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Millénium

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Vinvin

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D'un geste d'agacement Rumi regarda sa montre une nouvelle fois. Il ne pouvait s'empêcher de froncer les sourcils. Quinze heures.Il lui avait dit quinze heures, nom de dieu, ça avait encore du sens la ponctualité aujourd'hui ?... De nouveau il jeta un oeil à la fenêtre de sa chambre. Il habitait le troisième étage d'un gros bloc en béton armé construit à la hâte dans les années 70 pour faire face aux flux d'un exode rural massif. Rien n'avait été anticipé et l'on avait bâtit sans aucune considération vis-à-vis des populations concernées. Ce fut ainsi que sortirent de terre de gigantesques volumes en couleur blanc cassé dont la teinte ne pouvait que s'aggraver au fil des ans. Une génération avait fini par passer. Rumi ne put s'empêcher de s'allumer une autre cigarette. Le quartier couvrait un secteur d'un kilomètre et demi sur huit cent mètres. Deux mille habitants. Aux abords, sur la rue de la Sourcerie, se trouvait une superette ,un tabac ,un coiffeur et une boulangerie. En face le garage de Sélif qui ne désemplissait jamais. Bref, une toute petite ville à l'intérieur d'une ville déjà pas grande.

Il avait plu récemment et le soleil réverbérait le sol mouillé apportant au sol un caractère agressif. Sur l'allée, en contrebas, des gamins s'amusaient à sauter sur les flaques.
Enfin ,une silhouette remontait le parking sur la gauche, Rumi lanca un soupir d'exaspération. Ce type était décidemment pas une flèche. Déjà la semaine dernière il lui avait fallu changer son jeu de cordes. Pas une corde mais les quatre de sa basse. Cela avait prit un temps fou. Rumi avait lu quelque part que l'on pouvait faire durer plus longtemps ces cordes en acier en les trempant dans de l'eau bouillante mélangée à du vinaigre mais il s'agissait sans doute d'une connerie. Après tout il était batteur lui, pas bassiste. A chacun sa place.

Une sonnerie retentit, et Rumi ouvrit à son camarade. Il ne le considérait guère davantage; un camarade. Tommy n'était pas un expansif mais il était bon musicien et possédait un réel talent pour les arrangements. A sa décharge Rumi reconnaissait volontiers qu'il n'était pas non-plus très expansif. Ils étaient faits pour jouer ensemble et organiser la structure rythmique, un point c'est tout.

Ils échangèrent une ou deux banalités avant de descendre à la cave où se trouvait le kit de Rumi. Grosse caisse, caisses claires, cymbales, chinoise... Un minimum, mais le minimum requit. Tommy avait réussi à garer sa 106 devant l'entrée de la cave. A deux ça irait vite pour remplir le coffre et le siège arrière. Pourtant, la pointe d'une cymbale gênait Tommy dans sa conduite ,notamment lorsqu'il fallait passer les vitesses, ce qui ne l'aidait pas à se détendre sur la route.

Tout le bazar étant chargé, direction la salle Pascal d'où les attendait Nico et surtout Emilie que l'on venait de recruter au chant. Rumi aurait préféré un homme mais Phil l'avait convaincu en affirmant qu'elle connaissait un large répertoire sur le jazz. Durant le trajet en voiture ni l'un ni l'autre ne parla,il en était ainsi depuis longtemps. De quoi auraient-ils pu parler d'ailleurs ?. Ce qu'ils connaissaient l'un de l'autre leur suffisaient amplement .

Rumi venait d'apprendre qu'il serait père dans six mois, ce qui ne faciliterait pas ses projets selon lui. Latifa ,sa compagne, souhaitait qu'il s'investisse en tant que père. Il rumina cette pensée désagréable, puis il la rangea dans un recoin de sa tête.

La Ville qu'ils traversaient était une ville moyenne située au dehors de la Capitale et de la Grande Agglomération. Une autoroute bordait sa partie est, et dans des conditions de circulation optimales il ne fallait guère plus de trente minutes pour remonter vers le nord et rejoindre la Capitale. Le trio s'y rendait parfois, voir des concerts ou pour y jouer. Les opportunités n'y manquaient pas. Avec Emilie, le trio devenait quatuor... Doucement mec !. Fallait voir déjà ce qu'elle valait. On en avait vu passer des tocards, il fallait être prudent.

La voiture blanche impactée de quelques pets s'engagea devant l'entrée. Julien ouvrit. Ils suivirent une allée de cinquante mètres en longeant une succesion de potagers collectifs. Le bâtiment de type Bauhaus prenait toute sa place dans ce périmètre de verdure. Un parking d'une vingtaine de places prolongeait l'entrée. Derrière le bâtiment, en retrait d'une centaine de mètres, une ligne d'arbres et de buissons marquait la bordure de l'autoroute. Même dans un silence total ils n'avaient jamais entendu les bruits de la circulation.

