5
min

Mon Loup ou comment faire fuir un Super Héros

Image de Ninon Gold

Ninon Gold

17 lectures

0

Paris. Lundi matin. Froid polaire.
Rendez vous au Pause Café avec ma copine-voisine Marie.
Les dix mètres qui séparent mon appart du café sont insoutenables.

Pourtant j’ai le Loup. Mon Loup que j’aime.
Un regard vers le ciel et je remercie Dieu de m’avoir fait entrer dans cette friperie miteuse de Tel Aviv il y a quelques mois, en ce jour saint de canicule.
Il m'attendait dans un coin, penaud et en lambeaux, le manteau en fourrure de loup.
Essayé à la va vite par-dessus un débardeur gris chiné, un micro short en jean, des havaianas et mes rayban aviateur sur le museau, c’était tellement sexy Carry Bradshaw dans l’épisode ou elle se tape un Yankee que je ne pus résister et achetai feu l'animal sur le champ, priant Dieu de tout mon être pour que l’hiver soit rude et détestable à Paris.
Et comme Dieu m’aime bien...

Retour à la réalité dans une rue de Charonne verglacée ou chaque pas peut se révéler fatal.

Je m’engouffre sous la bâche anti atomique de la terrasse du café, m’installe sous le chauffage, commande un chocolat chaud qui va me cramer l’œsophage et attends patiemment Marie.
Le serveur, qui débarque en trombe, manque de vider la tasse de chocolat sur mes genoux et c’est dans un ultime réflexe animal que je me jette sur la chaise d’à côté. A croire que le loup a pris vie.
Sauf que sur la chaise d’à côté était installé l’Homme le Plus Beau du Monde en train de boire un quelconque breuvage qui, effet domino oblige, se renversa sur sa chemise.
Et comme dans une comédie romantique américaine qui se respecte, le serveur, honteux, file la queue entre les pattes chercher du papier pour éponger sa faute laissant en premier plan nos deux acteurs principaux, Elle et Lui.

Elle : T-shirt « Life fast, Botox young, Lord knows I can’t help » sur un jean trop moulant, crinière ramenée en un chignon épais et déglingué, ses grands yeux timides et pas maquillés qui n’osent croiser ses beaux yeux à Lui.
Lui : Total look toile de lin, foulard en soie sauvage enroulé autour du cou. Cheveux noirs en bataille, long nez droit et fine barbe rousse.

Elle prend un mouchoir et tamponne sa chemise tandis que Lui la regarde attendri, jusqu’à ce que la comédie romantique s’arrête nette et se transforme en tragédie grecque.
« C’est de la vraie fourrure? » Me sort-il l'air étonné. Question piège! Ca passe ou ça casse. Je m’apprête à lui répondre lorsque le petit serveur refait surface avec une nouvelle tasse de thé. Barbe Rousse le remercie et demande si

« C’est aussi un filtre à thé bio n’est ce pas ? » Le serveur acquiesce et me jette un regard d’un tiers de seconde aussi imperceptible qu’un ultra son que j’interprète comme un « Ne lui dites pas que c’est du loup, ce mec là boit des thés à filtre bio ». Le serveur est un messager de Dieu.

« Synthétiiiiique. C’est du synthétique ! »

C’est nul. Mais il est beau mon Barbe Rousse et pour lui je serais prête à échanger le Loup contre une grosse doudoune en plumes de canards.


«C’est que je suis contre la fourrure et tout ce qui provient des animaux morts. »
Je lui demande ce qu’il pense des grosses doudounes en plumes de canards, il me répond qu’il trouve ça pire. Flûte.
On commence à faire connaissance, il s’avère que Barbe Rousse, fervent végétalien et militant engagé contre le génocide des requins termine ses études de médecine pour se vouer corps et âme à Médecin Sans Frontières avec pour but de construire un dispensaire somewhere en Asie.
Il est beau mon Barbe Rousse et lorsqu'il me parle de ces pauvres bébés requins innocents qu’on extermine sous les yeux effarés des baleines, je compatis presque!

Tandis que je tombe amoureuse, Marie fait une entrée digne d’une scène de film « Oh ma Ninon a mit son beau manteau de loup ! » Gloups. Je sens le doux regard de Barbe Rousse plein d’incompréhension pendant que mon nez s'allonge.

Cellule de crise. Cellule de crise. Brèves présentations et j’embarque Marie vers le bar, feignant un repoudrage de ce même nez. Je lui explique rapidement la situation. L’effet domino, le serveur envoyé de Dieu, le Loup synthétique, filtre à thé bio, les requins et tout le tralala. Soudain je me rappelle que Marie est elle-même végétarienne. Elle ne saura jamais être objective. Je suis traquée !

