Nage comme Monte-Cristo

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Ce récit plein d’optimisme et d’énergie met en lumière Abdé, qui nage pour son avenir. Son mental sera mis à rude épreuve, mais il a un

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Le départ est donné. Abdé se jette dans la bataille et le monde alentour disparaît : la pure lumière méditerranéenne, le bleu rayonnant et profond de la mer, la clarté crue et aride des calanques de granit. Seul compte à présent le combat des nageurs : mains, pieds, coudes le heurtent, il faut échapper à la mêlée. Des gerbes liquides volent partout et pénètrent sa bouche, son nez ; il réprime une quinte de toux, serre les dents, accélère pour s'extirper du peloton. Pourtant, il ne doit pas jeter toutes ses forces dans la folie du sprint de départ. Il lui reste six heures de nage à affronter.
Peu à peu, l'essaim se dilue, les curieux insectes aquatiques se mettent à battre des ailes plus lentement. Devant, les pros ont pris le large tandis que d'autres, entamés par l'affrontement initial, savent déjà qu'ils n'iront pas loin. Abdé cherche son premier souffle, un rythme mécanique pour nager longtemps. À l'entraînement, il a appris à connaître ses ennemis : douleur, découragement, solitude. Pour les contenir, il peut laisser ses pensées vagabonder. Mais surtout ne jamais s'abandonner à la rêverie : la désorientation menace le nageur de haute mer. Il croit entendre la voix de son père, cette voix qui chante et qui traîne, avec une touche algérienne sous un franc accent marseillais, toujours la plaisanterie aux lèvres quand il discute avec ses copains : « Mon fils, il fait toujours compliqué ! Il pourrait faire la natation comme tout le monde, tranquillement dans la piscine, chacun son couloir, mais non ; lui, c'est dans la mer, avec les requins et tout ! » C'est le genre de bêtises qui met des reflets brillants de malice dans les yeux noirs de son père. Abdé les voit comme s'il y était : « Pour les études, c'est pareil. Il pourrait faire la fac, c'est bien la fac ; mais non, lui c'est math sup, pour les grandes écoles et tout... »
Abdé traverse un courant plus froid. Il n'a pas de combinaison, les variations de température brûlent ses calories. Il n'aimerait pas nager en costume néoprène. La question ne se pose pas, ça coûte cher une combinaison. À nous la morsure du froid, à eux le picotement du sel incrusté dans le polymère ; tout le monde souffre ici, pas de place pour les geignards, accroche-toi, mon vieux ! Abdé se concentre et déploie la grande voilure : il étire ses longs membres au maximum pour sortir plus vite de la zone froide.
Son allure dégingandée, son manque de coordination l'ont toujours désavantagé dans les sports collectifs. Au collège, dans le quartier, c'était l'intello, la tête d'ampoule qui ne sait pas jouer au foot ni au basket malgré sa taille. Mais on l'aime bien le grand Abdé ; il est trop sympa, même si on ne le voit presque plus à présent. Toujours dans les bouquins, ou sur les marchés avec son père, ou à l'entraînement. Mais faut avouer qu'il est bien gaulé depuis qu'il gagne des courses de natation, ils ont même parlé de lui aux infos régionales : respect.
Abdé sent que la tétanie reflue. Ses muscles s'assouplissent lentement, ici la mer est moins froide. Le ravitaillement fera du bien, s'il ne loupe pas les filets tendus au bout d'une canne depuis les zodiacs de l'organisation. Ne pas songer à la défaite, ne pas entraver la souplesse du corps par des idées négatives. Tu prépares cette course depuis deux ans. S'ils savaient ce que ça représente pour toi...
La nage en mer, les études, ça embarrasse papa. C'est injuste. Jamais ils n'en ont vraiment parlé, alors il a fallu qu'Abdé comprenne tout seul : pourquoi n'est-il jamais fier de moi ? Pourtant, il a assumé son rôle de fils aîné, celui qui doit aider la famille. Tous les week-ends et parfois la semaine, c'est marché avec son père. On se lève à cinq heures, on charge la vieille camionnette avec les produits des jardins ouvriers, ceux de la famille et des voisins. En route ! Avec la grande thermos de thé posée entre eux deux, pour ne pas s'endormir. Papa a proposé : « Tu n'es pas obligé Abdellah, tu sais ? Avec tout le travail que tu as à l'école maintenant... » Mais les trois petites sœurs sont encore trop jeunes pour aider, pas question qu'Abdé laisse tomber son père. On rentre vers quatorze, quinze heures. Alors, il faut trouver la force de faire les devoirs et de rattraper les cours manqués. Parce que les copains de prépa qui vont passer les concours avec Abdé à la fin de l'année, ils sont plutôt fils de profs ou de médecins et eux, ils passent leurs dimanches à réviser.
