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Mon fleuve

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Je l’ai appris en leçon de géographie, la Loire prend sa source au Mont Gerbier de Jonc en Ardèche, elle parcourt, en grossissant, 1020 kilomètres et c’est le plus long fleuve de France.

J’ai dû attendre mon premier vélo, un demi course blanc à trois vitesses avec le guidon en forme de corne de vache retournée (cadeau d’un Noël sous la neige, une rareté par chez moi) pour accéder à un peu plus d’autonomie, évitant une grande marche à pied pour rejoindre la large rivière paisible, mais parfois énervée dans ses crues hivernales.

Elle est toute molle l’été, débordante dans ses hivers de folies.

La descente est rude pour accéder aux rives boueuses, mon cousin avait tenté un « sans frein » pour faire le kéké, il termina sa course en hurlant dans les ajoncs ; nous, dans un éclat de rire général, un mec de la Ville !

On arrivait à la berge par un tunnel supportant les rails du train qui allait à la ville.

Puis, il fallait traverser le chemin de halage, où autrefois, les chevaux attelés remontaient les péniches et autres bateaux de commerce ; laissé à l’abandon, enchâssé par une végétation abondante, jungle enivrante de l’odeur étrange de tamaris, de mûriers sauvages aux baies noires, de fougères, de sournoises orties, de ronciers et d’aubépines géantes dont les boules rouges recelaient les gratte-culs.

Les trains passaient à quelques mètres dans un fracas de fin du monde.
Quelques passages, aux escaliers de pierres branlantes, permettaient d’arriver au bord de l’eau. Le fleuve, à moins de 50 kilomètres de son embouchure était immense.

L’été, il était calme et langoureux, le niveau baissait et permettait l’accès à des îlots de verdures éphémères.

De s’aventurer loin, presque à sa moitié, pour arriver aux fosses profondes était un excitant délire ; la couleur de l’eau changeait d’un coup, un noir profond indiquait le danger : le plongeon dans les abysses.

Un pas de plus, c’était la fin. Car, évidemment, si nous savions à peu près patauger ou surnager dans la mer avec une bouée, ici, il n’y avait aucun garde-fou et réchapper à l’immersion semblait perdu d’avance.

Au bord, les barques plates et noires des pêcheurs tiraient sur leurs amarres, des épis de roches tentaient d’endiguer les égarements hivernaux de l’eau, de ces promontoires, les parties de pêche s’organisaient.

Le simple fil, lesté de morceaux de plomb, muni d’hameçons où gigotaient désespérément de gros vers en provenance directe du tas de fumier du jardin, était jeté en premier et relevé à la fin de la journée.

Les lancers, munis d’un grelot pincé sur le scion, qui en sonnant, donnaient l’alerte d’une prise, étaient calé dans les pierres, puis les cannes en bois verni, déployées pour attraper le poisson blanc.

Il n’y avait plus qu’à attendre que le flotteur s’agite, signe de l’intérêt d’une brème ou d’un mulet, que la cloche sonne la messe funèbre du brochet.

Pour la friture, l’appât était essentiel, pourquoi dans cette piscine géante, les poissons s’attarderaient-ils sur le gros asticot, piqué sur un hameçon Redoutable, en provenance de la boucherie, plus qu’ailleurs ?

Il y avait à la fenêtre de l’étage du « laboratoire » des gamelles en alu remplies de viandes en plein soleil pour attirer les mouches pondeuses. L’odeur était insupportable et les bébés mouches, vers ignobles se vautraient dans cette luxueuse débauche.

La mixture rendant fou de désir les poissons était une science exacte, un dosage odorant fait de patates, de feuilles de menthe, de poudre d’anis et d’autres ingrédients en provenance du potager : laurier et thym ; le tout mijotait une bonne heure dans une vieille gamelle ; puis, une fois refroidi, était transformé en boulettes, enveloppées dans des feuilles de papier journal.
Ces appâts cuisinés étaient jetés à l’eau dans le sens contraire du courant, dégageant alors une odeur attirante pour les poissons, comme celle du sang pour les requins mangeurs d’hommes.

Il nous narguait, le pêcheurmanchot, le vivier plein à chaque partie, il enfilait son asticot sur l’hameçon en le pinçant entre ses lèvres ; même près de lui, sur son « coup » c’est lui qui raflait la mise, il fallait faire silence, comme à la messe, sa pêche était faite de gestes épurés, dans l’attention extrême de l’instant.

Ses combats avec les grosses prises étaient épiques et me laissaient la bouche ouverte devant l’incroyable maîtrise de l’infirme jonglant avec sa canne tendue, le fil au bord de la rupture, il la coinçait entre ses jambes et l’épuisette effleurant l’eau, il sortait le poisson fatigué tout doucement du fleuve.

Il pêchait fin, c'est-à-dire avec du petit fil, gros comme un cheveu, fragile, total respect.

Il s’installait sur son tabouret pliant toujours au même endroit ; parfois, après avoir longuement scruté les berges, il ne déballait pas son matériel, jugeant que rien ne sortirait de l’eau ce jour-là. Comment et par quel mystère ? Lui savait.

Puisque les poissons étaient ailleurs, il sortait sa blague à tabac et se roulait des cigarettes, avec son unique main et ignorait le reste du monde, plongé dans ses rêves, regardant le courant, statue de cire, figé, à observer les nuages, le geste lent, sûr de son fait. Jamais je n’ai entendu un mot sortir de sa bouche, il était le pêcheurmanchot.

Dans les temps des grosses chaleurs, les tourbillons faisaient remonter le bouchon de la ligne à contre sens, ça ne mordait pas ; alors délaissant la partie de pêche, place au « grand n’importe quoi » comme les trempages au pied du panneau : « Interdiction formelle de se baigner, risque de noyade, danger, courants violents. »

Dans d’infâmes mares succulentes remplies de bestioles, d’éphémères et de sangsues, nous pataugions dans les flaques d’eau douce, ricanant au passage des voyageurs « raillés » regardant le paysage, derrière les hublots de leur compartiment.

Les mollets couverts de vase, rebelles de cet impossible fleuve, nous leur faisions de grands signes de la main.

L’hiver, les eaux montaient et arrivaient jusqu’au chemin de halage qui ressemblait alors à une rizière et les berges devenaient impraticables.

L’hiver, le fleuve était gris et boueux, il transportait d’immenses troncs d’arbres et des branches tordues, arrachés des rives.

De sa source jaillissante du ventre de la montagne, il n’aspirait qu’au désir farouche d’embrasser la mer.

Je me suis toujours demandé comment la mer pouvait boire toute cette eau douce.

Il était sur mon chemin.
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