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Alex Des

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FINALISTE
Sélection Jury

Les frelons sont des sales bêtes, grosses et méchantes. Là d’où je viens il n’y en a pas, ou très peu : le seul hyménoptère que nous avons à craindre est la guêpe vulgaire. Mais ici, en ces terres chaudes bordées par la méditerranée, il est l’imposant maître des lieux, le roi incontesté des airs. Le bruit de son vol, qui rappelle celui du bombardier, ne manque jamais d’éveiller en moi le désir de fuir ou de me recroqueviller en position fœtale. Réaction aussi primale qu’universelle : tout le règne animal craint le venin du frelon et tremble quand sa silhouette massive fend l’horizon.

En cette soirée d’Octobre, un de ces monstres quadrillait de son vol lourd le ciel de ma terrasse. Les frelons meurent à l’automne, mais celui-ci n’était manifestement pas au courant et il se heurtait sans répit au luminaire de ma terrasse, espérant peut-être que celui-ci éclaire le crépuscule de sa vie. L’inconvénient, c’est que ledit luminaire était situé au-dessus de ma porte d’entrée et que j’étais dehors. Si je voulais rentrer, il n’y avait pas d’alternative : il me fallait affronter la bête.

Les nerfs tendus, j’observais le menaçant ballet du bombardier depuis un bon moment quand le monstre se posa enfin au-dessus de la porte, épuisé par ses assauts répétés contre le coriace luminaire. C’était le moment ou jamais : en deux enjambées, je franchis la distance qui me séparait de la porte, clé tendue et cœur battant. Avant d’entrer, je ne pus m’empêcher de tourner la tête. Le reposoir de l’insecte mortel n’était qu’à une cinquantaine de centimètres de mon occiput. C’était tout de même un bel animal, pensai-je en réprimant un frisson. La taille de ses mandibules, le majestueux effilage de ses ailes sombres et l’éclat de sa cuirasse ornée de taches orangées sur la tête et le thorax comme autant de sang séché d’ennemis vaincus formaient l’image d’une magnifique machine de guerre. Je compris en l’espace de cette seconde d’hypnose tout l’attrait des cages sous-marines conçues pour observer au plus près les grands requins blancs. L’adrénaline du danger si proche, la quête de la menace imminente... Un fourmillement intérieur se mit à me parcourir et je me sentis habité par l’esprit de combattants illustres plongés au cœur des batailles de l’histoire... Si j’avance, suivez-moi, si je recule, tuez-moi, si je meurs, vengez-moi... Soudain l’insecte se mit à vrombir et, oubliant toute autre considération, je finis de m’engouffrer dans mon living room et claquai la porte derrière moi. Quel héros j’étais !

Mon insolente démonstration de bravoure aurait dû en rester là. Grisé par l’endorphine, je me versai un double bourbon et m’affalai sur le canapé, prêt à savourer un repos du guerrier bien mérité. Le frelon se cognait toujours contre mes vitres avec une ténacité qui forçait l’admiration, et je gloussai de son impuissance. Pas pour longtemps, car un miaulement familier vint bien vite me rappeler à une réalité glaçante : le chat était resté dehors.

Le frelon est le roi incontesté de ces terres, disais-je en introduction, mais il faut croire que mon chat avait des envies révolutionnaires. Du salon, je vis mon compagnon quadrupède bondir toutes griffes dehors pour intercepter le monstre vrombissant. Raté. Ouf ! Mais le duel avait commencé et le prochain assaut pouvait être fatal. Sans perdre une seconde, j’ouvrai la porte de la terrasse à la volée, bien décidé à faire rentrer l’inconscient félin. C‘est là que tout bascula. En effet, je ne m’étais pas rendu compte que la lumière provenant de mon living room avait attiré d’autres envahisseurs, et ce n’était plus un frelon isolé mais toute une horde de créatures jaunes et oranges qui encombraient le ciel de la terrasse dans un bourdonnement d’enfer. L’un d’eux manqua de me percuter et, plongeant instinctivement au sol, j’échappai de peu à l’infarctus et la piqûre. A mes côtés, le chat était au comble de l’excitation et multipliait les attaques contre ces cibles volantes avec un enthousiasme qui frôlait la frénésie. D’un coup de patte, il parvint à dévier la trajectoire d’un des monstres qui alla s’écraser contre un pot de terre dans un bruit mat. Etourdi par ce crime de lèse-majesté, l’insecte redécolla maladroitement. Son vol était désormais lourd de menace. En effet, la plupart des hyménoptères sociaux produisent des phéromones d’alerte qui décuplent l’agressivité de leurs congénères en cas d’attaque d’un prédateur. La soif de sang allait se répandre comme une traînée de poudre dans les rangs frelons, c’était l’évidence. L’assaut collectif était imminent. Pour mon chat et moi, c’était l’hallali.

