Mode manuel

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Fan principalement de SF et de polars, mais pas que Je vous invite à lire ma nouvelle en lice sur le site aufeminin.com : L'Avertissement  [+]

Image de Automne 2017
Cela fait un moment que je suis réveillée et je crois que les volets ne se sont pas ouverts. Je le pressentais. Je savais que je devais basculer en mode manuel, mais j’ai encore oublié hier en rentrant. Bon, cela ne va pas durer. Quelques heures maximum. Ou même dix minutes. Cela ne sert à rien de m'inquiéter. Ou alors, on est au milieu de la nuit. Cela serait drôle si c’était le cas, je me serais fait un film pour rien. Je vais descendre vérifier, basculer en mode manuel et me rendormir tranquille.
Mais quand j’ai voulu allumer vocalement la lumière de la chambre, cela n’a rien donné. On était peut-être au milieu de la nuit mais il y avait quand même un problème.
Je me suis donc levée dans le noir complet, cela avait toujours été un truc dont j’avais horreur, me retrouver dans le noir, j’étais incapable de me diriger. Ce genre de jeu où il s’agit de marcher les yeux bandés ne m’avait jamais amusée. La poisse, j’étais bien obligée de m’y coller. Je me suis mise à avancer lentement, petit pas par petit pas, les bras tendus devant moi, redoutant à chaque seconde de percuter quelque chose. Pourtant, si j’avais réussi à réfléchir, j’aurais su que je connaissais par cœur ma maison et l’emplacement de chacun des meubles. Mais cette idée ne m’a traversé l’esprit, dommage. Me voilà donc à tâtonner dans le noir. D’abord, trouver la porte. Puis longer le couloir, collée au mur, lançant toutes les trente secondes « Lumière ! », mot magique ayant perdu son pouvoir. Ensuite, me lancer dans la traversée des cent dix centimètres de vide qui me séparaient de la rampe d’escalier, braver les marches dont j’ignorais le nombre exact et la profondeur, toute erreur d’appréciation pouvant m’être fatale. La descente n’en finissait pas. Pourtant chacune des marches franchies représentait une petite victoire et m’apportait confiance. Marche après marche, vers la libération.
Enfin, enfin, je touchais le sol du rez-de-chaussée et approchais du boitier. Dans le noir absolu, je cherchais le clignotement vert et rassurant de son horloge. Mes yeux fouillaient comme des fous ce rideau noir sans pli et sans nuance. Mais rien. Je savais que je m’approchais mais rien, rien. Le noir complet. Les chiffres verts allaient obligatoirement m’apparaître, j’allais passer en mode manuel et déclencher l’ouverture de la porte. Mais pas de lueur verte. Mes mains désespérées finirent par toucher le boitier et s’affolèrent sur les deux malheureuses touches, appuyant une, deux, trois fois l’une, l’autre, les deux à la fois, tentant de ramener l’objet à la vie. N’osant pas abandonner, ne voulant pas renoncer, cela devait clignoter !
Mais rien.
Je me laissai dégouliner le long du mur, sanglotant à grand bruit pour couvrir le silence et l’obscurité. Je ne sais pas combien de temps il me fallut pour me ressaisir. Je ne voulais pas vivre ce cauchemar. Le boitier contrôlait tout dans mon domicile, sans lui, rien ne fonctionnait plus. Je n’étais pas spécialement fan de cette technologie mais la maison avait été conçue avec et je serais passée pour une ringarde de la refuser. J’étais prisonnière, impossible d’ouvrir portes et fenêtres. Cette réalité tournait sans fin dans ma tête. Parfois une faible voix tentait de me rassurer « Cela ne va pas durer, sois patiente, cesse de t’inquiéter. C’est une question de minutes ou de quelques heures au grand max. » J’essayais de m’y accrocher.
Ce fut désormais le régime auquel j’eus droit pendant les jours que dura la panne. Sauf que je n’avais aucun moyen de mesurer le temps. Mon agonie me sembla durer des siècles. Mon cerveau oscillait entre espoir et désespoir. Enfermée chez moi, sans repère, sans lumière, sans bruit, sans nouvelle extérieure, sans connexion, sans aide, seule pour faire face.
Seule pour retrouver courage et décider de quoi faire ensuite. Seule pour faire le bilan de ce qui ne fonctionnait plus et trouver des solutions. Seule pour apprendre à me diriger au mieux dans ce noir absolu. Seule pour ne pas sombrer et continuer à croire que quelqu’un allait venir me secourir.
La tâche ne fut pas facile. Les toilettes à déclenchement automatique furent vite encombrées et odorantes. Dans les autres pièces aussi, tout fonctionnait électroniquement, ou plutôt plus rien ne fonctionnait : ouverture du frigo, plaques chauffantes, four, même les robinets d’eau et la douche ! Il me fallut fouiller les placards à tâtons. Ce qui pouvait se boire se résuma d’abord à une bouteille de soda tiède et sucré, puis miracle des miracles à vingt-cinq centilitres d’eau oubliés dans mon sac de sport, trouvés après ce qui m’avait paru une éternité. Toute notion du temps avait disparu. Le peu de nourriture à ma disposition n’était pas tellement mieux : deux barquettes, dont je ne pouvais connaître le contenu qu’en le portant à ma bouche. Mais manger me donnait si soif. J’ai haï ce soda trop sucré. Sans clim, la chaleur grimpa vite.
Je réalisai je ne sais pas quand, que j’étais en réel danger si personne ne venait. Comme le portail était aussi branché sur le circuit, toute personne qui tenterait de venir voir si j’allais bien ne pourrait pas arriver jusqu’à la porte d’entrée. Et même la porte était un obstacle, sans alimentation de l’interphone et du boitier à code, aucune réponse ne pouvait ni entrer ni sortir.
Si seulement j’étais passée en mode manuel l’autre jour en rentrant. Si seulement je n’avais pas oublié. Si seulement je pouvais boire.
Je me trouvais au milieu d'un jardin, étendue sur un tapis d'une herbe douce et fraiche, sous la voute multicolore formée par des arbres immenses. J'admirais le jeu du soleil à travers le feuillage dansant quand un flash lumineux me tira soudain de ma demi-torpeur. Etendue sur le carrelage frais, je m’étais assoupie. Les volets venaient de s’ouvrir. La voix claire et chaleureuse de Mélodie, l’ordinateur central de l’habitation, emplit tout l’espace et chaque pore de ma peau :
— Bonjour Sofia ! Cela va être une belle journée ! Je t’informe d’une coupure générale depuis samedi 6h12, soit d’une durée de 99 heures et 31 minutes. Nous sommes mardi et il est 9h43. Tu es en retard. Souhaites-tu petit-déjeuner ou prendre une bonne douche ?
— A boire, à boire !
— Peux-tu répéter, Sofia ? J’ai du mal à te comprendre. Tiens, c’est l’heure des news sur TW8.
« La vague de chaleur qui sévit depuis douze jours sur tout le pays pourrait faire craindre des interruptions dans la livraison de l’énergie électrique. Mais, à part quelques cas très exceptionnels, nous n’avons aucune inquiétude à nous faire, nous confirme ce matin encore le Ministre des Ressources. »

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