MUSTANG / part 2

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Ecrire, composer, parfois mélanger le tout, photographier aussi, bref créer pour se sentir vivant. Verlaine, Bashung, Baudelaire, Bergman, Gainsbourg, Fauque, Burroughs, Cocteau, Kerouac, Nabokov  [+]

J’avais vérifié que le sac se trouvait toujours sous le siège, avant de démarrer. Une fois sorti de la ville je le posai sur le siège arrière.
Une seule parution avait suffi. Je reçus de nombreux messages. Les types proposaient tous plus d’argent que l’annonce n’en réclamait pour être sûrs de l’acquérir. Il faut dire que pour ce genre de voiture les offres restent plus rares que les demandes : une Mustang 1969, triple black Mach 1 en parfait état.
Et oui une Mustang... Les psy auraient sans doute des choses à dire...
Je dus faire un tri, non pas en fonction de la surenchère mais en fonction de mon plan.
Un candidat semblait parfait. En fait le lieu de rencontre restait le seul critère de sélection, puis bien sûr ensuite un bon feeling. Le mec était collectionneur. Il possédait deux modèles bien astiqués mais pas cette rareté. Je l’avais rencontré une fois deux semaines auparavant et ma voiture semblait au delà de ses espérances.
Sympa, la cinquantaine, pilote de ligne. Il devait accepter d’en être l’heureux propriétaire ce vingt quatre décembre et pas avant. Il ne comprit pas trop pourquoi, et l’affaire fut conclue.
Sur la route qui m’emmenait chez lui, je m’efforçais de ne penser à rien. A la radio un animateur FM tentait de faire des phrases avec trois mots de vocabulaire et se marrait tout seul entre deux titres tendances. Je me suis toujours demandé pourquoi ces mecs bidons s’évertuaient à parler comme des jeunes abrutis pour faire branché au lieu, à l’inverse, de faire passer quelque culture bien dosée. Quand j’en eu marre d’écouter ce con, j’enfonçai dans le poste une bonne cassette de blues bien gras et laissait chaque note m’atteindre au plus profond.
Je ressentais déjà comme le souffle de la liberté, liberté interdite, souffle d’autant plus piquant qu’un immense vide s’ouvrait devant moi, enfin !

Le pilote m’attendait devant chez lui et l’apercevoir me fit instantanément redescendre sur Terre. Je devais être un peu en retard car il avait l’air d’avoir attendu dans le froid.
A peine la Mustang garée sur le trottoir, il - quel était son nom...? - tourna autour les yeux grands ouverts comme un môme, visiblement excité. Je le regardai faire, un sourire en coin, les mains sur le volant. Il tourna plusieurs fois, se baissant, se hissant sur la pointe des pieds, pour quelque détail.
Le temps ne comptait plus. Ni pour lui, ni pour moi. La première fois depuis un mois.
J’eus presque l’envie de balancer ma montre. Je me sentais bien dans l’obscurité, le blues dans les oreilles, l’odeur de cuir...
Il commençait à neiger dans le faisceau des phares quand on tapa au carreau.

- Alors vous regrettez déjà ?, cria t-il de peur que je ne l’entende pas, en se marrant.
- Non, fis-je en sortant enfin. Alors vous n’avez rien remarqué d’anormal?
- Vous rigolez ? Elle est superbe !
- J’en ai pris soin depuis l’autre fois...
- J’espère bien...Allez je vous offre un verre on va pas rester là sur le trottoir
- Euh non...Je ne préfère pas...Je ne peux pas m’attarder...J’ai même un service à vous demander
- Ah bon ?, dit-il sympathiquement.
- Voila, est-ce que ça vous ennuierait de m’emmener à l’aéroport? Ma femme m’y attend...

J’étais plutôt mal à l’aise car mon attitude aurait pu lui sembler cavalière et surtout, allait-il accepter...? Après tout rien n’était sûr malgré la sympathie qu’il dégageait. Le bon déroulement de mon plan pouvait être compromis.

- Pas du tout, dit-il, sans hésitation. Je vais chercher votre chèque et on y va. Et vous me laissez conduire !...

Toute la paperasse officielle avait été faite lors de notre précédente rencontre. Il était formidable.

Sur la route vers Roissy, le type parlait beaucoup. Visiblement heureux de piloter le bolide. Au début je participais à son enthousiasme, puis après quelques minutes mes paroles devinrent plus succinctes. Je pensais à Pamela. Elle ne devait pas encore s’inquiéter. J’ai pensé l’appeler mais je n’aurais fait que lui mentir à nouveau. Je ne voulais plus. Le portable était dans ma main. J’ouvris la fenêtre et proposai au chauffeur de lui régler le rétroviseur extérieur. Prétexte. Discrètement je laissai tomber le téléphone sur la chaussée. Il restait mon dernier lien avec mon ancienne vie. Terminé.
Une fois son monologue sur la voiture et sur lui finit, il me posa enfin la question de savoir où nous allions ma femme et moi...Bien sûr je m’y attendais. Mon petit speech dût lui sembler crédible car je ne détectai aucune suspicion. Je lui racontai Miami où nous avions l’habitude d’aller etc, etc. En fait je n’y étais allé qu’une seule fois avec Pamela pour nos premières vacances ensemble. A ce titre mes souvenirs restaient précis, mais aucune nostalgie ne s’en dégageait plus...

