Naissance d'un mythe

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Préambule

Le périple d’Ulysse est mentionné dans plusieurs anciens textes grecs et certains d’entre eux racontent qu’au tout début de son Odyssée le héros, guidé par Eole, aborda au Tartare où il rencontra le célèbre Sisyphe. Aucune trace n’est cependant visible dans le texte d’Homère et la raison de cette absence est aujourd’hui inconnue. Un oubli ? Une omission volontaire ? Peut-être le personnage du Roi maudit n’était-il pas assez romanesque ? Ou était-il trop tragique... ? Il n’est pas non plus exclu que ce passage insolite ait été effacé par les générations qui succédèrent au génial poète...
La motivation du Dieu des Vents est également inexpliquée : souhaitait-il aider son fils condamné par le tribunal des Dieux ? Souhaitait-il lui apporter un soutien ou, au contraire, le tourmenter ? Comment répondre ?
Il n’est pas clairement non plus établi que le malheureux Roi de Corinthe fût le grand-père du vainqueur de Troie, mais il est certain que ce dernier fût pris de compassion pour le bagnard éternel. Bien avant lui Sisyphe n’avait-il pas défié les Dieux ? Sa ruse ne les avait-elle pas dupés ? Ulysse était touché par ce personnage légendaire et son destin exceptionnel faisait naître chez lui un légitime sentiment de fraternité.
Et qui sait, peut-être avait-il des choses à lui apprendre ? Alors Ulysse s’approcha de lui...


I – Le dernier mot

« Sache Ulysse, toi l’homme aux mille tours, que si les Dieux m’ont envoyé sur cette montagne maudite, sache que je reste ici de mon plein gré !
D’aucuns ont déclaré que j’étais le plus rusé des hommes et tu sais Toi, mieux que personne, qu’il ne faut pas s’arrêter aux histoires pour saisir la trame d’une vie. Alors me croiras-tu si je te raconte comment j’acceptai la sentence de Zeus à mon encontre ?
Oui ! Je fus condamné à rester ici, à remplir cette tâche insensée... mais peinant chaque jour comme une bête de somme, j’ai eu le temps de trouver les brèches de cette prison... Oui ! Les Dieux ne sont pas infaillibles et je puis en témoigner moi qui ai trompé la Mort d’abord et Hadès ensuite !
Je te le dis, s’échapper du Tartare est possible et Sisyphe n’a pas dit son dernier mot ! Toutefois il n’est pas encore temps. Ici sur cette montagne illustre, je me suis fait le héraut de l’humanité, désormais près des Dieux je devenu messager.
Les simples voient en moi la victime ultime de divinités enragées et ils en conçoivent une crainte démesurée. Cette peur les aveugle et ils restent à croupir dans leur fange comme du bétail. Malheur sur eux car c’est aux clairvoyants que je m’adresse ! Le chemin que je gravis chaque jour est le texte que j’envoie aux hommes, cette montagne est la tour d’où part mon signal. D’ici j’envoie le message qui dénonce la vanité des mortels et mon rocher est la métaphore de tout ce dont s’encombrent les hommes pendant leur vie... Haines, passions, luttes et ambitions... Tout ce qui empêche, tout ce qui retombe et les ramène au pied des sommets qu’ils souhaitaient atteindre !
Voilà mon message et mon travail s’arrêtera quand les mortels en auront saisi la portée. »





