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Nids de poussières.

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C’est l’histoire d’une chaise, d’une table et d’un verre. Tous les trois vivaient dans la même maison. Ils étaient heureux. On ne peut pas dire qu’ils étaient amis, car ils n’avaient tellement de points communs, à part le fait d’être dorlotés par leur propriétaire.

La chaise n’en était pas à sa première maison. Elle avait connu une autre demeure, mais toujours dans la même famille. D’abord chérie par des grands-parents, elle avait vu grandir des marmots qui couraient autour d’elle aux sons de musiques et de chants enfantins. Un jour, sa paillasse se fit plus tendre, plus moelleuse et plus fragile. On l’emmena se refaire une beauté, et le tour était joué ! C’était reparti de plus belle dans la maison familiale : les repas, les jeux, les conversations, les lectures et les mailles des aiguilles à tricoter... que de services à rendre pour juste un bout de bois taillé ! Avec le temps, la chaise était de plus en plus utilisée. De nouvelles activités l’accaparaient : les siestes, les programmes télés... Elle devint aussi l’observatoire à oiseaux préféré de son propriétaire. Les enfants avaient grandi et ne jouaient plus avec elle. L’un d’entre eux ne l’abandonna cependant pas, quand le propriétaire tomba sur le sol sans plus jamais se relever. Elle ne put rien faire. Après tout, ce n’était qu’une chaise.

La table, quant à elle, ne fut jamais remise en état. Elle n’en a jamais eu besoin, toujours recouverte d’une nappe. En fait, la table a toujours été un peu jalouse. Elle était faite du meilleur bois, sculptée aux pieds, d’un ovale splendide, digne de participer à un banquet royal qui offrirait les meilleurs mets. Mais voilà, à chaque fois, on la recouvrait d’un tissu épais, comme pour la cacher. Oh bien sûr, encore aujourd’hui elle est magnifique ! En bien meilleur état que cette pauvre chaise. D’ailleurs, la table était aussi jalouse de la chaise, car une des règles de la famille était : « il est interdit de monter sur la table ! » Alors que la chaise avait le droit de presque tout ! Et puis le propriétaire, s’il s’était appuyé sur la table, il ne serait pas tombé ! Mais voilà, il avait préféré prendre appui sur la chaise. Et maintenant, la table aussi était dans une autre maison. Mais pas la même que la chaise.

Le verre en cristal, aux fines ciselures en fleurs, avait aussi été heureux. Il a participé à tous les évènements de la famille : mariages, naissances, anniversaires, et toutes bonnes nouvelles que la vie peut amener. Oh, il a bien connu quelques moments de tristesse ci et là, mais il était toujours présent pour réconforter la main qui le portait. De là où il était le plus souvent, il dominait la table et la chaise, et cela lui convenait fort bien. Il a perdu plusieurs de ses amis dans le service, mais lui, est resté debout, toujours prêt à la besogne. Quand la chaise a été défaillante, et que la table était trop loin, le verre a tout vu. Il aurait voulu aller rafraîchir son propriétaire, mais sans une main pour le soutenir, il ne fut d’aucune utilité avec son unique pied. On l’enveloppa dans un vulgaire papier journal, et on le plaça sur une étagère, dans une maison plus petite. De là où il était désormais, il dominait les verres de cuisine qui le narguaient avec leurs décorations stupides.

La chaise, dans sa nouvelle maison, s’ennuyait à mourir. Son nouveau propriétaire ne s’en servait pas. Il ne voulait pas l'abimer. Donc, elle restait dans un coin, à regarder ses répliques de piètre qualité trôner dans l’espace de vie. On ne lui faisait confiance que pour lui poser avec parcimonie, du linge en attente d’être rangé rapidement. Même le chat se faisait gronder lorsqu’il tentait une approche sournoise. « Il faut prendre soin de la chaise du grand-père. » Voilà ce qu’elle a entendu la chaise.
« Les flatulences chargées de feu grand-père n’avaient jamais troué mes paillasses, et voilà qu’un simple courant d’air deviendrait mon ennemi ? » se demande-t-elle. Pour toute réponse, on lui colla un coussin sur l’assise.
Tic-tac. Tic-tac.

La table, quant à elle, eut un meilleur sort que la chaise. Elle continua de soutenir tout un tas de choses utiles à ses nouveaux propriétaires, mais toujours recouverte de nappe épaisse. Parfois, elle avait la chance d’apercevoir le soleil après un repas, lorsqu’on lui retirait ce vulgaire morceau de tissu pour le nettoyer. Mais cela ne durait pas longtemps. Et si par malheur un des nouveaux enfants venaient à poser sur son bois magnifique, un crayon, un jouet ou une friandise, vite vite vite, on lui faisait retirer pour venir mettre à la place un nouveau couvre-chef provisoire.
«  Ne savent-ils donc pas apprécier mes parures ? se demande la table tristement. Même quand la maison est vide on me cache. Qu’ai-je-donc fait pour mériter cela ? Pourquoi m’a-t-on sculpté de la sorte ? Toutes ces heures passées à me rendre telle que je suis pour m’en priver l’usage... »
Tic-tac. Tic-tac.

