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Nénette

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Mô Honor

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Nénette

Devant lui, s’étalait grand ouvert le recueil des poésies de Rimbaud, comme une provocation mais aussi comme une dernière offrande à sa sœur.
Il avait tout préparé sur la table basse pour ces retrouvailles. Le thé infusait, fleurant bon le jasmin, une pomme tendait ses joues bien rouges. Il rêva de sa sœur en blanche neige, petite fille de porcelaine, il en était le prince.
Il joua sa vie aux dés, du moins la vie de ce soir-là : Nénette ! Ça vaut 4 points au jeu du 421. Ce n’était pas énorme mais il s’en contenterait pour la soirée. Il feuilleta distraitement énervé les livres sur la table - Rimbaud et son « rêve pour l’hiver », Baudelaire et sa « passante », tous des charlatans, qui emplissaient la tête des bonnes-femmes de sottises !
Sa sœur n’arrivait toujours pas. Son absence confirmait ses incessantes traîtrises. Il allait devoir partir sous peine que son retard ne se fît remarquer. Anxieux, il demanda une dernière confirmation aux dés. Puis les rangea. - Décidément nénette encore et ses 4 points. Comme si ce n’était pas un signe ça ! C’était le signe. Le bon signe. Même si en 42 ans, il n’avait jamais entendu un mot aussi totalement stupide que Nénette. Stupide et insupportable.
Un dernier coup d’œil. Il y avait bien assez de thé qu’il versa dans une thermo en guise, comme prévu – si elle avait été là ! -, de réconciliation avec sa sœur. Elle aimait l’acheter en vrac trouvant suspect le contenu des sachets.
Il prit son blouson, décrocha le téléphone (on ne sait jamais !), baisa la rose des sables de son pays natal - Allah seul sait où elle traîne encore ; Elle avait pourtant bien promis de rentrer tôt ce soir-là ! – et il quitta l’appartement afin de se rendre au théâtre où l’attendait sa femme.

Dehors c’était, à Lyon, la fête des lumières. Chaque rebord de fenêtre pavoisait sous la clarté un peu chancelante des bougies.

Heureusement l’appartement de sa sœur se situait en plein centre, juste au-dessus du théâtre le « carré 30 ». On y représentait la nouvelle d’Edgar Poe « l’enterrement prématuré ». Il haussa les épaules, précipita son pas saccadé pour accéder à son siège rouge-sang réservé. Déjà un des acteurs monologuait. Toutes ces manifestations ne lui procuraient qu’un profond ennui - que des histoires pour les gonzesses. Mais ce soir dans son chagrin, il avait, même s’il cherchait à se le cacher, tant besoin de sa femme.
La pièce s’éternisait dans un décor marin, s’éternisait cet enterrement prématuré au milieu d’insupportables piaillements de poulaillers. Exaspéré, il s’éclipsa. Sa voisine hypnotisée par le jeu des comédiens ne s’en aperçut pas.
Alors que personne dans le clair-obscur de la salle ne comprenait pourquoi le mari enterrait si vite sa conjointe, il se rassit, tristement tendre, auprès de son épouse. Sa présence le rassura.
- Où étais-tu passé souffla-t-elle
- Chut, c’est rien j’étais aux toilettes.

La ville auréolée d’ambre les ramena chez eux. Ce n’est pas trop tôt pensa Djilali. Il faisait doux pour un soir d’hiver - comme le rêvait Rimbaud se surprit-il à murmurer, furieux.
- Qu’est-ce que tu marmonnes s’inquiéta sa compagne, tu sembles si tendu ?
Il serra sa main dans la sienne, esquissa, honteux, ce qu’il prenait pour une faiblesse - un baiser. Djilali se sentait devenir fou. Il en perdait sa virilité, ce Rimbaud et ce Baudelaire, ces marabouts de malheur lui avaient sûrement jeté un sort. Il n’aurait jamais dû toucher à ces livres de poésie, ils l’avaient marabouté. Il pouvait en mourir !

Heureusement surprise par ce qu’elle prenait pour un moment inattendu de tendresse, son épouse se blottit contre lui – c’est l’effet des bougies songea-t-elle radieuse, elles rendent le monde comme la lumière, plus doux.

Avant d’aller se coucher il jeta dans la poubelle le restant du thé. Il n’en aurait plus jamais besoin, espéra-t-il, il avait accompli sa mission, retrouvé sa dignité d’Homme.

Tout en honorant mécaniquement son épouse, il regretta que le devoir d’honneur lui infligeât de tels sacrifices. Soudain, l’orgasme le secoua comme un sanglot, un sanglot libérateur – peut-être naîtrait il de l’Hadès un garçon, un garçon qui le comprendrait. Entre peine et fierté, il s’endormit.

Deux jours après, lisant dans le journal l’annonce de la mort de sa sœur suite à un arrêt cardiaque, il prit une ultime crise de nerfs. Il s’étouffa de rage. Ce crétin de médecin légiste, Abdelatif, son meilleur ami, avait donné aux journalistes, comme prénom, le surnom insupportablement impie qu’elle s’était attribué, Nénette.
Il pensait pouvoir au moins faire confiance à son ami. Il l’avait payé assez cher quand même !
Mô Honor février 2016
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