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Nelly

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Jacques Ferran

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Elle leva les yeux au ciel pour vérifier si l’étoile qu’elle avait perçu, scintillait encore, si elle était toujours perceptible à l’œil nu. Légèrement orangée, les éclats semblaient s’atténuer. Le sol se dérobait sous ses pieds. Quelle cruche elle était ! Comme si une étoile pouvait encore scintiller pour elle... ou même pour la planète ! Le silence laissait la place au ronronnement triste et monotone de la climatisation géante de l’atmosphère sous bulle de verre de synthèse. Lorsque la centrale informatique fonctionnait correctement, le dôme pouvait se voir tapissé de panoramas rappelant l’ère précédant la Grande Érosion Finale, celle où la couche d’ozone nous permettait de vivre comme des êtres humains... pas comme des sous êtres réfugiés, en latence de survie, de sous vie sous vide... Un biper stridula dans le silence. Ses yeux clignèrent, comme rappelés à l’ordre. Il était tard et elle avait débordé sur le couvre feu, couvre souffle aurait on pu dire, puisque le temps de respiration dans la bulle était compté et ce afin que tout le monde puisse prendre l’air. Ensuite, de retour chez soi, c’était de l’air de seconde zone, où le monoxyde de carbone mêlés à l’azote disputaient la place à l’oxygène... mais depuis le temps, le système respiratoire humain commençait à s’adapter.

Elle interrompit la sonnerie et se dirigea lentement vers la tour de verre et d’acier polymérisé, posa sa main sur la poignée qui reconnut son empreinte génético-dermique et se déverrouilla. L’ascenseur tube molletonné l’emmena vers les appartements célibataires au 324éme étage très rapidement, trop rapidement d’ailleurs. Elle supportait de moins en moins ça. Elle ne disait rien à personne. Trop risqué, il suffisait que ça se sache pour qu’aussitôt, on vous envoie en centre de thérapie.
Ça, elle avait eu l’occasion d’y faire un passage quelques mois auparavant, et elle s’était jurée de ne jamais plus y mettre les pieds. D’ailleurs, elle préférait mourir... de toutes façons, elle n’était là pour personne, personne ne l’attendait, même dans la section célibataire de la tour, elle ne rencontrait jamais âme qui vive.
L’ascenseur tube s’arrêta en douceur, comme dans de la guimauve. Son cœur se souleva, prise de nausée, elle pâlit d’un coup... La valve s’ouvrit sur le visage d’une femme, visage ovale quasi parfait, qui esquissa un sourire, timide, puis gêné quand elle vit la pâleur cadavérique de Nelly. Elle baissa les yeux pour ne pas la gêner, qu’elle ne s’imagine pas qu’elle puisse dire ou faire quoique ce soit qui la mettrait en danger.

-Ce n’est rien, murmura Nelly, à peine audible.
-Je n’ai pas mangé depuis hier soir, ajouta-t-elle, presque en s’excusant.

La petite brune releva les yeux et sourit, pauvrement, légèrement contrite. L’ascenseur tube reprit sa reptation ascendante dans le silence le plus complet. Nelly se sentait de plus en plus mal, elle sentait des larmes se former aux commissures de ses yeux et ne savait plus si c’était son cœur qui se serrait ou la nausée... Cela lui rappela Sartre ! L’enfer c’est les autres, le regard de cette femme auquel elle voulait échapper... L’ascenseur qui n’arrivait pas et... elle sentit qu’on lui tapoter la joue et qu’une voix toute douce se faisait entendre... elle rouvrit les yeux et sentit le sol spongieux des couloirs de l’immeuble sous son dos et ses épaules.

-que m’est il arrivée ? Laissez moi, je vais bien, ça va aller mieux, je vais rentrer chez moi ! D’ailleurs, je suis au bon étage et à la bonne section ! Ce n’est rien, ce n’est rien du tout ! Excusez moi pour ce dérangement... oubliez tout ça ! et merci quand même, mais ne vous dérangez pas ! Il ne sert à rien de prévenir le service d’assistance de l’étage, on ne va pas les déranger pour si peu, merci, merci et au revoir...

Les larmes continuaient de couler sur ses joues et sa tonalité vocale devenait suraiguë, proche de l’hystérie. Une main se posa sur sa joue et écrasa une larme. Elle tressauta.

-Merci et au revoir !

Et elle s’avança vers sa bio porte qui scanna sa pupille et fit coulisser le panneau bio-PVC pour la laisser entrer.

Elle se glissa sur le mur d’étoffe-psycho-réactive qui changea délicatement de couleur et de texture, se moula sur son corps, activa des séries de massages éléctro-sensitivo-accoustiques. Une musique s’insinua dans son cerveau telles des aiguilles d’acier laserisées creuses qui aurait diffusé des psychotropes... un peu comme lorsqu’elle se laissait remplir de lait rassurant au sein de sa mère il y a longtemps, si longtemps... elle s’endormit doucement dans ce cocon éléctro-psychique...