Attrapant le félin par la peau du cou, je me ruai, mi-courant mi-rampant, vers le refuge que représentait le living-room. Vain espoir : les insectes avaient déjà investi les lieux. Sans que je pusse réagir, l’un d’eux vint s’écraser contre un verre de mes lunettes dans un choc épouvantable. Persuadé que mon œil avait été touché par un éclat de verre, je m’effondrai au sol et le chat en profita pour échapper à mon étreinte. Étouffant un juron, je le rattrapai par la queue et, ignorant ses feulements de protestation, l’entrainai à ma suite vers la cuisine obscure dont je claquai la porte derrière nous. Un répit, enfin.

La horde barbare bourdonnait furieusement derrière la porte. J’imaginais déjà ces vikings chitineux éventrer mes coussins, taillader mes meubles et piller la maison. La porte de la cuisine résisterait-elle à l’assaut ? Il fallait réagir. Heureusement, l’idée jaillit dans mon esprit à la vue de mon matériel de cuisine. Quelques minutes plus tard, mon plan machiavélique était en marche : je préparais un soufflé.

Ma mère, cuisinière d’exception et pédagogue convaincue, avait mis un point d’honneur à m’enseigner dès mon plus jeune âge des rudiments de cuisine et les secrets de ses plats. Fils prodigue, oui, enfant prodige, non : j’avais retenu de ces leçons d’enfance que je ne ferai jamais carrière dans la restauration et que mon seul talent culinaire consistait à rater les soufflés de façon spectaculaire. Si j’avais su que ce « don » me sauverait un jour la vie... Une heure après le début de sa confection, mon plan touchait au but : le plat que j’avais mis à cuire carbonisait avec une belle ardeur et une épaisse fumée commençait à sortir par les interstices du four. Quand celle-ci eut suffisamment envahi l’espace de la cuisine pour nous faire tousser, le chat et moi, d’une même quinte, je me risquai à l’impensable : ouvrir la porte de la cuisine. A dieu vat !

Enfumés et surpris, les frelons abandonnèrent aussitôt la curée pour évacuer les lieux en une retraite désordonnée. Victoire ! Du moins, c’est ce que j’imaginais. La vérité est que je n’y voyais rien moi-même dans cette purée de pois, et le bruit de ma toux couvrait celui du vol d’éventuels résistants. Les frelons étaient-ils vraiment partis ? Un foulard sur la gorge, je me hasardai quelques instants dans le living room redevenu silencieux... Trop silencieux. L’idée que des monstres pussent encore se cacher dans des recoins feutrés, attendant l’instant propice pour reprendre leur mission de mort, me devint vite insupportable. J’imaginais déjà l’attaque vive et sournoise, la piqûre fatale, ma lente agonie sur le carrelage froid, la pierre tombale où on écrirait « Il a vécu dans l’abnégation, il est mort par le frelon »... Je me repliai vers ma chambre et y rassemblai prestement un sac de couchage et quelques affaires. Puis je m’éclipsai bravement par la fenêtre.

Ici, il n’y a pas de fumée ni d’hyménoptères, pensai-je en me blottissant dans mon duvet au fond du jardin. La nuit était certes un peu fraîche mais elle était claire, et je voyais au loin la maison et ses lumières. La porte de la terrasse était restée ouverte et de minces volutes de fumée s’en échappaient encore. Demain il serait temps de reconquérir ce territoire temporairement abandonné aux envahisseurs, demain tout rentrerait dans l’ordre, mon triomphe serait total. Il n’y avait qu’un seul problème, constatai-je en m’administrant une première claque, puis une deuxième :

Je détestais les moustiques.

PRIX

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Valoute34 · il y a
Sympathique ce texte où quand les p'tites bêtes nous posent de gros problèmes une claque hélas ne suffit pas !
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Mirgar · il y a
Très original : un vrai suspense policier!
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Fanny Vadon · il y a
j'adore, tous mes votes!
et vive le soufflé!

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JACB · il y a
Un remake des Corbeaux Hitchcock ? trop drôle et très bien écrit Alex !
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Fred Panassac · il y a
Mes voix renouvelées pour cette narration irrésistible sur un sujet très original, + 5
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Zutalor! · il y a
Le soufflé anti-frelons... Il fallait y penser et vous l'avez fait... Vive la bio-culinarité !
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Marie · il y a
j'ai beaucoup aimé votre histoire, remplie d'humour. Merci, c'est délassant. Je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Zurglub · il y a
Très rigolo !
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Atoutva · il y a
Bel humour, bien enlevé ! Ce sont les petites joies de la nature. mes voix.
Si vous voulez voir la nature à ma manière : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Chantal Sourire · il y a
Très drôle, mon vote enthousiaste !
Je suis aussi en finale avec un TTC, Pair et impair et une nouvelle, Un dimanche en forêt...

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