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Musca domestica

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Luuce

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Je tournai la clé dans la serrure et appuyai sur la poignée. À peine la porte entrouverte, l’odeur m’agressa les narines. Je posai mécaniquement les clés dans la soucoupe, sur le meuble de l’entrée et retirai mes bottes d’un coup de talon.
Elles étaient crottées, elle allait râler, mais je m’en foutais.
J’étais obnubilé par l’odeur. Celle-ci me tétanisait. J’étais tel un robot, animé par la force de l’habitude : clé, parka, bottes.
Rien que pour l’emmerder, je ne mettrai pas les bottes sur la serpillière.

Ça sentait la soupe. Ça empestait toute l’entrée.

Elle avait mis du poireau. Elle savait que je détestais le poireau. Ça pue.
Un poireau c’est long, fin, blanc, vert, ça ne sait même pas de quelle couleur c’est. Avec des poils au bout. Ça ne mérite pas d’être dans la catégorie légume. C’est rien qu’une mauvaise herbe. Qui peut manger ça ? C’est filandreux dans la bouche, ça aigrit l’estomac et l’humeur. Il y en a plein d’autres des légumes ! Le chou par exemple. Le chou c’est rond, c’est plein de feuilles, c’est généreux le chou. Ça se laisse découvrir, découper, déguster.

La patate, le navet même. Mais le poireau MERDE !

Je rentrai dans la cuisine contrarié de la journée et de la soupe. On aurait dit qu’elle avait le don pour savoir ce qui me mettrait en rage et le moment exact pour le faire.
Elle était assise sur sa chaise de cuisine, face au poste de télévision, avec son vieux tablier. Elle avait recousu maintes fois le cordon qui permettait de le nouer dans le dos. Ce cordon qui cédait sans cesse et qui était sans cesse recousu. Au même endroit. Le même cordon.
Elle ne tourna pas la tête pour me saluer, c’était l’heure de son émission. J’articulai un « bonsoir » renfrogné et me posai bruyamment sur l’autre chaise de la cuisine.
Deux chaises, pour deux, c’était suffisant. On ne recevait jamais personne de toute façon.
Quand le docteur venait, il avait le droit de s’installer dans la salle à manger, sur une des chaises en bois sombre. Elles veillaient, telles des sentinelles, sur la table en chêne massif, brunie par le temps et recouverte par une vielle nappe. Pour la protéger de la poussière. Quand le docteur venait, on enlevait vite la nappe et on mettait le napperon ovale. Celui qui allait sous la coupe ovale remplie de graines de lavande dont la couleur et l’odeur étaient passées depuis des années.

Je jetai un œil au ruban anti mouche accroché au plafond. Il pendouillait, copieusement alourdi des dizaines de mouches collées, agonisantes, ou mortes qui s’étaient prises dans sa glue.
Je fixai du regard la punaise brillante qui maintenait la ficelle retenant le ruban garni.

