Un papillon dans l'eau de rose

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Pommes de terre et pâtes se cuisent de la même manière : vous jetez les choses à cuire dans de l’eau froide salée, vous posez le récipient contenant l’ensemble sur une source de chaleur et ... [+]

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Une bonne vieille histoire d'amour, une avec une orpheline pauvre, ou une princesse prisonnière d'une tour, et aussi un jeune courtier en bourse ou un chevalier courageux, et si possible quelque part aussi un vrai méchant pour aider au contraste, voilà ce que le patron m'avait demandé pour la fin de la semaine. Nous étions mardi, en toute fin de journée, et je n'avais pas compris, naïve, que c'était juste pour m'amener à composition qu'il m'avait invitée à dîner à la cantine du journal, en bas de la rue. Chez Marcel, ça s'appelait. Tout ce que le canard comptait de durable y avait une ardoise, toutes celles et ceux qui la complétaient aujourd'hui avaient eu, en nous voyant entrer, un air à la fois complice et étranger.
C'est beaucoup plus tard que j'apprendrais que jamais le patron ne cassait la croûte ici le soir. Le soir c'était, comme le midi, des makis noris dans son bureau, point. Alors, descendre au resto, avec la stagiaire, pour lui faire avaler un hareng pommes à l'huile et dix feuillets à l'eau de rose pour la veille ou presque, tout le monde avait dû trouver ça bizarre. D'où l'air « étranger ». Complice, c'était normal.
Tout avait commencé l'été précédent, alors qu'en rupture de famille, de travail et d'habitudes j'avais – sur les conseils d'un ami de mon frère – débarqué, après un vague coup de téléphone, dans les bureaux de ce journal avec un nom sur un bout de papier. Celui de la personne que je devais demander à rencontrer de sa part pour proposer mes services.
Je savais tout faire ou presque, et il y avait des jours, même, où je me demandais comment le monde pouvait tourner sans moi, ne serait-ce que quelques jours ou quelques heures.
On m'avait fait patienter – poireauter serait sans doute plus juste vu le temps d'attente – patienter, donc, avant de venir m'informer que Monsieur – appelons-le William-Henri, ça simplifie sans trahir personne – que Monsieur William-Henri ne pourrait me recevoir que très brièvement et qu'il en était désolé. À la tête de la messagère, j'avais compris que ce type n'était pas un simple chef de service, et que son temps ne pouvait être qualifié que d'extrêmement précieux. C'était mieux que rien, mais pire que ce que j'aurais dû redouter. L'air aussi malicieux que mon frère, apparemment plus âgé d'une petite dizaine d'années, il m'accorda une bonne minute et demie : le temps de me saluer, de me dire qu'il avait consulté mon dossier avec beaucoup d'intérêt et que demain serait un jour merveilleux puisque nous prendrions le temps de « parler de tout ça ». Pour le moment précis, je verrais ça avec sa secrétaire...
J'étais partagée entre l'envie de le gifler, celle de piquer – là, tout de suite – une vraie crise de nerfs, et celle de lui dire que dès qu'il m'était apparu j'avais su que c'était lui. Mais je cherchais un job, pas un fiancé.
Le soir même, j'appelais ce frère qui m'avait donné le tuyau et la recommandation, et lui disait ce qui s'était passé. Il rit. « Ça ne m'étonne pas de lui, surtout avec mon nom comme sésame ». Je ne comprenais pas, et d'ailleurs ça ne me faisait même pas sourire. « Ça ne m'étonne pas, parce que jusqu'à maintenant je ne lui ai envoyé que des débutants, gamines ou gamins tout juste sortis de leur école de journalisme, et qui pissaient encore l'encre quand on leur appuyait sur la tête. Alors une quasi quadra avec de la bouteille, une expérience variée, un physique agréable, libre de suite, avec côté compétences, juste le profil, ça lui a semblé bizarre. Je le sais : il vient de m'appeler ». « Comment ça, quadra, physique, etc. ça ne te plaît pas, tu ne comprends pas ? Il te fait juste le coup du bocal... Ben, oui : comme pour les harengs, quoi. Il te fait mariner. J'y peux rien, moi, si tu lui as tapé dans l'œil... ».
