Mon royaume pour un Taiyaki

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C’est quelque part dans un bois japonais, en s’éloignant des routes, en s’enfonçant dans la nature, on pourrait même dire que c’est une forêt.
On entend de plus en plus distinctement les chants des oiseaux, juste à côté le cours d’eau et ce calme qu’imposent les grands arbres. Après plusieurs minutes de marche, peut-être même 1h, le cours d’eau nous rejoint et là sur son bord, deux portails traditionnels de pierre sont plantés, comme deux entrées d’un autre monde. Trois temples en bois s’alignent plus loin. C’est étrange car ils semblent à la fois très vieux et à la fois régulièrement entretenus dans un mystère magique. De nombreux esprits que l’on ne voit pas viennent s’y recueillir, c’est peut-être pour ça.
Le soleil réussi à passer quelques pattes entre les nombreuses feuilles vertes pour apporter à l’endroit une lumière magnifique. Tout autour la forêt dense, ici règne un étrange silence.

Là, depuis bien longtemps cohabitaient Maneki, chat porte-bohneur, Daruma, figurine à vœux de papier mâché sans jambe - et Nio, gardien de temple -sur la grande porte centrale- tout peint vêtu.
Mais cela faisait quelques semaines que la tristesse était grande dans le cœur de Daruma et Nio car Maneki s’était enfui.
Il est bien rare d’avoir dans un même temple un Maneki-neko réuni avec un Daruma et un Nio. Aussi, la vie était bien agréable pour ce trio. D’autant que, notons, la vie peut être bien moins agréable pour ces personnages : nombreux des leurs vivaient dans des temples citadins où la foule et l’air vous agressent sans cesse.
Ici, ils avaient la chance d’être reculés, où paix et magie régnaient.
Mais si Nio et Daruma avaient conscience de leur chance, il n’en était pas de même pour Maneki.
Maneki était gourmand, Maneki aimait les Hommes, Maneki avait envie de découvrir. Cantonné dans cette intersection spirituelle n’accueillant que les esprits et les perdus de la forêt, une forte envie de s’enfuir était née. Celle-ci s’était fortement ancrée dans son esprit le jour où un homme était passé devant le temple avec un Taiyaki. Petit gâteau en forme de poisson, Maneki en le voyant avait eu une révélation. Ses yeux toujours rieurs s’étaient décomposés et Maneki s’était mis, comme un chat fou, à saliver.
Alors quand longtemps après cet évènement, de nouvelles personnes étaient venues au temple, Maneki n’hésita pas et saisi sa chance : « Mes amis, je suis prêt. Mon royaume pour un Taiyaki. Ainsi je m’en vais ».
A ce moment-là, de porcelaine blanche et rouge à l’air heureux, bras droit levé, prêt à se faire remarquer, Maneki s’était reculé du temple, comme s’il n’appartenait pas à l’endroit. Il était tombé puis s’était laissé rouler par terre sur les feuilles mortes inertes et s’était allégé de tout son poids. Ainsi, surprise, quand l’enfant aux yeux écarquillés le trouva et le pris dans ses mains, il était plus petit, léger et donnait envie de l’emporter.
Sous les yeux effarés de Daruma et la colère silencieuse de Nio, les individus étaient repartis en emportant Maneki. Plus la distance se faisait entre le Manekineko et le temple et plus le mal se fit. Chacun dans son cœur ressenti cette douleur car une pièce de l’ensemble avait disparu.
De la belle harmonie
Du vieux temple dans le bois,
C’en fut fini.

Les jours passèrent, les feuilles avaient perdu de leur éclat vert, les rayons du soleil brillaient moins, l’énergie dans l’air se dissipait.
- « Que peut-on bien faire ?! » se lamentait Daruma.
- « Moi, rien. Je suis peint. Mais Daruma, regarde comme Maneki a réussi à utiliser l’énergie du lieu pour exaucer son propre vœu. Toi aussi alors tu peux le faire. Pars le chercher et ramène-le ! »
- « Mais en roulant, je vais tout me salir et qui sait qu’une branche me perce l’œil ! »
- « Ne crains rien pour tes yeux car tu n’en as pas. Et souhaite-toi des jambes, tu iras bien plus vite comme ça ».
- « Oh mais Nio, je suis fatigué moi. Attendons Maneki, il reviendra après avoir tout mangé.»
Le vent souffla fort quand la colère de Nio monta. Sur la porte du temple central, il était peint très grand et très fort, plein de couleurs, quoiqu’un peu passées. De cette porte, en tant que gardien éternel, il ne pouvait s’en aller. «Un vrai bouddhiste serait déjà parti plein de courage, quel déshonneur mon ami, je te croyais plus sage ». Dans une grimace où culpabilité se mélangeait à la paresse accumulée toutes ces années, Daruma se laissa alors tomber, rouler, comme son ami avait fait quelques temps avant. Mais lui ne s’arrêta pas de rouler et, dirigé vers les marches amenant au monde extérieur, se laissa chuter. On put le voir jusqu’à très loin, son fond rouge et son masque noir et blanc aux yeux vides s’alterner dans un roulement incessant. Par l’odeur de Maneki, il se laissa guider.

Le temps passait au vieux temple en bois. Nio attendait, comme il avait toujours fait, un peu plus seul toutefois.