Le verre en cristal vécu longtemps. Très longtemps. Oh, il ne prit pas la poussière, ça ne risquait pas ! Rangé dans une belle armoire, derrière une vitrine, on le présentait du bout des doigts comme « le dernier verre du grand-père ». Si par chance, il était sorti, c’était pour faire admirer de plus près ses ciselures d’exception. Mais bien vite, il était remis à sa place, au profit des autres verres voisins aux polarités douteuses.
« Je me sens vidé, se dit le verre sur son étagère. J’aimerais tomber, m’exploser à terre, pour qu’enfin on me manipule de nouveau avec amour. Il ne me reste plus que cela. »


Bien des années plus tard, la chaise, la table et le verre se retrouvèrent. C’est facile de créer ce moment idéal dans une histoire. Alors, j’ai eu envie de les réunir. Je vais vous expliquer la raison de leurs retrouvailles.

La chaise : « Bonjour la table ! Que fais-tu ici ?
La table : Ah, tiens ! Bonjour la chaise ! Toi aussi tu as une nappe maintenant ? Tu vois, moi, on me l’a enfin enlevée ! Tu as vu comme je suis belle ainsi ?
La chaise : Ce n’est pas une nappe, mais un coussin. Il parait que c’est pour protéger ma paillasse.
Le verre : Et moi ? Vous m’oubliez ?
La chaise et la table : Ah ! Bonjour le verre ! Ravies de te revoir ! Tu n’as pas changé !
Le verre : Ça ne risque pas ! On ne s’est pas servi de moi depuis qu’on nous a séparés ! Je sonne creux comme un carrelage mal posé ! Mais, et vous ? Comment êtes-vous arrivés ici ? Oups ! »
Le verre s’interrompit et failli avoir le vertige. Une main inconnue venait de lui faire pendre de l’altitude.
« Cinq euros pour vous, ma demoiselle ! Il est beau, hein ? Pièce unique !»
La demoiselle en question reposa Le verre sur la table, tira La chaise vers elle, s’assit dessus en ôtant le coussin et caressa La table des deux mains.
« Et si je vous prends le tout, ça ferait combien ? Sauf le coussin, il est immonde, désolée. Je viens de m’installer dans un studio, je suis étudiante. Si le prix est raisonnable, ça m’intéresse. »
Le brocanteur négocia un prix avec la jolie demoiselle et l’affaire fut conclue.

L’ancien propriétaire en date de la chaise avait changé son mobilier après un remariage.
La table, quant à elle, devint trop petite pour la famille qui s’agrandissait avec une famille recomposée.
Le verre avait fini par prendre une place trop importante sur l’étagère, quand il avait fallu y ajouter un service complet d’un autre grand-père peut-être aussi tombé d’une chaise.

Bien sûr, ces objets qui, pendant de longues années, auraient pu louer un emplacement au musée Grévin, ont permis d’éviter à certains de culpabiliser, ou d’être celui qui pourrait donner l’impression de ne pas faire vivre un souvenir. Mais, ça sent un peu la patate chaude si l’adversité ne s’en mêle pas, non ?

On aurait pu dire de la chaise : « Vas-y, assieds-toi sur la chaise du grand-père ! Ça lui aurait fait bien plaisir ! Et puis, si elle casse, on la réparera, ou sinon, c’est que son heure était venue, comme nous tous un jour ! En attendant, que de souvenirs à venir tant qu’on l’utilise !»
On aurait pu dire de la table « Tiens ? Et si je mettais des sets de table parfois, afin qu’on profite tous de ses belles couleurs ? Et puis ma foi, si un coup de couteau ou de fourchette se perd, on pourra dire qu’elle a vécu ! J’ai des rides et on m’aime encore ! »
On aurait pu dire du verre : « Tchin et re-Tchin ! Avec un verre de cette qualité, le breuvage n’en sera que meilleur ! A la santé du grand-père ! »

J’aurais pu ajouter : un livre qu’on ne prête pas pour ne pas l’abîmer, un parquet ciré d’excellente qualité qu’on recouvre de tapis... je suis certaine que vous en trouverez d’autres des exemples, il suffit de regarder autour de vous !
Faites des photos pour faire vivre vos souvenirs : ne placardez pas des objets, ça rend triste !

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