Ses yeux tentaient de s’habituer à l’obscurité artificielle provoquée par la grande centrale informatique qui organisait toutes les durées du rythme biologique des humains en accord avec les faunes et végétations maintenues artificiellement en survie... à présent tout n’était que survie... Nelly pensait bien que la race humaine et ce qui l’entourait allait rapidement disparaître... Pourtant depuis l’avènement du christianisme, quelques millénaires auparavant, on pouvait toujours trouver les prémices d’une éventuelle fin du monde récurrente. Il s’agissait plutôt d’une crise de pessimisme de sa part. L’homme trouverait toujours de quoi se rendre toujours plus malheureux sans jamais s’auto éliminer de la surface du globe.

Nelly perçut le début de l’aube programmée pour simuler un été indien, un de plus pour les habitants du Dôme Estasia, le plus petit mais le plus peuplé de tous les dômes de survie... La bio porte coulissa et deux psychinfirmy s’avancèrent. L’une d’elle tenait une planchette à écran plasma et son œil équipé d’un traceur optique infra rouge fit un point incursif dans l’œil à peine entrouvert de la jeune femme. Aussitôt sa plasma planchette se mit à clignoter, des chiffres, des formules et signes cabalistiques envahirent l’écran. L’autre psychinfirmy ouvrit une petite mallette et en sortit une espèce de mini seringue sans aiguille attendant une approbation ou une dénégation de sa collègue. Approbation qui ne se fit attendre d’un simple mouvement de doigt par la « mère supérieur », la deuxième s’avança sans bruit avec le regard droit de celle qui obéit sans poser de question. Pourquoi des questions d’ailleurs, elle était heureuse et c’est sans scrupule que sa main s’avançait, ferme, vers le cou de Nelly... qui se mit à hurler, elle venait de comprendre, elles allaient la ramener en centre de thérapie adaptative comportementale. La psychinfirmy sursauta violemment et manqua lâcher la seringue. Nelly sauta du sarcolit encore nue et se jeta sur la « mère supérieure » et lui planta son pouce dans l’œil traceur optique et se lança vers le couloir par la porte qui était restée ouverte.

La panique faillit un instant s’emparer des deux soignantes semi robotisées mais leurs bras vigoureux, synchronisés, accrochèrent chacun une épaule, coupant net l’élan de Nelly ! Vigoureusement, elles administrèrent, sous forme de mini seringue, une double dose de « QuietCerv », qui eut pour effet de la calmer quasi instantanément... Elles la tenaient encore fermement et firent demi tour sans aucune incertitude... on les sentait habituées à de telles tâches, besogneuses à souhait...

Alors, le crâne de la « mère supérieure » explosa, tel un œuf de sang et débris de fœtus, suivi pratiquement immédiatement par celui de la subordonnée de la même façon, arrosant de façon nauséabonde Nelly... qui s’écroula, soutenue par rien de mieux que deux cadavres étêtés... Nelly ne réagissait de toutes façons plus depuis la piqûre. La petite brune au visage ovale se précipita vers elle et essuya son visage d'un mouchoir de coton reprogrammé. Elle déposa sur son front un baiser et finit de nettoyer sa joue d'un éclat de cervelle tremblant. Elle appuya Nelly, assise, le dos contre le mur du couloir et repoussa les corps des psychinfirmys dans la cellule de nuit et tira la porte. Il allait falloir faire vite. En principe, les actions des personnels soignants de cette catégorie ne dépassaient jamais le quart d'heure, tout au plus la demie heure. Et les responsables des centres étaient informés des arrivées des patients.

L’état de la femme ne lui permettrait pas de fuir très loin ! Il faudrait ruser, déjouer la logique de cette grande machine. D’autant plus que la plupart des habitants du dôme étaient tracés dès la naissance et à moins d’être issue de la Grande Familliae ou de rentrer dans un de ces groupuscules d’Anarcho-variateurs, la micro cellule reliée au Système Informatique Général par ondes ramailliennes retrouvait ses « ouailles » au mètre près s‘il le fallait ! Elle appela l’ascenseur tube, poussa Nelly dedans et s’y introduisit aussi et demanda le sous sol 7ème niveau, la galerie marchande. Elle aviserait dans la foule... L’ascenseur s’arrêta doucement, les parois s’écartèrent... quatre bracelets d’aciers équipés d’aiguilles se refermèrent sur les poignets des jeunes femmes. Les aiguilles injectèrent une dose de « QuietCerv » à chacune d’entre elle, deux robot civières les réceptionnèrent, les sanglèrent et, dans un calme et un silence impressionnants, les conduisirent à travers une foule impassible, froide, panurgienne jusqu’au véhicule de service, un long cylindre en plexiglas fumé sur coussin thermo dynamique. Elles furent insérées dans l’ambulance qui fila dans les divers canaux magnétiques qui conduisent au centre de thérapie adaptative comportementale.
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