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GastonB

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Qualifié

L’homme qui marche devant moi va tomber. Je le sais. J’en suis sûr. Il ne me reste plus qu’à attendre. Déjà il vacille. Ses jambes tremblent. La sueur trempe le dos de sa veste. Ses mains s’appuient contre le mur. Il hésite, repart. Soudain son pas s’accélère. Mais où trouve-t-il donc la force d’avancer ? Il ralentit. Peut-être est-ce le bon moment ? Car je veux qu’il meure. Vite. Bien. Comme un chien qu’il est et qu’il n’a cessé d’être. Je voudrais saisir son bras, le tirer, l’agiter, le faire tourner comme une vulgaire toupie. Vite, encore plus vite, jusqu’à ce qu’il s’écrase contre ce maudit mur. Mais il continue. Alors je vais accélérer. Dans la poche de mon blouson, je tâte le revolver. Je vais le sortir, viser là, juste entre ses épaules, tirer.
« Pablo », crie une voix. Il se retourne, me regarde. Alors je baisse mon arme et fuit en courant. Le soir, dans ma petite chambre de la rue d’Alésia, pendant des heures, je reste couché sur le lit de camp que j’ai placé juste à gauche de la fenêtre. Il n’y a que ça dans cette pièce avec une petite commode en bois clair sur laquelle est posé le tourne-disque, un vieil appareil de marque Ducretet-Thomson, rapporté de la maison de mes parents. Il marche presque en permanence. Dès qu’il s’arrête, je me lève et repose le saphir. Un air revient souvent.
For the benefit of Mr Kite
There will be a show tonight on trampoline
The Hendersons will all be there, late of
Pablo Fanques fair, what a scene.

Mr Kite, Mr Kite, Pablo Fanques, Pablo ! Tout cela retentit dans mon crâne, résonne. J’hurle ces noms : Kite ! Fanques !
Il y a bien longtemps que je les ai trouvés. Par hasard. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était un soir de décembre 2003 où je cherchais des informations. Légion Condor, avais-je tapé sur le clavier de mon ordinateur. Des indications très générales sur la guerre d’Espagne étaient apparues à l’écran. Les mêmes infos revenaient. Avec des groupes d’Allemands, leurs noms, les lieux où ils avaient combattu, des dates et des récits d’opérations. Je les notais sur un petit carnet. Mais cette nuit où il faisait si froid que du givre parsemait la fenêtre, j’avais découvert un site très particulier. Mister Kite était basé à Filderstadt en Allemagne. L’adresse précisait Gustav-Sehwab Stra 8. Il vendait des centaines de cartes postales de la guerre d’Espagne montrant des photos d’officiers et de soldats engagés dans la Condor. J’avais appâté le type en les payant très cher, le plus cher possible. Je m’amusais à faire grimper les enchères : 30, 50, 100, 150 euros. Les jours suivants, je recevais les paquets.
C’étaient toujours des enveloppes jaunes sur lesquelles s’alignaient des timbres de chiens, des bergers allemands et des dogues. Au début, je les avais gardés. Mais comme ils se répétaient, je m’étais mis peu à peu à les jeter. Les cartes postales et les photos s’empilaient dans la boîte à chaussures où je les rangeais. Le matin, à ma fenêtre, je guettais le facteur. Quand je l’apercevais, je descendais quatre à quatre les escaliers de l’immeuble. « Oui, il y en a deux, je crois », me disait-il. Je les saisissais et les emportais dans ma chambre. D’un coup de couteau sec, je coupais l’enveloppe, sortais les cartes et les photos.
Noms, prénoms : Mr Kite les avait indiqués de sa petite écriture serrée à l’encre noire. Comment les connaissait-il ? C’étaient des photos-cartes postales au dos desquelles il y avait des croix, des tirets et quelques brèves phrases en allemand. Sur une, je vois deux hommes. L’un est très jeune, ses bras croisés. Ils se regardent devant un immense cactus. Artur Gotschke et Walter Grimm, est-il indiqué. Deux autres en débardeur, le bas de leur pantalon relevé, sont assis sur le socle en pierre d’une grande croix de métal. Celui de droite est mince, ses cheveux blonds coiffés en arrière, le visage long. L’autre est plus empâté.
Hans Joachim Dettmann et Michaël Muller.
Un groupe d’officiers en uniforme pose devant un avion. Luftwaffe ! « Frontflugspange piloten. » Ils ont tous des sales gueules, des têtes de brutes. Mais pas les deux jeunes du fond.