Arrivés à Roissy-Charles de Gaulle, je lui dis de me laisser au comptoir d’Air France. Le trajet avait duré à peine trente minutes qui m’avaient parues une éternité. Surtout sur la fin.
Devant l’aérogare il continuait à parler tout seul, de ses voyages...Il me saoulait et à peine garés je sortis de ma Mustang. J’allais oublier le sac à l’arrière...

- Allez ciao, merci et bon noël...balançai-je en m’éloignant.

Je l’entendais encore tout en passant l’entrée.

L’aérogare ressemblait à une fourmilière dans laquelle on aurait mis un coup de pied. Ça grouillait de partout. Un soir de réveillon j’aurais du m’en douter. Les gens allaient retrouver papy et mamie, le cousin ou la tante à une heure de vol j’imagine.
Je m’étais répété ce moment à plusieurs reprises et me dirigeais d’un pas rapide vers le guichet. Un couple s’énervait après une hôtesse d’accueil, à la limite de la grossièreté...Il me semble que ces malheureux faisaient partie du pourcentage de surbooking, mais le vol n’avait enregistré aucune annulation.
Une seconde hôtesse se révélait disponible.

- Bonsoir monsieur
- Bonsoir

J’eus une seconde d’hésitation, puis :

- Je souhaiterais un aller simple pour le prochain vol vers l’étranger sans visa. Classe affaire.
- Oui, quelle destination ?
- N’importe, et surtout ne me dites pas la destination, fis-je un peu autoritaire.
Je n’avais pas envie de parler, de me justifier, de raconter ma vie. Il fallait juste que cette charmante demoiselle me donnât un billet, la porte d’enregistrement. Point.

- Vraiment ? J’ai un vol à 20H08 pour...Elle se coupa. Vous ne voulez pas savoir ?
- NON !
- Très bien. J’espère que ce pays vous plaira. Vous partez définitivement ?
- Mademoiselle donnez-moi ce billet qu’on en finisse, lui ordonnai-je le plus calmement possible.
- Le temps d’imprimer...Vous réglez par chèque ?
- Euh non...En espèces...

Il m’était sorti de l’esprit qu’il fallait payer et n’avais prélevé aucun billet du sac. Je dus l’ouvrir le plus discrètement possible. Dans un endroit pareil ce fut sportif...
Je m’enquis du tarif pour ne pas avoir à sortir une liasse de trop...Je me refusais de réfléchir à la distance compte tenu du prix etc.
L’hôtesse dût me prendre pour un fou, un fugitif ou un truand. Ma requête, ma façon de payer, semblaient peu banales. Elle était restée muette et sans expression dès lors qu’elle avait vu l’argent sortir du sac.
« Hall B, porte K, fin d’enregistrement 19h40 » furent ses prochains et derniers mots.

Le départ était dans une heure, ce qui me réjouit car l’attente serait plus brève que prévu.
Hall B était à droite. Il me fallut cinq bonnes minutes pour l’atteindre, d’ une flèche à l’autre, en me faufilant entre les valises. Porte K. Voilà.
Je m’efforçais de ne pas avoir à croiser du regard les écrans au dessus des comptoirs d’enregistrements. Il n’y avait pas grand monde.

- Sans bagage ?
- Sans bagage.

Cette fois c’était un homme.
Le billet, la carte d’accès à bord et le passeport à nouveau dans la main je décidai d’aller directement à la porte d’embarquement.
Mon plan avait été assez minutieusement préparé et j’appréhendais les rayons X. Le sac disparu derrière le petit rideau noir et « c’est foutu, c’est foutu ! » tournait en boucle dans ma tête... A mon tour je traversai le détecteur.

- Qu’avez vous dans votre sac monsieur ?, me fit le type à la casquette, les yeux rivés sur son écran.
- Je pense que vous le savez autant que moi...
- Bien, veuillez suivre mon collègue.

Le collègue m’emmena dans une salle déserte à quelques mètres. Il étudia mon passeport et mon billet, silencieux.
Je m’exécutai lorsqu’il me demanda d’ouvrir, soucieux, dépité, presque désespéré.

- Combien ?, fit-il calmement.
- C’est écrit sur le formulaire dans l’enveloppe si vous voulez la somme exacte.

Il regarda. Resta muet un long moment.

- Finalement en volume une somme pareille ne représente pas énorme. Juste un sac de cabine. Dingue !, dit-il enfin. Bien sûr vous pouvez justifier la provenance de toutes ces liasses, continua t-il sur le ton blasé de celui qui a tout entendu mais à qui on ne la fait pas...

