Mort dans la ville

il y a
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Sélection Public

Un peu de temps hélas récupéré mais surtout le plaisir d'échanger. Bonnes lectures  [+]

Image de Eté 2016
Ulysse Cardon doit son curieux patronyme à sa maman, fan d’Agatha Christie qui aurait bien voulu épouser un monsieur Poirot pour prénommer son fils Hercule. Ce fut un autre légume, donc un autre héros mythologique.
Baigné dans la culture policière, il n’a eu d’autre choix que de rejoindre les rangs de la maréchaussée et d’y faire une carrière plutôt modeste en comparaison de celle de son illustre compatriote : Ulysse est certes né à Lille mais rue des Belges !
Aujourd’hui, un travail de routine le conduit dans la cour d’une petite résidence bien tranquille où une dame âgée a fait une chute mortelle du troisième étage. Accident ou suicide, à lui de réunir les éléments pour boucler cette désolante affaire.
Au milieu de la cour, une tache sommairement balisée est gardée par un agent et le « concierge » qui commençait à s’impatienter. Non, personne n’a touché à quoi que ce soit. Oui, la fenêtre ouverte juste à la verticale est celle de la victime. Tout ce qu’il peut dire c’est qu’il a entendu un cri, un bruit dans la cour, qu’il a trouvé « la petite dame du troisième » baignant dans une mare de sang et qu’il a immédiatement appelé les pompiers et la police. Soit elle est tombée, soit la dépression des personnes âgées a encore frappé. Surtout qu’elle a perdu son chien il y a quelques jours, ajoute ce fin psychologue.
Ce cher « concierge » a aussi expressément demandé à tous les résidents, tirés du lit par l’agitation inhabituelle de bon matin, un dimanche de surcroît, et qui étaient apparus aux fenêtres, de rester chez eux pour éviter la « foire » dans « sa cour ». Un coup d’œil pour étancher sa soif de sang et de curiosité et chacun a rejoint son lit ou sa cuisine en formulant un commentaire original du genre : « C’est bien triste, mais à son âge... » ou « Rester seule dans ce grand appartement... »
Voilà qui va bigrement simplifier « l’enquête » : quatre étages, un appartement par étage donc trois occupants à « interroger » et un dimanche de sauvé !
Le rez-de-chaussée est le territoire d’un retraité mêle-tout, qui s’est auto proclamé concierge et prend son rôle fictif très au sérieux, ce qui est pratique pour tout le monde. Surprise : vestige du temps où cet endroit était huppé et pas encore à vocation plus ou moins sociale, un tout petit ascenseur grillagé, à l’ancienne, est toujours en service dans cette modeste construction. Ulysse sort son carnet et raye toutes les questions ayant trait aux déplacements de la victime, elle pouvait monter au troisième seule. Lui préfère l’escalier « pour s’imprégner de l’atmosphère », en fait il n’aime pas ce genre de machines.
Le premier étage est occupé par le facteur du quartier, c’est une aubaine : il connaît tout le monde et tous les potins. Il ne comprend pas ce qui a pu se passer. Cette petite dame était très prudente, n’ouvrait pas aux inconnus, recevait très peu de visites ou de courrier. Hier matin, elle allait très bien : il lui avait apporté un colis, un robot ménager sans doute, et elle lui était tombée dans les bras tant elle était émue. Ulysse entoure le mot accident qu’il agrémente de deux points d’interrogation.
Au deuxième étage, un énergumène mal embouché entrouvre à peine la porte en vociférant qu’il aimerait pouvoir enfin dormir le dimanche matin maintenant que « la vieille peau » a fini de lui pourrir ses grasses matinées en faisant fonctionner ce « putain » d’ascenseur aux aurores pour faire pisser son sale clebs ! D’un air ravi il ajoute que maintenant qu’elle est « clamsée », elle ne pourra plus porter plainte contre lui pour l’empoisonnement du cabot, trop confiant, qui a croqué son biscuit « spécial » glissé sous la porte lundi pendant que « la vieille » était chez le médecin ! L’énergumène claque la porte laissant sur le palier un Ulysse perplexe. Le chien est mort lundi ou mardi, pourquoi se suicider quatre ou cinq jours plus tard ?
L’appartement de la victime, au troisième étage, où les derniers relevés se terminent, est tel qu’il l’imaginait : coquet et impeccable. Rien n’est dérangé, même l’équipe a respecté le lieu comme si chacun avait imaginé se trouver chez sa grand-mère. Seule incongruité dans le tableau : sur la table du salon trône une statue en résine représentant un yorkshire adulte taille réelle qui sert de bac à poussière en enlevant la tête-couvercle (détail découvert accidentellement par l’équipe). La fenêtre est ouverte à deux battants mais à une hauteur convenable. Ulysse se gratte la tête, il entoure « suicide ?? » tout en grimpant au dernier étage.
Ses efforts sont récompensés par le délicieux accueil qui lui est réservé. Le charmant jeune homme qui le fait entrer dans son studio minuscule et encombré lui propose un café et répond de bonne grâce à ses questions. Hélas, il n’a pas croisé sa voisine depuis plusieurs jours et il le déplore. Comme tous les étudiants il combine les cours et un travail alimentaire. Il a en plus la chance d’avoir rencontré l’amour de sa vie et cherche désespérément un appartement plus grand, ce qui occupe tout son peu de temps libre. En reconduisant Ulysse, il verse même une larme sur cette charmante vieille dame qui adorait son chien au point de conserver ses cendres près d’elle dans une statue à son effigie ! Quel tragique accident ! Ulysse, conquis, descend et s’apprête à quitter les lieux après avoir finalement choisi « accident ». Cette pauvre dame âgée a peut-être vu ou cru voir un autre yorkshire par la fenêtre et s’est trop penchée, pendant un instant elle a pu avoir l’illusion que c’était le sien et avoir un élan vers lui... Il superpose cette vision de la scène et l’image de la statue en résine puis s’arrête net et téléphone au commissariat en demandant qu’on lui envoie une voiture pour procéder à une arrestation.
Dans son carnet, Ulysse barre « accident » et « suicide » pour écrire « meurtre ». Le coupable n’a fait qu’une erreur : mentionner l’urne. Elle a été livrée samedi. L’émotion décrite par le facteur est révélatrice de l’importance affective de cet objet. Le voir ne suffisait pas, il fallait le toucher pour savoir que ce n’était pas une statue, donc pénétrer chez la victime, ce week-end.
La sirène qui retentit jusqu’à l’arrivée du véhicule de police rassemble dans la cour tous les résidents de l’immeuble et les habitants de la rue. Curieux puis ébahis, ils assistent au dénouement de ce qui ne leur paraissait même pas être une affaire. Ils voient l’inspecteur ignorer ouvertement le « concierge » dépité, remercier le facteur pour son témoignage précis, avertir fermement l’énergumène qu’il déposera plainte lui-même pour l’empoisonnement du chien et finalement arrêter le petit jeune du quatrième
Confondu, le meurtrier ne peut que reconnaître les faits. Son mobile ? Obtenir enfin un appartement plus grand ce qui n’aurait pas posé de problème car ce locataire sans histoire était apprécié par le propriétaire. Son mode opératoire ? La vieille dame a ouvert sans se méfier à ce jeune voisin si gentil qui lui apportait des douceurs, elle lui a même montré les cendres de son chien ! La faire passer par la fenêtre a été facile, elle était surprise et si menue ! Son seul regret ? Avoir dit le mot de trop au mauvais moment.
En regardant le film ce dimanche soir-là, une énième rediffusion de « Mort sur le Nil », Ulysse se surprend à rêver que lui aussi pourrait être le héros d’histoires passionnantes : Les enquêtes d’Ulysse Cardon. Mais personne ne les écrira.