Après l’avoir congédiée, je whatsap Gabriel mon pote Pd:

« Abandon du Loup pour éventuelle passion amoureuse avec un Barbe Rousse 100%Bio ? »

Par la fenêtre du bar je le vois siroter paisiblement son thé. Mon regard enchaîne sur le Loup, doublure déchirée, boutons arrachés. Après tout, dans quinze jours c'est le printemps, je n’aurai plus usage du Loup. Je croise le regard de Barbe Rousse qui me sourit. C’est qu’il me plaît pas mal le filou. Je lui rends un sourire niais et sens mon portable vibrer dans ma main. Réponse de Gabriel que je décide de ne pas lire car je sais pertinemment que c’est un message cynique (mais très drôle) raillant les pratiques de mon nouvel amoureux.

Je me connais. Un tel message m’influencerait définitivement.

Je retourne à la terrasse la tête haute, prête à offrir mon cœur à un médecin sacrifié à une cause que j’apprendrai à soutenir.

Barbe Rousse me regarde l’air déçu. « C'est un cadavre que tu portes sur les épaules ». Mon habituelle répartie bien plus cynique que mon pote Gabriel me brûle les lèvres. Ne pas lui parler du manchon que je rêvais de confectionner avec la fourrure du chat que j’ai élevé à Tel Aviv. Je me retiens de toutes mes forces, il me regarde avec ses grands yeux noirs plein d’espoir.


Tiens, je n’avais pas remarqué jusque là ses larges épaules ni son t-shirt col en V qui laisse deviner un torse musclé et imberbe, je me retiens toujours de prononcer le moindre mot par peur de cynisme intempestif lorsque le serveur qui est définitivement présent lorsque l’on en a besoin m’apporte un chocolat au lait chaud « offert par la maison ».

Dieu, s'il existe, seul sait pourquoi.

Je me rassois et propose naïvement une gorgée à Barbe Rousse histoire de réchauffer l’atmosphère. Marie pouffe de rire à croire que j’ai fait une blague.

« Je ne mange rien d’animal, je suis végétalien, je te l’ai dis un peu plus tôt ».
(D’où le rire de Marie.)
J’avale une gorgée, me brûle l’œsophage comme prévu et me demande comment je vais gérer la situation. Barbe Rousse qui ne m’a pas lâché des yeux murmure un « Pauvre bête. C’était quoi comme animal? ».

Pouce !!!

Aujourd’hui, si Barbe Rousse me demande de faire mes adieux à mon Loup, que me demandera t’il demain? Me demandera t'il de trier mes ordures ? De parrainer un laotien ? De militer pour Green Peace ? Militer pour Green Peace !

Le Loup ! Je choisis le Loup !

« C’est du loup. C’est mon Loup. D’ailleurs c’est sûrement des Loups ! Une famille de loups! Tous sur mon dos ! »


J’y suis allée un peu fort, j’avoue, mais ça fait rire Marie.
J’aime faire rire le Commun des Mortels.

Barbe Rousse est outré « Tu manques une belle occasion de prouver à la nature que tu es quelqu’un de bien qui respecte son prochain ».

Et vlan dans ma pomme! Pourquoi ne pas m’accuser d’être la cause directe du réchauffement climatique pendant qu’on y est !
Barbe Rousse rassemble ses affaires visiblement blessé par cette confrontation. Il est encore temps de renverser mon lait de vache à terre, d'enterrer mon Loup quelque part dans les Pyrénées, de dire « je regrette » quinze fois et de tout quitter pour m’installer dans une case en Asie à manger du tofu Bio avec un homme bon, Bio et sexy.


Mais Dieu voulut ce matin là que j’ouvre machinalement le whatsap de Gabriel et lise un mot unique qui me mena à la défaite « Bio-man!! »

Rire.

Barbe Rousse me fusille du regard. Je bégaye lorsque j’essaye de justifier mon rire gras mais le voilà qui se lève d’un bond, part en direction de la sortie, se retourne une dernière fois et me jette un « Les petites poufiasses dans ton genre on devrait les brûler sur un bûcher, elles et leurs fourrures ! ».

Je reste sans voix. Pas gentil le monsieur. Marie et le petit serveur qui aura été témoin oculaire de toute la scène sont sous le choc, solidaires. Je les regarde chacun leur tour et comme un seul homme, on se tourne tous les trois vers Barbe Rousse qui marche à grande enjambées sur le bitume jusqu’à ce que le verglas l’emporte, qu'il glisse et se retrouve fesses à terre, tel une Surya Bonnali déchaînée.


Je file aider le malheureux à se relever mais voilà qu'il est déjà loin, silhouette sportive sillonnant la rue Keller.

Je repense au message de Gabriel. Je ris et caresse mon fidèle Loup qui me réchauffe plus que n'importe quelle grosse doudoune en plumes de canards.

Une voiture passe à toute vitesse, j’entends une voix de femme qui hurle un « Assassin » qui m'était sûrement destiné.

Je m'en fou. Elle n'a pas idée de ce qu'elle rate cette bouffeuse de tofu.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,