Monségur

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L’hiver avait été rude. D’habitude, la neige ne s’attardait pas aussi longtemps sur les jeunes pousses d’épeautre mais la bataille semblait gagnée : le champ était beau, les épis bien robustes se dressaient tels des sentinelles...
C’était midi. A une lieue de chez lui, une simple cabane en planches au sol de terre battue. Il était là, attendant le passage éventuel du tombereau qui menait bêtes et gens mêlés à la foire de « la ville ».
Il est vrai que les seigneurs des environs aimaient bien leur prendre poulets, canards, légumes et fruits.
Peu habitué à l’inaction, il s’était assis sur une grosse pierre et se laissait imprégner de cette magnifique journée de printemps : le cœur de la terre saturée de soleil s’était mis à battre follement, il battait dans le bruissement satiné des ailes des pinsons qui s’acharnaient en se bousculant sur les premiers fruits encore verts.
Il battait dans l’herbe haute déjà jaunie où quelques fleurs, comme animées d’une vie propre, se courbaient et frissonnaient. Il battait dans le roucoulement câlin de la petite rivière qui bondissait doucement, révélant la beauté de tous ses galets translucides ou moussus. Il battait dans le passage de cette petite tortue qui traversait sans se presser ce coin de campagne alanguie.
Rien jusqu’à présent ne l’avait fait dévier de son attitude de recueillement devant le Créateur.
L’an dernier pourtant, il avait enterré sa femme et sa fille, mortes toutes deux de la peste. Après l’intense douleur, il ne lui restait plus qu’un grand sentiment d’étonnement devant le fait d’être encore en vie.
Son désir de louer son Créateur n’avait pas flanché : tous les ans avant la récolte, il allait se recueillir « à la ville ». Ce jour, volé à la solitude et au travail acharné, était sa seule échappée vers une sphère mystique et intellectuelle.
Son quotidien était fait de misère. Des peurs lui tenaillaient le ventre : peur de casser le soc en bois d’une charrue précaire et branlante, peur de cette pluie qui n’en finissait pas de délaver la terre, peur des brigands qui, à cheval, piétinaient son maigre champ. L’éloignement de sa hutte était tel que personne ne soupçonnait son existence. Il le regrettait parfois, craignant que le Tout-puissant ne lui reproche son manque de charité ! Pourtant, il n’avait jamais pu manger à sa faim sans regarder autour de lui. S’il voyait un miséreux, il partageait sa maigre pitance. Des mendiants, il est vrai, il n’en avait pas vu beaucoup. Sa vie isolée le mettait à l’abri de toute rencontre. Et pourtant comme il aurait aimé s’exprimer un peu !

Au même instant, dans ce même début du XIIIème siècle, Simon de Montfort était en train d’apprêter son cheval. A côté de cet humble paysan dépourvu de tout, ce comte ferait actuellement, de nos jours, figure d’extraterrestre : dans son armure étincelante avec sa cape vermeille dont le gland d’or noué sur l’épaule ravivait la majesté, comme il pouvait symboliser la noblesse et l’argent !
Très proche des rois Capétiens, il était issu d’une lignée enracinée depuis deux siècles en Ile de France et venait de subir l’échec de la croisade de 1204. Désœuvré et amer, ce puissant seigneur ne pensait qu’à la revanche et voulait à tout prix se distinguer par de glorieux faits d’armes : peu importait qu’il s’agisse des infidèles d’Orient ou du Languedoc !
L’appel du 10 Mars 1208 d’Innocent III « En avant chevaliers du Christ ! » avait été suivi par tous les compagnons d’armes du comte. Car en combattant l’hérésie, Philippe Auguste leur assurait de gagner « la même remise des pêchés que nous accordons à ceux qui partent outre-mer au secours de la Terre Sainte ». Simon de Montfort très vite s’était distingué par son courage et sa détermination. En 1209, il fit capituler Carcassonne et hérita ainsi d’une nouvelle principauté.

Sa superbe était sans faille mais notre pauvre gueux ne pouvait l’envier, car il était incapable de l’imaginer !...
Sautant du tombereau en arrivant dans la bourgade, il ne put s’empêcher comme chaque fois de saluer le « Progrès » : l’atmosphère particulière de « la ville » avec son pavement et son ruisseau d’eau sale où les immondices étaient entraînées vers la rivière. Quelquefois il avait la chance d’entrevoir la flamme d’une bougie dans une habitation. Malgré la pestilence, sa curiosité était immense.
Les seules personnes qu’il rencontrait dans son périple annuel étaient le maréchal ferrant et le curé. Au premier, il réclamait une petite place dans sa grange, en échange d’un sac d’avoine, au second, il demandait les sacrements sans rien entendre de tout ce que cet homme en soutane lui déclamait...

L’an dernier pourtant, pensa-t-il, il avait rencontré un homme de Dieu particulier, différent des autres, c’est-à-dire proche de lui. Il n’avait pas eu cette sensation de différence de classe sociale qu’il ressentait dès qu’il approchait une personne du culte. Celui-là avait tout de suite deviné à qui il avait affaire : un homme droit, au cœur simple, très solitaire. Il lui avait beaucoup parlé, l’exhortant à la pratique du jeûne et de la continence. Il lui avait expliqué que le château était maintenant entouré d’une communauté de gens pieux, loin des tentations de l’argent et des vertiges du pouvoir.
Plus tard en assistant à la cérémonie dans la chapelle, il s’était rendu compte qu’on n’évoquait ni l’église, ni les sacrements : il avait entendu dire autour de lui que cet homme n’était pas vraiment un prêtre. Mais ce simple prédicateur avait le don d’entraîner puis de rassembler dans cette communauté une foule bigarrée au nom de la pauvreté et de la fraternité.

Il s’agenouilla et remercia son Dieu pour la belle récolte à venir. Il savait par la rumeur qu’ici sa langue n’était parlée ni par le Pape, ni par le Roi. Or cette langue d’Oc était chère à son cœur, car il n’était en possession que de ce moyen pour communiquer. — Peu importe, se dit-il, l’Eglise est tellement loin, et le Roi pire encore !
Tout son être était rempli de paix intérieure. L’Eglise se remplissait d’une véritable foule. Ces gens n’étaient pas comme lui, ils étaient intelligents, ils réfléchissaient, ils adoptaient des idées neuves. Lui se sentait frustre, mais il savait dans son cœur que ces réflexions étaient siennes ; il les avait adoptées depuis l’an dernier.
Peu à peu le bourdonnement dans la chapelle se transforma en une imploration angoissée : le parchemin cloué à la porte aurait pu l’éclairer : s’il avait su lire, il aurait su que Bernard de Clairvaux ,qui avait toujours fait figure de père des moines en Occident, venait d’être nommé responsable d’une mission : l’Inquisition.
Désorienté, il regarda le gros cierge qui fumait, maculant copieusement la statue de la Vierge posée dans un coin, comme un rebus. Quand il fut décidé en chœur d’aller passer la nuit au château, il suivit les fidèles et s’en remit à Dieu.
Il ne se doutait pas qu’il serait une des victimes en 1212 du siège, puis du bûcher de Montségur.
Une page de l’histoire des Cathares venait de se tourner.

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Valérie Watson · il y a
Je vote parce que c' est un sujet ardu. J' attends une suite
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Valérie Watson · il y a
Intéressant mais quelques erreurs historiques : après 1209 Bernard de Clairvaux est mort (1153). Le 1er siège de Montsegur en 1212 est le fait de Guy de Montfort pas Simon, et le bûcher sera lui en1244 lors du siège mené par Hugues des Arcis

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