J’avais peu de menu plaisir dans la vie. Je n’en avais ni le temps, ni les moyens.
Entre les vignes, le potager, la coop et Maman, je ne prenais que le temps de lire le journal qui arrivait chaque matin dans la boite aux lettres. J’aimais bien regarder aussi les matchs de foot télévisés. Mais mon vrai plaisir, c’était de regarder les mouches.
Je détestais ces insectes dégoutants qui vrombissaient près des oreilles à vous en rendre fou. J’avais tout essayé pour les éradiquer mais c’était un combat perdu d’avance. Elles avaient le nombre pour elles. Moi j’étais tout seul. J’étais persuadé que ces nuisibles plein de vices savaient exactement comment s’organiser pour être le plus exaspérant possible. Leur trajectoire était calculée pour donner l’illusion de la répétition. Et au moment où le torchon allait s’abattre, elles en changeaient. Juste avant.
Et toutes ces petites crottes de mouche collées sur des surfaces improbables. Impossibles à nettoyer. C’était de l’effronterie. Elles laissaient leurs marques, comme les chiens marquent leur territoire. Sauf qu’un chien ça se corrige. On peut lui montrer qui est le patron. Les mouches, elles, elles vous bourdonnent au nez et recommencent à poser une petite crotte, à l’endroit même où vous venez de passer l’éponge.
Dans cette lutte sans fin, j’avais découvert mon Plaisir.
Celui d’installer un ruban sur un point stratégique et d’attendre qu’elles viennent s’y engluer.
J’aimais enlever la punaise qui allait retenir le ruban et la planter dans le plâtre du plafond. J’aimais dérouler le rouleau doucement afin de ne pas le rompre et de dégager la plus grande surface de colle possible. Si on précipitait cette étape, le ruban restait enroulé sur lui-même et le rendement était moindre. J’aimais le regarder pendre un moment, vierge. Et j’aimais regarder la première mouche faire des tours et des détours pour finalement passer un peu trop près. La colle lui emprisonnait alors les pattes ou les ailes. Et la prise de conscience débutait. Les mouches n’étaient pas toutes identiques face à l’adversité. Certaines essayaient de toute leur force de se dégager du piège. D’autres acceptaient sans mot dire leur sort. J’aimais regarder celles qui faisaient le plus de bruit. Celles qui essayaient désespérément pendant plusieurs minutes et plusieurs jours de se dégager de l’entrave. Je ne sais pas exactement combien de temps elles pouvaient mettre à crever. Mais l’idée qu’elles en souffrent me procurait un plaisir vengeur salutaire. Je pouvais mieux supporter celles qui volaient encore, quand j’entendais les cris rageurs des plus pugnaces. J’aimais les observer, remplissant le ruban, se débattant. Quand le ruban était gorgé du poids de mon crime, je le détachais avec précaution et le jetais dans la poubelle. Parfois je comptais le nombre de victimes. Parfois j’en évaluais le nombre au jugé, sans prendre la peine de les compter. Ce n’était que des mouches.
Mon autre arme, était la tapette à mouche. Toujours à portée de mains, elle me servait à diriger les récalcitrantes vers le ruban et profiter du spectacle. Ou bien juste à les tuer d’un coup sec.
A force d’en tuer, je m’étais rendu compte que deux catégories existaient. Celles qui étaient mortes sur le coup, et celles qui simulaient... Celles-ci étaient de la même trempe que les pugnaces du ruban. Elles pouvaient reprendre leur vol après avoir simuler leur mort pendant un long moment. Au début, je les déposais dans la poubelle, mais elles s’en sortaient. Je commençais alors à les mettre dehors, par la fenêtre. Mais elles revenaient. J’ai alors commencé à les ramasser délicatement avec la tapette et à les coller moi-même sur le ruban...
Oui j’avais plaisir à regarder les mouches souffrir et agoniser sur le ruban de la cuisine.
J’étais tout entier absorbé par ces réflexions quand Maman se leva et m’interrompit.

— Déjà là ? À cette heure-ci ? M’étonnerait que les plans de tomates apprécient le manque d’eau. Je les ai trouvés bien sec ce matin.

Je ne répondis pas. L’odeur de poireaux revenait m’agacer les narines. Je me levai et attrapai une bière dans le frigo. « Réfrigérateur » aurait-elle dit si elle avait lu dans mes pensées. Frigo c’est une marque. Mais elle se contenta de se racler la gorge afin de signifier sa désapprobation pour la bière. Depuis que je l’avais sommé d’arrêter de faire des remarques sur ma consommation de bière en la menaçant du poing, elle gardait ses mots dans sa gorge. Mais ça la grattait, coincé là, dans sa gorge.
Maman avait été institutrice, du temps où on disait encore institutrice et elle tenait à son titre. Elle n’était pas professeur des écoles, et n’avait exercé que dans celle du village. Classe unique regroupant tous les âges de la Primaire. La petite école. Avant le collège de la ville et ses professeurs.
C’était une femme sèche et droite. Elle avait enseigné le B.A.-BA dans la douleur à nombre d’enfants du village, devenus adultes, puis vieux maintenant. Elle ne donnait pas de coups de règles mais ses mots étaient pires que des coups. Ils vous atteignaient bien plus profondément et laissaient une blessure qui ne cicatrisait jamais. Quand elle vous regardait, on aurait dit qu’elle lisait en vous, qu’elle perçait la peau et piquait juste au bon endroit. Celui où cela fait le plus mal. Ce n’était pas une instit à l’instinct maternel, qui embrassait les petits le dernier jour d’école. Elle ne souhaitait pas de « passer de bonnes vacances » mais de « mettre à profit ce temps libre pour rattraper le retard ».
« Vous voulez en faire quoi ? Un vigneron ? ». Elle était comme ça Maman. Hautaine et cinglante, intransigeante.