Identité : Paul Werner Kupfer, Ernst Hozzel, Walter Dilley, Bruno Möbus, Martin Wundshammer. Lieutenants, capitaines. Commandant, sous-lieutenants. Une escadre de stukas. Rentrent-ils d’opération ? Mais peut-être partent-ils pour Guernica ? C’est un matin ordinaire. Pourtant on leur a dit que ce serait un grand jour, qu’ils devraient taper fort et que ce soir, ils seraient des héros. Le magnifique tapis de bombes qu’ils allaient lâcher écraserait la vermine. Toute la vermine !
J’achetai des centaines de ces cartes postales. Pas seulement celles avec des soldats nazis. Mais des tas d’autres montrant des villages, des routes, des marchés, des gares. Où étions-nous en Espagne ? Aragon, Pays-Basque, Galice, Castille, Catalogne ? Un jour, un cliché m’intrigua. Il n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Sous un hangar, des hommes déchargeaient un camion. La bâche était soulevée, et on distinguait des caisses. Billets ? Munitions ? Devant, un groupe de soldats discutaient. Le plus à gauche était âgé. Il semblait contrôler l’opération. Ce n’était pourtant pas ceux-là qui avaient attiré mon attention. Mais un personnage en habit civil placé tout à droite. Il portait un pardessus noir, et sa main gauche sortait juste de sa poche, comme s’il tenait une arme. L’expression de son regard laissait penser qu’il redoutait quelque chose.
Qui était-il ? J’écrivis à Kite ce que, jusqu’à présent, je n’avais jamais fait. « Pablo Fanques ! » répondit-il. Deux jours plus tard, je reçus un cliché que je n’avais pourtant pas acheté. « Fanques », était-il marqué au dos. Le paysage était très différent. Une maison basque ? Rangée devant, une superbe automobile, un cabriolet Mercedes, et appuyé contre le pare-brise, l’homme au pardessus noir, un chapeau mou sur la tête qui regardait.
Trois jours plus tard, par un bref message informatique, Kite me proposa les carnets personnels de cet individu. Le prix était très élevé. « Mais ils en valent la peine », disait-il. J’acceptai. Je reçus alors trois carnets à la couverture en cuir marron avec quelques autres documents dont la lecture et l’exploitation devaient m’occuper toutes les années suivantes. Les nuits où je cherchais, le disque tournait sans cesse.
The Hendersons will dance and sing
As Mr Kite flys through the ring don’t be late.
J’avais trouvé des pistes. Je savais à présent que celui qui s’appelait ou se faisait appeler Pablo Fanques avait travaillé pour la Condor. Des listes d’achats et de livraisons révélaient son rôle. Armes, minerais, or, uniformes, vins. Les quantités étaient précisées. Fanques organisait aussi le pillage des régions conquises. Par vols spéciaux, de précieuses denrées ramassées aux quatre coins de l’Espagne partaient pour l’Allemagne.
Fanques était alors attaché à l’ambassadeur nazi, le général Fauppel d’abord, puis Von Stohrer. Mais il travaillait surtout avec le SS Köhm et le représentant du parti, Kroeger. À la fin de la guerre civile, Fanques avait poursuivi sa tâche au service du nouveau ministre de l’Intérieur, Serrano Suñer, le beau-frère du Generalissimo Franco.
Entre Burgos, Salamanque et Madrid, Fanques notait précisément ses déplacements. Il comptait les kilomètres, énumérait les haltes, calculait ce qu’il avait dépensé. Il semblait suivre de très près les opérations de répression. Des noms d’individus à arrêter ou à exécuter s’étalaient sur des pages entières. Planifiait-il lui-même les verdicts de mort ? Fanques s’intéressait particulièrement aux industriels et aux banquiers restés fidèles aux Républicains. Il devait y trouver son bénéfice. Quelques mois plus tard, Fanques avait accédé à d’autres responsabilités. « Nouvelle aventure ! » avait-il noté.