La mi-course décime les nageurs restants. Entre ceux qui laissent échapper le précieux filet de ravitaillement, d'autres, épuisés ou désorientés, qui se cognent dans les zodiacs des assistants, c'est le grand écrémage. Un concurrent fait signe qu'il abandonne, juste à côté d'Abdé. Lui se saisit du filet et fait la planche un moment, le temps d'absorber un liquide épais et sucré qui lui redonnera des forces. Il doit vite repartir. Abdé ne veut pas seulement finir, il doit gagner. Allez... Retrouver le juste rythme qui permet d'avancer et de tenir ; le bon battement de cuisses : solide, mais surtout pas trop rapide.
Le vent se lève. Le clapot, petites vagues rapprochées, gêne terriblement les nageurs, surtout pour respirer. Abdé aime quand il faut gérer son souffle, sauter quelques inspirations, affronter les chocs répétés des vaguelettes en plein visage. Plus c'est difficile, plus il est à son aise. C'est dur pour tout le monde, les différences de niveau s'estompent. Où en sont ses adversaires, éparpillés dans la grande bleue ? Impossible à savoir. Tout va se jouer au mental. Il se concentre et pense à son héros favori, le comte de Monte-Cristo. À quelques encablures d'ici si l'on en croit Dumas, Edmond Dantès s'est échappé du château d'If à la nage. Il a sauté dans la Méditerranée avec un boulet au pied et une revanche à prendre ; inspirant, non ?
Une série de vagues serrées font boire la tasse à Abdé. Il n'arrête pas de tousser et n'arrive plus à retrouver son souffle. Pendant un instant, l'ombre du découragement s'abat sur lui. Tu n'as pas le droit d'abandonner ! N'y pense même pas ! Maîtriser ses émotions, puiser dans sa volonté pour aller jusqu'au bout. Ni abattement, ni colère, fais la planche un moment, calme-toi, reprends ton souffle.
Abdé repart, c'est la dernière partie de la course maintenant. Une nouvelle lutte s'engage, contre la fatigue, à la recherche du troisième souffle. Sollicités depuis des heures, les bras et les jambes, raides et lourds, réclament un répit au cerveau. Il faut tenir. Ce moment de souffrance physique et mentale peut passer. Abdé s'accroche. Il songe aux étoiles. Elles le fascinent depuis toujours. Il les observe souvent quand il nage de nuit. La mer est toujours plus calme une fois le soleil couché et, loin des lumières urbaines, tu nages sur le dos et tu admires le ciel. La sensation est inouïe, tu flottes dans l'espace ; tu as l'illusion que cet univers a été créé pour toi, même si tu te sens une partie infime, une poussière d'étoiles.
Abdé sait exactement dans quelle école il ira. Ce sera Sup-Aéro, à Toulouse. Il veut participer à ces missions vers les étoiles, en tant qu'ingénieur. Certains ont même la chance de partir avec les astronautes. Pourquoi pas, un jour ? Les frais de scolarité, c'est vingt mille euros, sans compter le logement et le reste. Alors Abdé a compris pourquoi son père détourne toujours le regard quand il évoque ses rêves. Il ne parle plus jamais de ses projets devant lui. Papa a honte. Il est mortifié, humilié, car ils savent tous les deux qu'il ne peut pas payer ces études-là à son fils. Un jour, Abdé a trouvé une lettre du Crédit Agricole au fond d'un tiroir, à la maison : « Nous avons le regret... Vos revenus ne permettent pas d'envisager... » Une demande d'emprunt de quinze mille euros. Refusée.
Huit cents mètres avant l'arrivée. Abdé voit les plages du Prado, juste en face. Les survivants convergent maintenant ; il sent la présence de concurrents tout autour. Sur sa droite, Abdé reconnaît un nageur avec un bonnet noir-rouge-jaune. C'est le champion d'Allemagne des moins de vingt ans. Coup de fouet ! Il est dans le coup pour gagner chez les espoirs ! Son adversaire l'a vu aussi, il accélère pour décourager la résistance d'Abdé. À chaque moulinet de bras, imperceptiblement, il creuse l'écart. Les larmes de rage d'Abdé s'évanouissent dans la mer comme il voit son rêve sombrer.
Quatre cents mètres. L'Allemand plafonne, il est à bout de forces ; c'était un coup de bluff ! Toute fatigue disparaît, Abdé trouve son troisième souffle, son adversaire grimace horriblement au moment où il le dépasse. Il franchit la ligne de bouées, sort de l'eau, fait quelques pas, tombe à genoux sur la plage, s'allonge sur le côté, à bout de forces. Son ventre et sa poitrine se gonflent, se creusent, au rythme essoufflé de sa respiration.
***