Au journal de 13h un jour ils ont parlé du harcèlement scolaire. Ils parlaient des traumatismes que cela infligeait aux enfants qui en étaient victimes. Elle rentra alors dans une colère noire, éructant sur la mollesse des générations actuelles et leur prédisant un avenir des plus sombres. Ce jour-là, on changea définitivement de chaine pour le journal de 13h.

Je n’ai pas eu de père. Nous n’en avons jamais parlé. Elle a clos le débat un jour d’adolescence me disant qu’il valait mieux qu’il soit parti tôt plutôt que de voir la déchéance de son fils. « Vas étudier ou rends toi utile. Il faut biner, pour les poireaux. »

J’étais reparti dans mes pensées. Je m’en rendais compte car je suivais du doigt le dessin provençal délavé de la toile cirée. Elle collait malgré les passages répétés de l’éponge. Les mouches sûrement. Elles transportaient toujours des tas de saletés sur leurs pattes. Je pris une gorgée de bière bien fraiche et me reculai sur ma chaise.
Trainant ses pieds sur le linoléum jauni par le temps et la graisse de la cuisinière, elle s’approcha du faitout et ouvrit le couvercle.
Un haut le cœur me souleva l’estomac. J’avais l’impression d’être à nouveau dans l’avion, celui que j’avais pris pour aller à Paris. Billet payé par la coop, pour aller au salon de l’agriculture en 1999. Le voyage ne m’avait pas plu du tout. Ce n’est pas naturel tout ça. On n’est pas des mouches.

J’en avais profité pour voir mon frère. Il ne descendait jamais. Ils étaient fâchés depuis que j’étais minot. Je ne sais pas pourquoi, mais cela ne me concerne pas.

Le salon en lui-même avait été décevant et la coop n’avait jamais renouvelé l’expérience. Mais moi j’avais pris l’avion. Et ça ne se reproduirait pas de sitôt. Surtout après les attentats et tout. On ne connait pas le pilote, on ne sait jamais. Et puis j’avais assez à m’occuper à la maison de toute façon.

Elle touilla avec la louche métallique, celle qui avait des points de rouille au niveau de la jonction du manche. Pas une épice, pas une pointe de sel ou de poivre ne s’échappait des vapeurs du bouillon. Juste une odeur fade, aigre, de poireaux sans sel. De l’eau chaude pour les poireaux. Un bain pour les poireaux. Moi qui ne pouvais plus en prendre des bains, depuis qu’on avait dû remplacer la baignoire par une douche avec un siège en plastique qui se rabattait. Elle ne pouvait plus lever la jambe, Maman. Alors une douche à l’italienne avec un siège en plastique rabattable c’est ce qu’il lui fallait. Mais à moi ? Je regrettais mon bain du samedi soir. Je mettais un peu de gel douche senteur patchouli dans le fond de la baignoire et ouvrais l’eau afin qu’elle vienne fouetter le gel et le transforme en mousse légère. La buée s’installait dans la salle de bain et recouvrait le carrelage et le miroir au-dessus du lavabo. J’aimais regarder la course des gouttes d’eau que la condensation avait créée, en choisir une et suivre son parcours sur les carreaux humides.
Maintenant je prenais une douche rapide, essayant d’éviter de me cogner sur le plastique de la chaise.

Le téléviseur crachouillait ses inepties maintenant que l’émission était terminée. Une publicité pour de la lessive avec deux hommes qui s’occupaient de leur linge. J’aimais mieux celle d’avant, avec les singes qui parlaient. Je levais les yeux sur le napperon qui protégeait le dessus du poste de la poussière. Deux cadres étaient posés dessus. La photo de ma mère le jour de sa Confirmation. Une autre de moi pour mon baptême, dans la robe traditionnelle de famille. Jaunie, comme le lino.

Elle se racla la gorge une seconde fois. C’était le signal pour que je mette le couvert ou déguerpisse.
Je tournai la tête vers elle, debout au-dessus du faitout. Avachie dans son tablier recousu, mules aux pieds, bas de contention plaqués sur ses varices. Elle était loin l’instit qui imposait le respect à tout le monde, par la peur. Elle était rabougrie la mégère qui faisait la loi dans sa classe et à la maison.

J’aurais donné toutes mes billes, si j’en avais eu à l’époque, pour ne plus être « le fils de la maitresse ». On me rouait de coups pour sa méchanceté. On m’insultait copieusement quand elle mettait au coin. On me privait de gouter si je ne donnais pas le texte des dictées à l’avance.

