Modus operandi

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

L'accroche de l'article est on ne peut plus claire : « Les trois meurtres sont liés ».
Il fait ensuite un résumé des trois affaires avec des détails vérifiables, ceux dont on parle depuis des semaines, trois femmes tuées chez elles en fin d'après-midi avec un couteau de chasse. Mais plus surprenants, il fait un rapprochement, qu'aucun autre journal, presse écrite ou parlée n'avait découvert auparavant, qui est la relative notoriété des victimes. Car toutes les trois avaient fait l'objet d'articles dans ce même journal régional la deuxième semaine de septembre dernier. Il s'agissait d'une caissière de supermarché gagnante du loto, d'une éleveuse de canards médaillée à un concourt agricole et d'une romancière gagnante d'un prix littéraire. Question du rédacteur, le tueur ne supporterait-il pas les gagnantes ? S'en suit dans un encart, l'interview d'un psychiatre expert en meurtres en série. Un cador comme le rappelle son pédigrée en bas d'article. Il s'étale longuement sur l'hypothétique profil de l'assassin qui aurait une aversion profonde pour les femmes dont la notoriété aurait nuit à son épanouissement. Je trouve ça un peu léger comme analyse, n'importe qui aurait pu en tirer le même constat. Toujours est-il qu'il vient en contre-point des déductions de ce journaliste qui ne s'est pas privé de révéler ce scoop au risque de perturber l'enquête en cours.
Je replis le journal. Cet article tombe à pic car, bien qu'il révèle peu de chose, j'y trouve un grand intérêt pour la suite que je compte donner à mon roman. Je dois le finir dans moins de deux mois et il me manque la matière principale, à savoir comment un psychiatre s'y prend pour aider à la résolution des tels meurtres. Sur quoi se base-t-il pour faire le portrait du tueur, décrire sa personnalité, analyser son mode opératoire, et surtout comment prévient-il ses intentions ?
Je dois en savoir plus sur ces sujets.
Je me procure sans difficulté ses coordonnées. Je me présente au téléphone, faisant état de mon métier pour lui demander s'il peut me recevoir. Il est hésitant, j'insiste, mollement il faut le dire, car il a l'air flatté qu'un écrivain porte intérêt à son travail. Un journaliste est déjà passée par là, il doit y prend goût.