Je crois bien lui avoir raccroché au nez.
Tout ça ne m'avançait absolument à rien, mais j'avais au moins la certitude que je ne ferais pas pour rien mon déplacement du lendemain.
Et puis d'abord, j'avais à peine trente-cinq ans, j'étais effectivement en excellente condition physique et pas seulement « bien roulée », comme dit si élégamment mon jeune frère. Je ne connaissais rien au monde de la presse, mais j'écrivais depuis toujours et savais le faire sur commande. Comme je maîtrisais par ailleurs d'instinct n'importe quel programme informatique et que j'étais prête à donner tout mon temps à un nouveau boulot – plus un instant à consacrer aux mecs, je n'avais que trop donné déjà et, de toute manière, ils ne me méritaient pas – tous les espoirs m'étaient permis.

Et c'est ainsi que je m'étais retrouvée dans le rôle de la stagiaire – « la meilleure manière de faire vos preuves » –, avec pour mission d'inventer des histoires qu'on collerait selon le besoin du moment dans la rubrique faits divers ou dans celle des contes de fées. Elles ne s'appelaient comme ça ni l'une ni l'autre et, dans mon innocence et ma méconnaissance du milieu, j'obtins qu'on rebaptisât et l'une et l'autre. Je sous-estimais vraiment beaucoup et l'importance de mon protecteur et le soin que déjà à l'époque il prenait de moi.
Ma première mission consistait en une sorte de reportage sur une crèche dite « pilote », où l'on ne demandait aux adultes qui déposaient un enfant aucune preuve d'un lien quelconque avec lui ; du moment qu'ils laissaient un enfant en passant, tout le monde était content. Vous pouviez donc récupérer dans la rue un enfant dont les parents regardaient une vitrine et le déposer là, ou un gamin attrapé par-dessus la grille de l'école maternelle voisine, personne ne vous demanderait rien. Je plaisante : c'est ce que j'avais imaginé et, comme ce qu'on me demandait n'était à rendre que sous forme de fausse fiction, j'en avais profité pour imaginer l'histoire d'une famille, dans laquelle apparaissait clairement un jeune père qui faisait tellement penser au patron que tout le monde au journal pensa que mon stage était terminé, tant j'avais forcé le trait. Mais non. Au contraire, je fus félicitée pour la sensibilité avec laquelle j'avais présenté les faits, et conviée à partager les makis noris dans le bureau du chef. Pardon : de William-Henri. C'est ce qu'il m'avait demandé au bout de quelques semaines : ne plus l'appeler « Monsieur », comme je le faisais avec la plus grande déférence.
Et puis un jour, la première impression a resurgi, ces quelques dizaines de secondes de contre-jour entre deux portes où j'avais cru défaillir sont revenues d'un bloc. J'ai réalisé que je m'endormais en pensant à lui, que je l'imaginais devant moi à mon réveil, que je le voyais sortant le chien que je n'avais pas et rentrant, exténué du bureau...
Ce jour-là, me découvrant midinette et plus mièvre encore – mais qu'avais-je donc à me juger sans cesse ? — plus mièvre et naïve que, petite fille quand je mariais mes poupées, j'ai compris que ni mes compétences, ni mes hurlements, ni mon indépendance revendiquée ne m'avaient mise à l'abri du plus dangereux des coups de foudre, celui qui couve et rampe, ne se révélant qu'au moment où la seule solution se prononce : enfin !
Ce jour-là, pour la première fois de mon existence adulte, j'appelais le bureau pour me faire porter pâle. Je ne me sentais pas bien, il n'y avait rien d'important sur le feu, le plus sage était que je me repose.