Elle se retourna et me fixa droit dans les yeux. « Et alors ?! ». Je me levais, fourbu, et m’approchais du tiroir à couvert.
La proximité du faitout me renvoya un élan de rage. Cette odeur, je ne la supportais plus. Ça puait le rance, la rancœur.
Je fis un pas en arrière, détournant la tête et plaquant instinctivement la manche de mon pull sur ma bouche et mon nez.
— Hé bien quoi ?! C’est très bon les poireaux !
Des larmes furieuses se mirent à me rougir les yeux. Une brulure dévorante me monta du fond de l’estomac jusqu’en haut du front. Je me suis enflammé à côté de la cuisinière.

Je pris d’une main le grand couteau posé sur le plan de travail en formica. De l’autre je refermai le tiroir à couvert et lui pris l’épaule. J’abattis le couteau plusieurs fois. Les policiers diront « une trentaine ». Mais ils ne sauront pas dire quel coup aura été fatal.

J’ai reposé le couteau sur la toile cirée. J’ai éteint le poste avec la télécommande et j’ai regardé les mouches. J’ai pensé qu’il faudrait changer le ruban. Il n’y aurait bientôt plus de place pour de nouvelles mouches.

Ça sentait toujours le poireau mais c’était moins rance.





PRIX

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François Duvernois · il y a
J'avais lu, j'avais aimé et j'aime encore, j'avais voté pour votre texte.
Vous avez voté une première fois pour mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1
Ce texte est en finale. Si vous aimez encore, vous pouvez remettre un bulletin dans l'urne.

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Cannelle · il y a
C'est un texte très poignant et remarquablement bien écrit. Mon vote (36)
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Luuce · il y a
Merci Cannelle. Au plaisir.
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Cannelle · il y a
Si tu passes par la finale du prix d'automne, il y a "l'ange du moulin" qui t'attend
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/l-ange-du-moulin

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Keith Simmonds · il y a
Mon vote # 35 pour cette magnifique histoire, Luuce! Je t'invite à venir voir ma NOSTALGIE et mes PAPILLONS! Merci d'avance!
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Luuce · il y a
Merci ! Ça marche, je vais aller faire un tour vers d autres insectes ;-)
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Olivier Vetter · il y a
Vive la campagne
+1

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Dolotarasse · il y a
Superbe !!! Bravo Luuce... + 1
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Luuce · il y a
Merci beaucoup pour ton cri du cœur ! ça fait plaisir :-)
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Elodie Torrente · il y a
+1 pour cet ingrat. :-) bonne chance !
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Yasmine Kasbi · il y a
Belle écriture. Pour preuve, je suis entrée dedans et ça m'a démoralisé :-)))
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Luuce · il y a
ho bin non... c'est pas si grave ;-)
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Yasmine Kasbi · il y a
C'était un compliment détourné. Je vais bien ;-)
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Mirgar · il y a
Terrible ennui et désamour pour ne pas dire haine dans un univers oppressant. Très beau récit qui ne peut se terminer que par un drame...+1
J'ignore si vous avez le temps de partager la lecture des textes mais, si vous aviez le temps, je laisse , à tout hasard, ce lien :http://short-edition.com/oeuvres/tres-tres-court/les-enfants-de-la-nuit

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Utilisateur désactivé · il y a
Quand les liliacées et les muscidés s'entendent pour fabriquer des atmosphères glauques à souhait. Ceci dit, dans le genre légume qui ferait dégueuler un canard, il y a aussi le chou de Bruxelles dont Cavanna disait : "C'est triste quand ça pousse, ça pue quand ça cuit, je suis bien content de pas aimer ça."
Mon vote bien sûr !

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Zutalor! · il y a
Je ne veux pas faire "mon savant" mais ça m'avait frappé : dans "Voyage au bout de la nuit", Céline parle des immeubles du Paris populaire de 1930, qui ne sont équipés que d'un WC par palier pour tout l'étage. Dans chaque cuisine, on fait blanchir des choux, légume bon marché et réputé nourrissant. Et Céline de conclure : "pour l'odeur qui prend le pas sur l'autre, il faut savoir qu'un chou égal dix cabinets."
J'ai déjà voté mais je revoterais bien...

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Luuce · il y a
Mdr pour Cavanna ! Il y a quand meme des legumes qui n ont pas de bol...
Merci pour ton vote !

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Jean-Claude Renault · il y a
Il est normal que, pour des poireaux, il en ait ras le faitout. Le poireau symbole de l'amertume d'une vie, je vote.
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Luuce · il y a
Merci Jean-Claude
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