II – « L’insuffisance centrale de l’âme »*

« Les hommes me croient fou, ils disent que je suis devenu insensé. Princes ou bergers, tous s’estiment légitimes pour me juger.
Moi, chaque jour, je gravis la montagne et chaque jour je parle avec les Dieux. Je porte le poids de la condition humaine et les Immortels peuvent voir ce qu’être né de femme signifie. Sans magie, avec volonté et parfois avec ruse, je traîne mon sort. Et le soir je porte ma carcasse épuisée jusqu’à mon abri.
Toi Ulysse qui as beaucoup voyagé, ne m’as-tu pas reconnu ? Je suis le chamane, je suis le proscrit qui escalade l’axe du monde. Je suis celui que personne ne comprend mais que tous souhaitent questionner. Tous veulent me demander les secrets de l’existence, de la mort, de la folie qui nous lie. Mon sort les désespère et ils aimeraient bien m’oublier, mais ô combien ils m’envient, moi qui joute avec les Dieux !
La nuit, si le sommeil m’est clément alors je peux dormir quelques heures, puis, au réveil, mes membres endoloris me rappellent ma condition de forçat. Je reprends conscience de ma destinée et doucement je me prépare à la dure tâche. Alors le vide m’envahit et l’angoisse m’accompagne. Je ne sais comment te l’exprimer mais ce gouffre fait partie de moi et, quoique souffrant mille morts, je suis reconnaissant à cela qui me met en mouvement. Je sais alors que les Dieux m’observent sans comprendre.
Puis j’avance dans la pente, la folie à l’affût. Je scrute le sentier et j’observe les roches où mon pied va prendre appui. J’essaie de me concentrer sur l’effort et sur ma respiration, mais cette discipline ruine l’âme et souvent je dois m’arrêter, plus pour me calmer et que pour me reposer...
Mon esprit est comme un singe attaché à un piquet. Pris de panique, il s’agite en tous sens. Alors, avec respect pour ce qu’il est, je l’observe s’élancer à gauche et à droite. Ce petit animal apeuré c’est notre essence et il nous faut la regarder. Inspirer, expirer... pour que s’exprime notre être.
S’imposent ensuite le chemin et la pente qui sont là pour ce qu’ils sont, un fil ténu auquel l’être s’accroche et qui le relie au réel, à sa nature. Le reste, l’important, n’est plus important. Inspirer, expirer, pour que s’exprime notre nature.
Nous voilà les hommes ! Nous pouvons mettre des mots sur ce qu’il nous arrive et c’est bien tout ce que nous pouvons faire. Des pansements. Des prières. Des phrases sans sens. Ce sont nos témoins, nos créations et les Dieux qui ne savent pas écrire d’histoires, ne peuvent non plus effacer ce que nous avons vécu. Voilà le message que j’apporte chaque jour au sommet de la montagne et tu comprendras que les Immortels ne peuvent le souffrir. »
(*) : librement inspiré des textes de Nicolas Bouvier
III – Le jeu d’homme

« Non Ulysse, mon sort ne m’a pas rendu dément. Mon destin dépouillé c’est la condition, la voie qui m’a permis de connaître le vrai visage des Dieux. Le dénuement m’a aiguisé les sens.
Alors je peux te le dire sereinement : les Dieux sont fous, ils se sont perdus. Ils sont tristes et amers. N’as-tu pas remarqué combien ils sont jaloux de notre condition et comment ils nous miment ? Ne sont-ils pas, comme nous, jouets de leurs passions ? Zeus lui-même, quoique tout-puissant, n’est-il pas prompt à succomber aux charmes des mortelles ? Que recherche-t-il et pourquoi joue-t-il à l’homme ? Ithaque ne vaut certes pas l’Olympe, mais nulle Pénélope n’attend le Roi des Dieux dans son palais. Quand on est immortel, l’attente n’a plus de sens... alors, que l’éternité doit être bien fade !
Songes à cela Ulysse : qui jamais a vu un Dieu embrasser son fils ? Qui a vu un Immortel ciseler le bois pour fabriquer sa couche ? Qui a entendu un Olympien plaisanter et rire de bon cœur ? Ou pleurer un proche disparu ?...
Tu vois, toutes ces choses des hommes, les Dieux peuvent les voir mais ils ne peuvent en saisir ni le sens ni le goût.
Dans ma vie j’ai joué à être Sisyphe, j’ai joué au Roi et j’ai joué avec les Dieux. C’est pour cela qu’ils m’en veulent et qu’ils m’ont condamné à une peine stupide. Alors que notre condition d’homme est essentiellement ludique, je peux désormais t’affirmer que les Immortels ne savent pas jouer : ils peuvent créer, punir ou récompenser mais ils ne savent pas ce qu’est le jeu. Avec les Dieux on ne peut que lutter ou négocier.
De toute la nation Olympienne, en vérité seul Dionysos est respectable. Lui, le Dieu errant, lui qui subit jadis les tortures infligées par les Titans, il connaît le prix de la souffrance. Comme il nous ressemble ! Comment pourrions-nous le détester ? Et comment pourrait-il nous haïr ? Mais tous les autres Immortels, moi qui les connais, je te dis qu’ils sont fous.
Toi Ulysse, joue le jeu de l’homme et méfie-toi. Ta quête ce n’est pas ton trône ou la gloire. Ta prochaine victoire c’est Pénélope, c’est ta vieille nourrice, ton père qui t’attend en vacillant. Tu seras vraiment arrivé quand ton chien t’aura flairé et reconnu, quand tu pourras te reposer dans le lit que tu as jadis taillé dans l’olivier de ton jardin ...
Ulysse, tu ne seras pas Ulysse quand tu auras posé une couronne de métal sur ta tête, tu seras vraiment le Souverain quand tu auras mis fin au périple caché dans les épreuves que t’impose Poséïdon, quand tu auras repris ton chemin d’homme. »