Sur ses indications je me présente au portail d'une belle maison à l'orée d'un petit bois. La psychiatrie  est rémunératrice, car cette demeure dénote par son originalité et ses dimensions. J'appuie sur le bouton d'appel de l'interphone-caméra :
- Emile Jacquère ?
- C'est moi.
- Julien Mancin. Je suis l'écrivain qui vous a contacté...
- Bien sûr, je vous en prie entrez.
Le portail s'ouvre automatiquement et je traverse un opulent jardin paysager jusqu'au perron où il m'attend avec un large sourire. J'ai tout de suite confirmation d'avoir flatté son égo. Je me retrouve dans un vestibule dont de part et d'autre, deux consoles supportent chacune une sculpture indéfinissable, genre art contemporain tout en ferraille. Il referme la porte et me désigne l'extrémité du couloir. Je débouche dans une pièce très classiquement meublée où trône un grand bureau en chêne et des étagères remplies de livres et de dossiers. Au mur est accroché son diplôme dans un cadre trop grand pour lui. L'ordinateur portable est totalement incongru dans ce décor.
Il me désigne une chaise capitonnée et va s'assoir derrière son bureau. Cette pièce est son lieu de travail, il ne lui serait pas venu à l'idée de me recevoir dans son salon comme on le ferait avec un invité en partageant une boisson quelconque. Ça en dit long sur la manière qu'il a de me considérer. J'ai l'impression de me retrouver en consultation.
Il s'adosse à son siège et croise les doigts sur son ventre.
- Monsieur Mancin, j'ai accepté de vous recevoir sur votre insistance mais j'ai peu de temps à vous consacrer. Vous m'en voyez désolé. Je dois m'absenter dans une demi-heure. J'espère que ce sera suffisent pour vous ?
- Je vous remercie de me recevoir. Comme je vous l'ai dit, je suis sur l'écriture d'un roman qui met en scène les tourments d'un tueur en série et j'ai besoin de connaitre l'avis d'un expert comme vous, afin de coller au plus près du personnage. J'ai lu votre interview dans le journal consacré à ces trois meurtres, ce qui a attisé ma curiosité. Aussi j'ai préparé une liste de questions
- Très bien. Allez-y, je vous écoute.
- Tout d'abord, de quelle manière travaillez-vous ? J'entends par là quel sont les éléments que vous avez à votre disposition ?
- C'est très simple, tous les rapports d'enquête comme les relevés sur les lieux, le rapport du médecin légiste, les témoignages. Rapports fournis par les criminologues, le juge... Il m'arrive aussi de me déplacer sur le lieu d'un crime.
S'en suit un long monologue où le psy s'étale essentiellement sur ses compétences, les affaires criminelles qu'il a aidé à résoudre, ses relations avec les enquêteurs... Je n'étais pas venu pour l'entendre se glorifier avec suffisance de ses réussites. Seul l'intéresse sa petite personne car à aucun moment il ne m'a demandé qui j'étais et ce que j'avais publié. Je profite d'une pose dans son verbiage :
- Si vous deviez rencontrer par hasard ce tueur seriez-vous capable de l'identifier comme tel ? Sinon par quel moyen l'amèneriez-vous à se dévoiler ?
- C'est une question bien difficile. Une chose est sûre, il faudrait déjà qu'on me le présente comme un suspect car je doute d'une rencontre fortuite. Toutefois il y a des signes qui ne trompent pas.
- Lesquels ?
- Hé bien, quelques questions qui l'amèneraient à se contredire ou bien une gestuelle particulière.
- Rien de plus ?
- Le regard aussi est important, fuyant ou inversement, trop appuyé.
Je hoche la tête avec compréhension et prends quelques notes. Par provoc, je lui pose la question qui pourrait le déstabiliser :
- J'aimerais savoir si dans une précédente affaire, lorsque le tueur a été arrêté, vous ne vous étiez pas trompé sur sa personnalité ?
- ,Non, à quelques détails près le tueur était conforme aux critères que j'avais avancés.
- Dans l'article concernant les trois meurtres vous donnez une description de la personnalité du tueur. Ce serait un homme frustré ou traumatisé par la réussite d'une mère castratrice et exigeante. Envisagez-vous d'autres raisons à ces meurtres ?
- Comment cela ?
- Je ne sais pas. Peut-être un intérêt plus prosaïque comme la simple convoitise ou la participation à un jeu morbide ?
- J'en doute. Une autre raison pourrait être de dissimuler un meurtre par intérêt en le noyant sous l'aspect d'un meurtre en série mais c'est plus qu'hypothétique.
- Et s'il y avait différents tueurs ?
- Sans entrer dans les détails, le modus operandi est identique dans tous les cas et surtout l'arme est la même. Il s'agit du même meurtrier.
Je décide d'abréger l'entretien car son discours ne m'apporte rien de plus. Avec un peu de recherche j'aurais très bien pu pondre seul les mêmes réponses à mes interrogations. Je lui pose néanmoins une dernière question :
- Dans mon roman, les modes opératoires des premiers meurtres son identiques mais le tueur en change brusquement. C'est l'expert, qui fait le rapprochement en attribuant les meurtres suivants au même assassin. Est-ce que cela vous parait crédible ?
- Vous pouvez toujours l'écrire mais c'est une situation qui ne s'est jamais produite et à mon avis ne se produira jamais. Non, le passage à l'acte est toujours le fruit d'une convergence de symptômes qui pousse l'individu à structurer son acte et à s'y tenir, c'est ce qui le maintien dans son délire. Si toutefois un détail change c'est qu'un événement est venu perturber son processus, mais s'il y a d'autres passages à l'acte, le mode opératoire restera celui des premiers meurtres. Désolé de vous décevoir.
- Ne vous en faites pas. Cela ne m'empêchera pas de terminer mon roman. Sans le vouloir vous avez répondu à mes attentes.
- J'en suis heureux. Vous me ferez parvenir votre ouvrage ?
- Je n'y manquerai pas. D'ailleurs pourrais-je vous citer dans mes remerciements ?
- J'en serais très flatté.
Rien d'étonnant, ce n'est pas la modestie qui l'étouffe. Il est temps pour moi de prendre congé. Je me lève et il me précède vers la porte d'entrée. Je n'en demandais pas tant. Avant qu'il n'ouvre la porte, je sors la sangle de ma poche et en moins d'une minute je lui ôte définitivement l'envie de parler. Je suis satisfait, tout se passe comme je l'avais prévue.
En sortant, une question me préoccupe : est-ce que c'est la fin de ce roman ou est-ce le prélude à un second tome ?  J'hésite. Mais il est trop tôt pour décider, mon personnage vient à peine d'entamer une nouvelle série de meurtre.

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