Le deuxième et le troisième de ses carnets racontaient son séjour en France. Il appartenait alors au proche entourage du nouvel ambassadeur du régime franquiste, Don José Félix de Lequerica. Sur un vieux Match du 16 mars 1939, j’avais trouvé le portrait de cet inquiétant personnage. « Grand, maigre et droit, disait-on, avec une moustache à la Douglas Fairbanks, on croirait qu’il va tomber son veston coupé par le meilleur tailleur de Londres et se lancer d’un bond de chat devant un fronton de pelote. »
Ses yeux étaient grands, son nez long, ses cheveux séparés par une longue raie. Ancien maire de Bilbao, Lequerica était aussi un fervent phalangiste. « Je parle votre langue presque comme un Français, avait-il répondu au journaliste. Je suis catholique pratiquant. Rien d’un révolutionnaire. » Puis il s’était étiré avec la nonchalance du grand chat qu’il était. « Ah ! avait-il murmuré, pour un gastronome comme moi, vivre à Paris, manger la cuisine française, quel rêve ! »
Le matou mangeait, dormait, ronronnait. Mais il avait des griffes. Et ses griffes, c’était Fanques. Au 13 de l’avenue Georges V, dans le 8e arrondissement de Paris, Fanques disposait d’un petit bureau juste à côté de celui immense de l’ambassadeur. Sur son agenda, il avait noté des noms et des numéros :
Tatiana, modiste, 6 rue du Débarcadère (17e). Étoile 06.95.
Les Voyages Européens, 20, boulevard Richard Lenoir (11e). Roquette 76.70.
R. Wahl, loueur auto, 4, rue Lamblardie (12e). Diderot 54.23.
Fanques aimait les beaux modèles dont il donnait la liste : Reinastella Renault, Bugatti, Hispano-Suiza, Delage, Alfa-Roméo.
Étoile. Roquette. Diderot.
Diderot. Étoile. Roquette.
06.95- 76.70- 54.23
54.23- 06.95- 76.70.
Je cherchais les codes. Fanques allait souvent à l’Abda Hôtel, une pension familiale située au numéro 12 de la rue Juliette Lamber dans le 12e, téléphone Galvani 79.07, où il retrouvait un étrange individu, journaliste opiomane, renégat du communisme et, à présent, enragé du fascisme : Jean Fontenoy.
« Vu J. F. » avait-il noté le 21 juillet 1939. « Vu J. F. » le 18 et le 22 août, le 3 et 21 septembre, le 1er et 27 octobre. À l’Abda Hôtel, Fanques voyait J. F. et, au Grand Hôtel Le Troyos, entre Cannes et Saint-Raphaël, il rencontrait sa femme, la célèbre aviatrice Madeleine Charnaux. Était-il son amant ? Je n’en suis pas sûr. Mais après chacune de leurs rencontres, il notait des modèles d’avions, leur nombre, leur position et leur puissance.
Sur ce Fontenoy, je n’avais pas grand chose, seulement qu’il lui fallait beaucoup d’argent que régulièrement Fanques lui remettait. Les sommes méticuleusement notées étaient considérables. Après bien des demandes, je parvins enfin grâce à un ami d’enfance qui travaillait au commissariat de la 2e brigade criminelle à me procurer l’annuaire personnel de Fontenoy qui était mort à Berlin en 1945 dans d’obscures conditions. Des noms, des adresses et des numéros de téléphone étaient écrits dans le petit répertoire. J’en relevais quelques-uns :
Abetz, 63 Nilhalstrass – Katharinenstr 7, Berlin.
Brinon, Odéon C 933/7.
Doriot, Rue 4 ?
Laval, Bab. 34.10
Frederico Sarida, 5, rue Perez Pujol, Salamanca.
Sarida fut le sésame. Un matin de février, je filai vers Salamanque. Des flocons de neige éclairaient un ciel très noir. Je roulai vite. Quand j’arrivai, la ville était encore endormie. J’attendis dans un café. À huit heures précises, je marchai vers la rue Perez Pujol. Au numéro 5, il n’y avait pas de Sarida sur les boîtes à lettres. J’interrogeai les voisins.
« Sarida, me dit une très vieille femme, oui je me souviens, un petit bonhomme à la moustache noire. Il a habité ici quelques années, dans le grand appartement du deuxième étage. Il vivait avec une Allemande et travaillait, je crois, pour la presse. Cela fait très longtemps qu’ils sont partis. »
À la bibliothèque municipale, je trouvai des exemplaires d’un journal phalangiste à présent disparu. « Rencontres amicales » était le titre de l’édition du 15 octobre 1941. Sur la photo qui l’illustrait, je voyais Fanques à côté du lieutenant-colonel Garcia Miranda, collaborateur du ministre de l’Ordre public, du général Martinez Anido, de la Sûreté générale, et d’un représentant de l’ambassade allemande nommé Gardeman. « Trois agents efficaces du nouvel ordre européen où les juifs et les rouges n’ont plus leur place, était-il écrit en légende. M. Pablo Fanques agit en France pour éliminer les noyaux subversifs. » Sarida était le directeur de rédaction de ce quotidien consacré aux « forces nouvelles ».
De retour à Paris, je repris aussitôt les carnets. La nuit s’épaississait de rumeurs et de signes. Le tourne-disque lançait des voix.