IV – L’homme pulvérisé

« Toi, Ulysse, tu cours les mers et ta quête te mènera un jour vers Pénélope. Je souhaite que tes efforts te permettent d’aboutir... La route est sinueuse mais le port d’Ithaque est ton horizon. Tu sais qui tu es et partout où tu accostes le récit de tes exploits te précède. La malédiction de Poséïdon qui te poursuit ajoute à ta renommée et Athéna elle-même te protège. Ta quête n’est pas vaine.
Moi, je n’ai pas de cap et je n’ai pas d’Odyssée. Je n’ai aucun Cyclope à terrasser. L’Assemblée des Immortels m’a condamné, les Dieux ont démonté ma vie, pièce par pièce. Ils ont déstructuré mon existence. Ils m’ont réduit à la plus simple expression de la condition d’homme. Je suis un atome d’être humain, un être condensé, sans fard, sans distraction, sans but et sans objet. Je me lève chaque matin, je vais à ma peine et c’est tout.
Aujourd’hui tout le monde a oublié le Roi de Corinthe. Je n’ai plus d’identité et la société des hommes ne me reconnaît pas. Personne ne m’attend. Aux aurores je repars sur le chemin que Destinée a tracé pour moi, puis je marche sous un ciel indifférent.
Je suis l’homme pulvérisé et ce que tu vois devant toi n’est qu’un fantôme ; en vérité je n’ai pas de chair, je suis fait de la poudre d’os d’un homme autrefois célèbre et qui s’appelait Sisyphe.
Chaque jour, frappés par le coup du Destin ou par la folie de mortels insensés, des humains sont annihilés comme moi. Habiter le monde et cultiver le jardin de l’existence leur devient brutalement inaccessible. Alors ils ne sont plus rien, ils vivent une vie en creux dans une solitude empoisonnée. La douleur leur tort le ventre et pour ceux-là Chronos a arrêté le temps. Ils étouffent lentement, en silence...
Je suis leur archétype. Je n’ai pas de mission, sauf d’être là dans une souffrance dont les Dieux vengeurs eux-mêmes ne saisissent pas la portée. Mon tourment est bien réel mais je ne suis qu’une image, je suis le porte-drapeau de cette humanité-là. Mon métier c’est hisser chaque jour sur la montagne les couleurs fanées de la cohorte de ces êtres fracturés.
Les Dieux rusés cultivent chez les mortels la crainte d’un séjour horrible aux Enfers mais je suis là pour témoigner. Je suis là pour rappeler aux hommes que c’est l’existence et non la mort qui contient le germe de la malédiction. Je la porte, je porte mon rocher, chaque jour, sur un chemin qui ne mène nulle part. »


