Naissance d’une vocation

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J’aime les climats chauds , le dessin et marcher dans la nature J’ai voyagé, pour mon métier, et par plaisir. J’écris des nouvelles. Je m’essaye au roman, et j’ai découvert la  [+]

Construite à l’orée d’une petite clairière à flanc de colline, la maison s’ouvrait sur l’océan. Certains jours, lorsque la tempête faisait rage, que la mer poussée par le vent se fracassait sur la falaise, elle semblait ondoyer au cœur des nuages et de l’écume des vagues. Elle tremblait de tous ses murs. Les vitres pleuraient des larmes de pluie et moi, solidement installé sur la terrasse, je jouissais d’un spectacle hallucinant. Je n’avais plus aucun repère. Le chemin qui descendait vers la plage de galets, en contrebas, avait disparu. La forêt s’était évanouie. Je flottais dans un paradis gris ou les sons et les odeurs s’estompaient au profit d’images impressionnantes. Seul le gout du sel, que la brise du large déposait sur mes lèvres, me rappelait que j’étais encore vivant face à la nature déchainée.

L’année de ses dix ans, je décidais d’emmener mon petit frère passer quelques jours de vacances dans cet endroit magique. Pendant que je déchargeais la voiture, Renaud galopait à travers champs. Il découvrait la clairière dont l’herbe était aussi rase qu’une pelouse de golf. Ivre des senteurs mêlées de la mer et des arbres, il semblait heureux. Et, lorsqu’épuisé, il s’affala sur la chaise longue installée sur la terrasse, j’ai cru qu’il allait s’assoupir. Je me suis approché, ai couvert son petit corps d’un plaid. Il m’a regardé, les yeux embués, le visage rougi par l’effort et la rudesse de l’air et m’a dit :
– On est bien ici, Louis. Est-ce que demain je pourrai aller à la plage ?

Après un repas frugal — constitué de carottes coupées en bâtonnets et de tomates cerises, le tout agrémenté de mayonnaise et Ketchup ! – nous nous préparions à sortir pêcher. J’étais partagé, entre le désir de lui transmettre ma passion pour ce sport — qui nécessite un savoir-faire particulier, et une bonne connaissance des règles relatives au matériel de pêche et à l’environnement — et ma crainte qu’il ne trouvât cela ringard. Je redoutais qu’il s’ennuie avec moi. Je souhaitais sincèrement lui enseigner les diverses techniques autorisées pour appâter les poissons, tout en l’initiant à l’art de vivre au contact de la nature. Je pensais que cela lui permettrait de développer ses capacités physiques et mentales.
Nous ne ménagions pas nos efforts.
Nous devions tout d’abord prendre un chemin qui serpentait sous l’ombrage de vieux chênes. La pente était raide en début de parcours. Elle devenait dangereuse en fin de traversée quand la terre et les racines des feuillus cédaient la place à la roche nue. On avait bien essayé de creuser un escalier. Mais l’absence de rampe et la proximité soudaine de la grève avaient surpris plus d’un promeneur. Certains même s’étaient tordu la cheville...
Puis, nous portions notre matériel au bord de l’eau. Je marchais le long du rivage, revenais sur mes pas et repartais encore plus loin scrutant la mer. Je cherchais le meilleur emplacement pour planter nos cannes. Alors nous nous installions confortablement comme pour soutenir un siège. Je savais qu’il fallait demeurer d’interminables heures à attendre, sous le soleil, souvent la pluie.
Renaud me suivait sans rouspéter. Il m’étonnait par sa rapidité d’assimilation, ses capacités d’observation et surtout son endurance. Il pouvait rester de longues minutes à contempler la mer, immobile. Puis soudain, il bondissait et criait : « Là-bas Louis, regarde, ça bouge... le bouchon s’enfonce ! Il doit être gros, celui-là ! »
Je crois que je n’ai jamais rien pêché de tout notre séjour sur la cote basque. Cela n’avait pas beaucoup d’importance. Seuls comptaient pour moi ces instants précieux partagés avec mon petit-frère. Et les rares fois où un poisson s’était laissé attraper par l’hameçon, il tenait absolument à ce que je le rejette à l’eau.