À midi, il appelait pour prendre des nouvelles. J'écourtais la conversation, repoussais l'idée d'une visite et acceptais celle de prendre « le temps qu'il fallait » pour récupérer. Le soir, ma décision était prise. Je ne laisserais pas tomber tout ce que j'avais mis si longtemps à mettre en place pour un bête accident sentimental. Un accident : c'est tout ce dont il pouvait s'agir. Machin aurait pu être mon grand frère – et alors ? — et, de toute manière, on bossait ensemble et il était le patron. Bel homme, charmant, cultivé, attentionné, mais le patron. Et puis, jusqu'à preuve du contraire, s'il avait toujours été avec moi protecteur et attentionné, il n'avait jamais manifesté à mon égard de sentiments particuliers. Rien ne disait que mon « attaque cardiaque » n'était pas due à un retour de mon romantisme enfantin ni qu'elle pouvait être payée de retour.
À ce moment-là, j'ai bien failli tomber dans le mélodrame, mais j'ai réussi à me reprendre. J'allais trouver un prétexte pour m'éloigner, me faire muter dans un bureau de province ou une agence à l'étranger. La distance me permettrait d'y voir plus clair et, qui sait, de faire passer cette histoire comme elle était venue : à pas de loup.
C'est ainsi que je m'étais retrouvée dans cette campagne perdue et quasiment déserte où – bizarrerie d'entreprise ou rêve décalé des anciens dirigeants – on avait installé, loin des bruits de la capitale, les services parallèles du journal. « Services parallèles », c'était leur nom. Ils avaient une vague parenté avec ce qu'ailleurs on nommait « R&D », « recherche et développement », mâtinés de réécriture et de bourse aux idées.
Le service, composé de trois personnes et installé dans une sorte de hangar lumineux, me renvoyait à ces vieux films d'espionnage, aux « divisions inconnues » qui n'avaient de comptes à rendre qu'à Dieu le père. Et encore.
Trois personnes à mon arrivée, quatre avec moi. J'étais là pour développer la boîte à idées, Janine et Marguerite réécrivaient à tour de bras les histoires de cœur de quelques célébrités que le journal utilisait comme bouche-trous, et Jean-Pascal se consacrait presque exclusivement à ce qu'il appelait ses mots croisés romantiques. L'objectif était de faire fondre le lecteur, plus souvent encore la lectrice, une définition sur deux. Le genre « rêve de crapaud, six lettres : baiser », ou encore « pour une arche ou un doigt, huit lettres, alliance », si l'on voit ce que je veux dire.

— Patron ! Patron...
— Hein... Que... Qu'est-ce que... Que se passe-t-il ?
Assoupi dans mon immense fauteuil directorial, je venais d'être sorti d'un adorable songe par un vague saute-ruisseau. Vague, mais gonflé : réveiller le chef en pleine sieste n'était pas à la portée de n'importe qui.
— Patron ! Y a votre rendez-vous, là, qu'est arrivé.
— Mon rendez-vous ? Mon rendez-vous ? Ah, oui, la protégée de...
— Je lui dis quoi, Patron ?
— Fais-la entrer. Et arrête de m'appeler Patron.
En attendant, je me lançais dans quelques assouplissements sommaires en position assise, me frottais les paupières et, au moment même où j'allais introduire un index curieux dans l'une de mes narines, la porte s'ouvrit sur la plus merveilleuse créature jamais vue dans mon bureau.
Je secouais la tête. Quelque chose me gênait, mais quoi ? Mon rêve ! Je rêvais encore. Ou bien j'avais été sorti d'un monde où j'étais la jeune femme qui se trouvait maintenant en face de moi. Prémonition peut-être. J'avais une solution pour m'en assurer. Si elle acceptait ma proposition, j'avais gagné. Je l'invitais donc à grignoter chez Marcel où nous pourrions tranquillement parler de tout ça. Tout le monde allait trouver ça bizarre, personne n'oserait le manifester et j'en profiterais pour lui confier ces dix feuillets à l'eau de rose que personne encore n'avait rendus dans les temps. Le seul impératif était de respecter le thème du numéro en cours, « le rêve de Tchouang-tseu », ce sage qui à son réveil, ne sait plus si c'est lui qui a rêvé du papillon, ou le papillon qui a rêvé de lui.
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Felix Culpa · il y a
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