Pendant ce temps-là, Maneki était arrivé dans une immense jungle urbaine nommée Tokyo.
Il sentait la grande distance entre lui et sa maison car son cœur avait rétréci.
D’abord fou de joie et plein de projets, il avait vite déchanté quand l’enfant l’avait déposé sur le rebord de sa fenêtre de chambre. S’il avait plus chaud qu’avant, la vue de ces hautes tours grises le stressait et de si haut que de vertige il avait ! Maneki se sentait bien seul, et il avait toujours faim. Petit à petit, l’enfant le délaissa.
La tristesse de Maneki continua.
Un jour, la grande sœur l’emporta pour l’emmener dans un café hurlant. Plein de jeunes filles aux jupes courtes se dandinaient sous les yeux fatigués de Maneki. On servait à tout va des glaces auxquels jamais il ne goûta.
Ici, oui, il y avait un peu de ce qu’il cherchait. Il y avait du monde, comme il aimait, des gens souriants et heureux comme il aimait. Mais toutes ces sucreries qu’on passait sous son museau, c’était un supplice et ce bruit, une torture, c’en était trop.
La tristesse de Maneki dura.
Un jour, quelqu’un le vit. Pour un chat porte-bonheur, Maneki faisait peine à voir. Le jeune homme comprit son envie et se sentit acquit d’une mission de sauver Maneki. Il fit de son mieux en l’emportant, sûr de lui, au royaume des chats.
Le lendemain, à Gotoku-ji, temple rempli de chats porte-bonheur, le garçon déposa Maneki au milieu des siens puis s’en alla.
Alors Maneki croula sous une avalanche de questions de ses semblables.
L’air frais lui avait manqué. De parler à des amis aussi. Mais Maneki n’entendait pas bien tout ce qui se disait car le brouhaha urbain, même si plus loin, parvenait tout de même à ses oreilles non habituées. On lui trouvait un accent patois étrange et on bataillait les caresses.
Ses amis lui manquaient, ainsi que le calme de la forêt. Et Maneki n’avait toujours pas mangé.
La tristesse de Maneki s’ancra.

C’est dans les moments de difficulté qu’on trouve la force cachée.
Alors qu’une autre nuit tombait, Maneki se recentra sur lui-même, se connecta avec son corps et vint puiser le reste d’énergie pour un dernier voyage, celui du retour. Pour la deuxième fois de son existence, son corps prit vie et alors il s’en alla.
Maneki voulait fort rentrer dans le calme de la forêt et retrouver ses chers compagnons Daruma et Nio. Mais Maneki avait faim, très faim et une odeur vint jusqu’à lui tandis qu’il errait dans les rues de la ville.
Comme par un sortilège, il fut guidé lentement pour arriver à Ameyoko, quartier nocturne de Tokyo plein de street food. Totalement ébahi, il découvrit là enfin, ce qu’il croyait son paradis.
Les néons et lumières là-bas s’enchainaient et les odeurs s’entremêlaient.
Du bruit ! De la bousculade ! Mais pour manger, Maneki n’en avais plus que faire !
Maneki ne savait plus où donner des yeux ni finalement de la tête. Son paradis deviendrait-il l’enfer qui lui fera perdre la raison ?
Il décida que non. C’était le rêve d’une vie et minutieusement, Maneki ébaucha puis appliqua son plan de bataille pour partir dans sa première attaque : les Takoyaki, boulettes de pâte de gaufre avec du poulpe, de la mayonnaise, de la sauce okonomiyaki et des flocons de bonite. Maneki se brûla la langue mais n’en laissa pas une miette. Il partit ensuite dans son deuxième assaut, celui de l’Ikayaki, brochette de calamar à la sauce de soja puis enchaina dans une troisième attaque fulgurante avec le Kaisendon, bol de riz et de saumon cru. Il se retourna, vif comme un ninja pour conquérir les Kushikatsu, diverses brochettes frites. Plus il mangeait, plus il grossissait et Maneki était devenu une grosse boule lorsque il atteignit le graal suprême : le Taiyaki. Il finit sa dernière bouchée avec une impression qu’il allait peut-être être malade et la conclusion qu’en fait, le Taiyaki, c’était finalement plus joli que bon.
Maneki était repu, mais après un soupir, Maneki n’était pas si heureux qu’il ne l’aurait pensé. Il pensa à sa forêt qui ne sentait pas le graillon, à ses amis qui ne l’assaillaient pas de questions mais le laissaient en paix, et à son temple qui lui manquait.
C’est alors qu’une petite boule de papier mâché toute sale le cogna par inadvertance « Bou ! Mais qui est sur mon passage et sent Maneki mais tout frit ? ». Daruma se releva difficilement pour découvrir un Maneki tout ému, « Bou ! Comme tu es devenu tout gras ! »


Un mélange de colère et de bonheur rempli Nio quand il vit ses 2 compagnons arriver tout essoufflés.
Une fois chacun reposé à sa place, Maneki leur dit avec joie « Vous n’avez pas changé les amis, malgré les années passées »
« Que dis-tu ? » répondit Daruma « Ça fait 30 jours que t’es parti ! Mais moi, je vous préviens, j’ai fait l’exercice de ma vie, maintenant et pour toujours je vais me reposer».

Le cours de l’eau repris normalement, les oiseaux se remirent à voler chantant. Ici c’était aussi beau et magique qu’avant, avec toutefois, une légère odeur de graillon autour du maneki-neko qui vous portera chance, si vous passez avec un Taiyaki.
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