Un soir, vers onze heures, un violent orage éclata. Le vent soufflait en rafales. De puissantes bourrasques de pluie déferlaient sur le littoral euskarien (*) poussant la mer contre la falaise. La maison craquait de toute part. Je me précipitais vers Renaud, craignant qu’il se réveillât. Mais non. Il dormait tranquillement épuisé par sa journée au grand air. Il respirait calmement et profondément. Je me suis penché vers lui et déposé un baiser sur le front. J’ai senti l’odeur de la mer et du sel mêlés aux parfums de résine de pin qui émanaient de sa tignasse blonde.
Je me suis endormi à ses côtés.
Le lendemain, l’océan et le ciel ne faisaient qu’un. Des branches d’arbres arrachées par le vent jonchaient le sol autour de la maison. Les feuilles virevoltaient encore et se posaient çà et là au gré des courants d’air. Le soleil n’était pas au rendez-vous et j’observais du coin de l’œil la réaction de Renaud. Il ne disait rien. Il trempait méthodiquement son pain beurré dans son chocolat et scrutait les gros nuages qui défilaient devant la fenêtre. Je devinais ce qui lui trottait dans la tête, ou du moins le croyais-je, à tort. Car, son petit déjeuner terminé, alors que je pensais qu’il rechignerait à retourner à la plage, il lança d’un ton sérieux : « Louis, allons voir si les poissons sont encore là ».
Le chemin côtier était dévasté et parsemé de limbes. L’escalier avait presque disparu sous une fine couche de sable, rendant la descente encore plus dangereuse.
Une fois sur les galets, nous fûmes témoins d’un spectacle hallucinant. La plage était recouverte d’immondices. Des mégots, des fragments de plastique, des sacs, du polystyrène, des cotons-tiges, des bouchons de bouteille, des morceaux de verre, des cordages et filets et des cannettes de bière souillaient la grève de notre petit paradis. On aurait dit qu’un tsunami ravageur avait frappé la côte.
Renaud me demanda avec inquiétude : « Louis, que s’est-il passé ? »
Je ne savais quoi lui répondre. Comment lui dire que cette pollution résultait de l’activité humaine ? De quelle manière lui avouer que ces déchets perdureraient plusieurs centaines d’années avant de disparaitre ? Fallait-il lui interdire de se baigner dans la mer souillée par des substances toxiques que déversaient les plastiques ? L’informer que toutes ces matières sont ingurgitées par les animaux marins qui s’en étouffent. J’en étais là de toutes mes questions , lorsque Renaud s’avança vers moi et me lança d’un ton péremptoire :
– Louis, quand je serai grand, je m’occuperais de la mer !


(*) Qui se rapporte au Pays basque
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Paul Thery · il y a
Naissance d'une vocation...
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Ikouk OL · il y a
Mais encore ...?
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'instant où l'on trouve le sens de la vie .
Un très beau texte .

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Ikouk OL · il y a
Merci Ginette
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Philippe Barbier · il y a
Sublime
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Randolph · il y a
Un très bon texte, moments partagés entre frères, belles description et un petit, mais bienvenu, coup de gueule sur cette pollution honteuse !
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Ikouk OL · il y a
Beaux compliments. Merci Randolph.
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Brigitte G. · il y a
Très beau texte qui dresse le triste constat de la pollution dévastatrice de nos côtes. Tu as raison il faut réveiller les consciences. Le lien fraternel est attendrissant et l’envie de partage et de transmission est bien racontée.
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Ikouk OL · il y a
Par delà les liens de sang ( suis mon regard) il est nécessaire de transmettre l'amour de la nature et la proteger.Merci Brigitte pour ton commentaire.
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Albane Charieau · il y a
Un beau moment de vie entre frères. le lien fraternel est très important.
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Ikouk OL · il y a
Merci Albane. Ce lien peut changer les choses et donner naissance à une vocation
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JLK · il y a
Chouette nouvelle.
Petit Renaud peut chanter :
"C'est pas la mer qui pollue l'homme,
C'est l'homme qui pollue la mer...
Dans ce texte où il est question de pêche,
il y a une phrase qui... pêche, non?
" Je me suis penché sur lui et déposé un baiser sur le front".
Ce qui revient à dire :
Je me suis penché sur lui et je me suis déposé un baiser sur le front.
Vous vouliez dire sans doute :
Je me suis penché sur lui et j'ai déposé un baiser sur son front.☺

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Jospin Lionhel MAHOUKOU · il y a
Beau texte, cher Ikouk. J'aime.
Si vous avez un peu de temps libre, je vous invite à découvrir aussi mon texte en cliquant sur le lien ci après : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-devaliseurs-1

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Ikouk OL · il y a
Merci Lionel Jospin. J'irai vous lire
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Didier Poussin · il y a
le souffle des vagues

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