Sur l'estrade, des organisateurs, des journalistes, des athlètes, des supporters, des hôtesses, des sponsors et le maire cherchent une place autour de la longue table encombrée de coupes et de fleurs. Sur la plage, la foule applaudit, chante, lève son verre, commente. La remise des prix est festive, joyeuse. Le son des enceintes surpasse le brouhaha ambiant : « Premier, dans la catégorie moins de vingt ans, Abdellah Hamzaoui ! » Les copains du quartier font un ramdam du tonnerre quand le type en costume tend le chèque de dix mille euros à Abdé. Son père est à ses côtés, il a passé un bras autour de la taille de son garçon. L'autre bras de papa, pour la première fois de sa vie, est levé en signe de victoire. Ses prunelles brillent plus fort que dans les souvenirs d'Abdé, le grand sourire qui éclaire son visage semble ne jamais devoir s'éteindre. Plus que les mots, par pudeur à jamais tus, ce sourire dit sa fierté, clame ses espoirs.
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Jean · il y a
Magnifique ! Bravo pour cette finesse et cette sensibilité. Je suis papa et ta description de la relation père-fils m'est allé direct au coeur. J'avais les yeux baignés de larmes lors de la conclusion ;O))
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Enrico Buzi · il y a
Merci beaucoup pour cette appréciation, c'est le plus beau des compliments!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo !
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François B. · il y a
Une course très bien rendue ; un personnage attachant et une histoire émouvante. Mon soutien
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Pat Vermelho · il y a
Le dépassement de soi de l'athlète, sur fonds de motivations humaines qui donne du corps au récit. C'est bouleversant et jouissif. On est du début à la fin avec Abdé, pour le soutenir. Mes 4 vois pour vous soutenir, vous.
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Enrico Buzi · il y a
Merci beaucoup pour ce soutien chaleureux et sincère, Pat!
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Guy Bellinger · il y a
Je ne suis pas jeune ni d'origine algérienne ni fort en math ; je ne sais même pas nager. Et pourtant, par la vertu de votre art du récit, j'étais Abdé du début à la fin.
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Enrico Buzi · il y a
C'est beau, ce que vous m'écrivez. Merci Guy!
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Suzanne Ehrensperger Cuénod · il y a
J’aime comme on partage cette course avec le narrateur, ses doutes, ses espoirs et désespoirs.
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Enrico Buzi · il y a
Merci beaucoup Suzanne, heureux que ce texte vous ait touchée
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Joëlle Brethes · il y a
Habitué à surmonter les difficultés, Abdé a réussi à décrocher le titre et une partie du ticket d'entrée à l'école de ses rêves. Il a aussi réalisé l'amour et la fierté de son père 😊💖
Bonne chance à lui pour "la suite" ;)

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Enrico Buzi · il y a
Merci Joëlle, vraiment content que ce texte ait su vous plaire
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M. Iraje · il y a
Avec toutes mes voix, sous les applaudissements.
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Enrico Buzi · il y a
merci beaucoup pour ces chaleureux encouragements!
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pierre Allart · il y a
Nager dans le bonheur grâce à la mer ...et au Père. Une aventure réussie qui tient en haleine le nageur et le lecteur !
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Enrico Buzi · il y a
Excellent, Pierre! merci pour votre soutien

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