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Albane Charieau · il y a
sympathique. J'aime l'ambiance et le ton;
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci beaucoup !
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Lyriciste Nwar · il y a
Je vous donne mes 3 voix
Super texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci d'avoir aimé. J'irai lire.
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Thara · il y a
Notre cher Ulysse était un fin limier. De là à penser que le l'étudiant était l'assassin....
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci !! Je m'essayais au genre policier.
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Utilisateur désactivé · il y a
belle histoire, pas très longue et bien écrite. j'aime bien
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci beaucoup , c'est gentil ! Bon dimanche !
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Moeun Touch · il y a
Magnifique histoire, très bien écrite. J'ai adoré du début jusqu'à la fin ce parfait récit, avec tous ses ingrédients.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci infiniment, je suis touchée ! Bonne soirée.
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Utilisateur désactivé · il y a
Composition impeccable, sans accrocs, ultra-efficace.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci beaucoup. C'était ma première nouvelle policière. Bonne journée.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai beaucoup aimé. Merci pour ce bon moment de lecture encore une fois.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Mon premier essai dans le genre policier ! Merci d'avoir apprécié !
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Sharad Niraj · il y a
Une histoire simple mais avec un bon suspens.
C'est ça, l'Art de la Narration !

Je suis fan d'Hercule Poirot et de Sherlock Holmes.
Peut être qu'Ulysse Cardon s'ajoutera à la liste !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un joli commentaire venant d'un spécialiste, ça fait plaisir. Bonne soirée. La deuxième enquête d'Ulysse est sur ma page.
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Sharad Niraj · il y a
Oui, je l'ai lu.
J'aime !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci. Bonne journée.
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Kevin65 · il y a
Histoire qui tient en haleine jusqu'au bout. Exactement ce que je recherche le soir pour me détendre. L'urne va peut être donner des idées à des créateurs en manque d'inspiration !!!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci pour cet élogieux commentaire ! Bonne soirée. Il y a une deuxième enquête sur ma page : "En attendant le retour d'Ulysse".
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Nicolaï Drassof · il y a
Un drôle de commissariat où enquêteraient Hercule Poirot, Ulysse Cardon, Adonis Radis...Des meurtres potagers et des enquêtes horticoles, ce serait rafraîchissant, quelque part. Moins de sang et cinq fruits et légumes par jour.Tout à fait antioxydant ! J'aime bien quand un texte m'expédie sur des chemins détournés . Je vote!
Avez-vous été lire "Parfois je ne crois plus aux fées ? Ça me ferait plaisir d'avoir votre commentaire ...à défaut de votre vote !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai eu le plaisir de lire et commenter ce texte hier.Je viens de vérifier, je n'ai pas oublié de voter.

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