V – Le témoin

« Ulysse, tu es condamné à errer, tu cherches ta route, tu parcours les îles et les royaumes et chaque jour t’apporte une nouvelle aventure, le défi qu’il te faudra relever.
Moi, comme tu le vois, je suis ancré à cette montagne et je porte chaque matin la vengeance des Dieux à bout de bras. Moi je suis condamné à l’immobilité et tous les jours sont semblables. Les Immortels qui savent la condition de l’homme ont visé juste quand ils m’ont attaché à ces pierres. Ma peine ce n’est pas le poids de ce rocher, le prix que je dois payer c’est la perte de l’errance et de l’inattendu. Aucune aventure ne peut me détourner de ma tâche et c’est dans l’éternité que les Dieux distillent leur cruauté.
Le jour où je compris cela, je décidai de m’arrêter.
Alors je m’assis sur une grande pierre plate, un peu en surplomb de la vallée. Je passais là des heures. Je regardais les montagnes, j’admirais le vol des aigles et j’observais le labeur des abeilles. Parfois je me surpris à me perdre dans la contemplation d’un brin d’herbe. Je fermais les yeux et je jouais à décrypter un à un tous les sons qui parvenaient à mes oreilles. J’écoutais les murmures de la nature et je laissais aller toutes mes pensées dans ce flot ininterrompu que l’on appelle la conscience. Toutes ces choses que jamais je ne fis dans ma vie de mortel.
Ce fût pour moi une période étrange et pendant tout ce temps les Dieux ne réagirent pas. Je pus ainsi vivre à mon gré.
Parfois je montais sur une cime et je regardais de loin les petits royaumes des vallées avoisinantes. De mon point de vue je pouvais voir les hommes travailler leurs champs, je discernais les enfants qui jouaient aux alentours et le soir je songeais en regardant quelques feux éclairer les villages.
Et puis un jour je vis des partisans ou des soldats avec à leur tête un homme qui s’était sans doute déclaré roi. Je vis ces troupes prises de frénésie attaquer les caravanes et les villages voisins... J’étais loin mais je connaissais leurs motivations : une ancienne vengeance, l’appât du gain, l’appel du devoir, la peur,... Toutes ces choses auxquelles les mortels aiment croire.
Moi qui fus roi et qui me suis cru roi, je fus désemparé de voir ces êtres misérables rejouer ainsi l’existence que j’avais menée. Moi qui ai passé ma vie à lutter, à ruser pour tromper mes adversaires, je me retrouvais là, spectateur lointain de passions puissantes et incompréhensibles et auxquelles j’avais moi-même obéi. Cette expérience me fût très pénible et je me demandais s’il ne s’agissait pas là d’une punition ajoutée à ma peine.
Quel désespoir de voir les générations se succéder dans la haine et la guerre inutile ! Quel désarroi de contempler ces pauvres humains possédés par les rôles qu’ils avaient inventés ! Peut-être est-ce là une maladie de l’homme et cette pensée me tourmentait. Sur mon promontoire, j’étais devenu le vigile muet d’une humanité turbulente et en panne...
Je décidai de rester encore quelques temps à mon poste de guet. De là-haut j’ai vu la crainte faire sombrer les simples hommes, j’ai vu aussi des êtres éclairés mettre fin à leurs jours. J’ai observé des individus se dépenser sans compter pour esquiver les coups du destin et les hommes illustres s’enivrer de grandeur. J’ai vu des multitudes se vouer à des chefs cruels, aux Dieux mêmes ! Et j’ai aussi entendu chanter ceux qui étaient à la peine...
Mes pensées continuaient leur route et, moi qui suis condamné à demeurer au Tartare, je songeais à ces mortels qui ne savent pas être où ils sont, qui imaginent des lieux faciles à habiter mais qui ignorent où ils posent leurs pieds. Moi qui suis condamné à l’éternité, je tentais de comprendre ces hommes si malhabiles pour vivre le moment présent, toujours absorbés par un passé douloureux ou un avenir halluciné.
Au sortir de cette confusion mentale je décidai de reprendre le labeur qui m’avait été assigné. Il fallait qu’un Sisyphe existe car il fallait que je leur envoie le message qui parle de la vanité de l’existence.
Depuis, je pousse mon rocher. C’est ma punition et c’est aussi la tâche que j’ai décidé d’accomplir. »

VI- Genèse d’un mythe

« Ulysse, tu sais maintenant pour quoi je suis là. Moi qui fus porté aux plus hautes fonctions, moi qui ai tutoyé Hadès, j’ai été réduit à l’extrême réduction de l’être. Il m’a fallu tout ce temps pour quitter mon habit de Roi et laisser cette représentation que l’on appelle la vie.
Mais j’ai trop parlé et je ne suis pas là pour prendre un nouveau costume. »
Nous étions silencieux depuis longtemps quand il reprit :
« Ulysse, il est temps maintenant pour toi de partir et de me laisser. Ta route est encore longue et nombreuses sont tes aventures à venir. Peut-être les Dieux ont-ils fait preuve de clémence en laissant nos destinées se croiser l’espace d’un instant. Va et retrouve Pénélope, ta vieille servante et le vieux chien qui t’attend pour mourir !
Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi ou à te soucier si je suis heureux. Ces questions s’éteindront avec mes dernières traces d’ego. Bientôt Sisyphe ne sera plus et moi je vais rester là, et c’est tout...
Toutefois, avant que nous nous quittions, je dois te demander une faveur. S’il te plaît, quand tu seras au soir de ta vie, rappelle-toi notre rencontre et promets-moi de raconter le destin de Sisyphe et de la tâche qui lui incomba. Ecris tout cela car, même si c’est de peu d’importance, les mortels oublient si facilement !
Ulysse, je te remercie de ta visite et que les flots te portent doucement... »
Nous nous embrassâmes chaleureusement en sachant que nous ne nous reverrions jamais. Je lui promis de bon cœur et je le remerciai à mon tour. Puis je partis.
Aujourd’hui je sais gré aux Dieux de m’avoir donné le temps et la force pour tenir ma promesse.

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