoute des déflagrations, Marie-Amélie devient la balle qui file, brûlante, comme une folle, précise et sans arrière-pensée.
Non ! Non et non ! En cet instant, elle se voit taper du pied à toutes forces sur le parquet de la grande salle. L’image est un corps qui se contracte, puis se détend comme une arme de jet, le pied droit enfoncé dans le sol, la tête haute qui regarde vers le plafond...Un regard de défi, le cœur battant de peur. Face à un adulte ? un homme ? La voilà grandie. Elle ne fera plus jamais plaisir. Plus jamais de culottes en dentelles qui attendent d’être enlevée, plus jamais de lèvres roses qui attendent un baiser. Plus de quête de ces compliments qui ne viennent pas. Elle visera au cœur ceux qui l’aiment du bout des lèvres. Elle aura des cheveux rouges qui flamboient contre le soleil d’hiver. Cet homme de décembre n’est que le premier d’une longue colère.
Dans la boutique du musée, les amoureux achètent des cartes postales : arbres de vie, cœurs roses, fleurs enlacées. Marie-Amélie sort, l’affiche sous le bras, l’air décidé. Un plaisir de la punaiser sur le mur à grands coups de marteau !
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