Je savais qu’à cette heure-ci je ne pourrais rien prouver du tout. A tout hasard je lui dis d’appeler Fuz au numéro de portable inscrit sur le formulaire, sans y croire.

- Un bon point pour vous cet argent provient d’une banque. Que comptez vous faire ?
- Continuer ma vie loin d’ici...Ce sont toutes mes économies.
- Je vois...

Il prit le téléphone au mur, composa le numéro en lâchant un sourire en coin « on ne sait jamais ...», suivi d’un clin d’oeil à mon endroit.

- Pourrai-je parler à monsieur Fuz ?...Ah c’est vous...Dingue !...Douanes aéroportuaires...Connaissez-vous un certain monsieur Etienne Chart ?

Je n’en revenais pas. Il travaillait encore. La conversation dura environ cinq minutes, j’imaginais la tête de Fuz à l’autre bout et me marrais intérieurement. Il fut assez aimable pour répondre à toutes les questions de l’agent.

- C’était une simple vérification de principe. Vous avez le droit de voyager avec cette argent. Appeler la banque n’était pas nécessaire mais et je voulais tester votre réaction, bref votre honnêteté...Vous allez devoir remplir ce truc et c’est tout bon, conclut t-il.

Enfin j’étais dans l’avion ! Tout semblait calme. Les hôtesses faisaient leur job. Je me sentais apaisé. La tête vide, entre joie et incrédulité, mais nulle inquiétude.
Je respirais calmement, appréciais ce moment pleinement.
L’airbus n’était pas plein. Les sièges à mes cotés restaient agréablement vides. Le sac sur les genoux. Les billets dans la main. Quelle étrange sensation de ne pas connaitre la destination, la durée du voyage et surtout de laisser derrière soi toute sa vie, comme le papillon s’envole alors que son passé rampant n’est même plus un souvenir.
La journée avait été tellement lourde, m’avait demandée tant de concentration, que ce matin semblait appartenir à un autre jour lorsque je revécus intérieurement chaque instant de ces derniers heures. Tout semblait s’être finalement déroulé magiquement. Une grande fierté m’envahissait, même si je savais que pour certains, Etienne Chart serait le dernier des salauds, le lâche, l’égoïste, l’enculé...Qu’ils aillent au diable, j’étais au contraire celui qui a osé, osé tout plaquer, osé repartir à zéro, osé faire ce que beaucoup rêvent de faire sans en avoir les couilles, ces larves qui amarrent leur blues à un semi confort, à la monotonie quotidienne, à un fauteuil en velours dans lequel le temps n’en finit pas, dans lequel ils affalent leur médiocrité, expulsent leur grossièreté, et ne vivent rien d’essentiel. Un vie de serpent, une vie de chien.

Je ne me sentais pas prêt à regarder le billet. Rien n’émanait de moi qui trahissait le suspense que je m’infligeais. Et rien de visible ou sonore dans cet aéronef pour y mettre fin.
Les passagers parlaient français, anglais, espagnol...
Serait-ce un long voyage, un pays chaud, froid, un pays riche, hémisphère nord, sud...? Cela n’avait aucune importance. Pour peu que Dieu existe, je le laissais libre de modeler mon destin.
Nous décollâmes un quart d’heure en retard, la faute à la météo, puis le commandant informa du déroulement du vol. Au risque de passer pour un débile profond je plaquai précipitamment les paumes de mes mains sur mes oreilles. Pour être sûr de ne rien entendre je maintins la pose plus de cinq minutes jusqu’à ce qu’une hôtesse m’interrompe :

- Vous avez un problème monsieur ?
- Comment ? Ah non j’ai mal aux oreilles avec l’altitude...
- Essayer de déglutir. Je vous apporte un chewing gum...
- Bien aimable.

Un noir profond enveloppait l’appareil, pas même une lumière par le hublot. On annonça qu’un repas allait être servi. Nous volions depuis une bonne demie heure.
C’est à ce moment là que je réalisai qu’en bas l’affolement avait gagné Pamela depuis longtemps maintenant. La fête était définitivement gâchée...
Les appels téléphoniques devaient s’enchainer, tout le monde, Paul, Julie etc devaient me chercher, exceptée la police.
Quelle nuit allaient-ils passer ? A défaut du champagne les larmes allaient couler, chacun irait de ses hypothèses, cris, agitations...
Je me surpris à avoir un petit rictus, je m’en foutais tellement. Ce monde ne m’appartenait plus.

Le repas fut somptueux, gastronomique, à part une mini bûche d’un grand pâtissier, à la crème, bien dégueulasse.
Le moment était venu. Je me sentis prêt. Je pris le billet sur le sac à mes cotés. Mon coeur accéléra sensiblement.
J’ouvris lentement, avec délectation la pochette . Je le sortis. Il se présenta à l’envers. Je contemplai quelques secondes le verso, et reposai la pochette sur le sac de l’autre main. Puis, avec une certaine excitation, je le retournais promptement.
Il était écrit : Ezeiza Airport.
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