Messrs. K. and H. assure the public
Their production will be second to none
And of course, Henry dances the Waltz !

La valse du cheval Henry, un spectacle inouï, et cet exploit unique d’Henderson. Où étions-nous ? Depuis plusieurs mois, Fanques travaillait et obtenait de beaux résultats. Chaque jour, sur les pages de ses carnets, il notait les lieux où il passait et le nombre des morts. Agissait-il de sa propre initiative ou obéissait-il aux ordres de l’ambassadeur Lequerica ? À Toulouse, « bon boulot, avait-il écrit. La vermine rouge est nettoyée. » À Bordeaux, « la place est nette », avait-il continué. Il arrivait toujours pendant la nuit connaissant parfaitement les adresses. À ses côtés, des truands au service de la Gestapo, Abel Danos dit le Mamouth en première ligne, puis Chaves et d’autres petites frappes. Au bas des immeubles, Fanques attendait patiemment qu’on lui apporte les corps.
Pendant presque une année, la sinistre équipe passa dans toutes les grandes villes du pays. Des centaines de chefs républicains espagnols furent assassinés. Après chacune de ses visites, Fanques prenait toujours un moment. Il s’arrêtait dans un café, achetait une carte postale, écrivait quelques mots et l’envoyait à son adresse, au 173 du boulevard Haussmann. « Belle journée », avait-il écrit de Montpellier. « Il faudra revenir », de Marseille. « Le sac est plein », de Lyon. Sur ces cartes que Mr Kite m’avait expédiées, je voyais des monuments, des scènes de marché, un défilé militaire.
Ma haine devint terrible. Mais il me fallut quand même plusieurs mois pour le retrouver. Après la guerre, il avait filé en Argentine. Je crois bien que là-bas aussi il avait agi auprès de certains groupes extrémistes. « Quel boulot à faire ici ! » avait-il écrit sur une carte expédiée de Buenos Aires. Combien d’années y était-il resté ? Je n’en sais fichtre rien. Une nouvelle fois, le vent avait tourné. Je l’avais retrouvé par hasard grâce à une petite annonce parue dans un journal. Fanques avait une manie qu’il avait méticuleusement notée dans ses carnets. Il collectionnait les tableaux faits avec des ailes de papillons. Je ne crois pas cependant qu’il les faisait lui-même. Mais il en avait acheté des dizaines surtout ceux qui venaient du Canada, du Japon ou d’Amérique du Sud. Un jour, je lus : « Particulier cherche éventail en ailes de Saturnie. » Fanques appréciait particulièrement les taches en formes d’yeux sur ces ailes sombres. Un numéro de téléphone était indiqué. J’appelai.
« Oui, me répondit une petite voix, si vous en avez un, je vous en donnerai un très bon prix. »
Nous nous retrouvâmes dans un café du boulevard Saint-Michel. L’homme était très âgé et son long corps se voûtait légèrement. Pourtant la main qu’il me tendit écrasa mon poignet. Il y eut un long silence. « Montrez-moi la pièce », dit-il soudain. J’attendis un moment en fixant ses yeux vert jaune. « Vous êtes Fanques, murmurai-je enfin, Pablo Fanques. » Aussitôt il se leva, renversa sa chaise et décampa. Grâce à son téléphone, je trouvai son adresse. Je passai des mois à le guetter et à le suivre. Fanques s’en était aperçu. Peu à peu sa démarche était devenue fébrile, désordonnée. Certains jours, il ne sortait même pas de chez lui.
Un matin, je pris enfin ma décision. Je l’attendis à la tombée de la nuit au moment où, habituellement, il faisait pisser son chien. Cela fut très rapide. Il s’affaissa sur les pavés, et une flaque de sang se forma. Je n’avais pourtant tiré que deux coups. Je courus dans des rues sombres, puis je rentrai chez moi. Pendant la nuit, j’écoutai une nouvelle fois l’album des Beatles : Sgt Pepper’s. Le morceau qui m’avait tant obsédé repassa et s’acheva.
And tonight Mr Kite is topping the bill.
En haut de l’affiche ! Kite !
Quelques jours plus tard, une carte postale de cirque arriva. « Bien joué, M. Robert, était-il écrit en français. Pablo Fanques a été un excellent agent. Mais, à présent, il ruminait trop le passé. » Un grand K noir finissait le texte. Aussitôt je me précipitai sur mon ordinateur. Le site Mister Kite avait disparu.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très long et super
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Récit rondement mené, arrière-plan historique passionnant. Mon vote.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/embrasement-2

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