A peine la voiture s'arrêta que Nico les accueillit. Il n'était pas contrariant Nico, il claquait la bise à tout le monde, même aux garçons. Emilie attendait au bar à l'intérieur. Une porte en verre à double battant ouvrait sur un hall immense à plusieurs étages. L'on voyait les couloirs et les portes des différents niveaux. Assise au comptoir,la jeune femme offrait une chevelure décolorée en queue de cheval. Elle était vétue de sombre, la jupe et les collants noirs s'accordaient avec l'allure d'austérité qu'elle cherchait apparemment à montrer. Rumi comprit tout de suite qu'il ne la supporterait pas. De l'autre côté du bar un type d'une quarantaine d'années lui faisait une drague pas possible et elle s'en fichait. Le type avait les cheveux blond-cendrés plaqués vers l'arrière, la figure rubiconde et le regard gris. Emilie se contentait de regarder l'épaisseur de son verre baigné de vodka-pomme qui réfractait la lumière venue des leds du plafond. Las, le type finit par retourner à son bureau. Nico fit les présentations et quand Rumi eut présenté une main prudente, la donzelle le prit par le cou et lui claqua deux bises. Inch Allah. C'est quoi cette meuf ?.
-Vous nous attendez depuis longtemps?. On a eu un peu de retard...
-Que non. Emilie et moi nous discutions du concert le mois prochain. Ce sera son baptême du feu... avec nous en tout cas.
Tommy commençait déjà à installer son materiel au studio. Nico et Rumi discutèrent du planning. C'était quand même un peu serré, le concert dans huit semaines,deux jours par semaine pour répéter. Même si le jazz laisse une large place à l'improvisation, il faut malgré tout que les choses se mettent en place progressivement.

La pièce du studio faisait quatre mètres sur cinq. Quatre personnes avec tout le matériel ça ne laissait pas beaucoup de place. Chaque centimètre était rigoureusement employé. Quand tout fut en place Emilie voulut chanter face au mur ,tournant le dos aux musiciens. Les trois garçons se regardèrent avant d'approuver en silence. Les premières notes sortirent de sa bouche. Tommy accompagna. Il était doué lorsqu'il s'agissait de donner la réponse à un phrasé. La chose s'accordait bien. La batterie se mêla à l'affaire, offrant un support. La guitare n'avait plus qu'à broder là-dessus. La jeune femme continuait de chanter devant ce mur nu et blanc conçu pour ne laisser passer le moins de son possible. Tandis qu'il jouait Rumi observait le papillon en tatouage sur sa nuque, elle avait relevée ses cheveux décolorés sur le dessus à l'aide d'une broche. Spéciale, vraiment diva dans le genre, c'est pénible. Elles sont beaucoup comme ça. En tout cas elle chante bien.

Une première concluante,la demoiselle avait convaincu tout le monde. La nuit était déjà tombée et tout ce petit monde remballait ses affaires. Tommy et Rumi rentrèrent de la même façon qu'ils étaient venus. Il n'était pas évident de rentrer du matériel dans une cave sous l'obscurité. Une fois terminé, Rumi regarda partir la bagnole fatiguée de son collègue et se dit qu'il devrait repasser le permis.

A ce moment-là il devrait remonter dans son appartement et dire bonsoir à sa femme. Il aimerait sentir l'odeur de sa peau, ses cheveux , son haleine. Il aimerait l'embrasser; peut-être même embrasser tendrement ce ventre qui ne manquera pas de s'arrondir. Il aimerait faire tout ça, sauf que Rumi il en a marre à cet instant il ressentait soudainement une immense fatigue. Il ne savait pas d'où elle venait mais elle était là. Il consulta son portable: 20 heures 33. Il se rappella d'une nocturne à l'hippodrome de la Capitale, il avait encore un peu de temps pour parier sur ce bourrin qui lui paraissait tellement prometteur et il se rendit d'un pas rapide au bar-tabac de Nessim qui restait ouvert souvent bien au delà de l'heure légal de fermeture. Dans cet établissement Rumi se sentait comme à la maison et parfois même davantage, il reconnut chacune des têtes présentes ce soir-là et pour cause il s'agissait toujours des mêmes, engluées dans une délicieuse routine. Il en profita pour s'acheter des cigarettes et un ticket PMU, puis alla s'asseoir à la table de Sélif en compagnie de deux autres habitués.
-Salam alikoum. Comment va la santé ?...
-Pareil que le bizness, à surveiller tous les jours. Je t'offre un café ?.
-Avec plaisir, je vais en avoir besoin.
Sélif leva un doigt à l'intention de Nessim. Le café arriva dans les trente secondes.
-Mais dis-moi, tu n'es pas encore chez toi. Latifa t'as encore viré ?.
-Cette fois non, j'ai eu une longue journée et je veux en profiter...
Sélif jeta un oeil de connaisseur au ticket PMU.
-A mon avis, Petitnaud en 3ème, Haut-De-Hurlevent en second et Foudre Noire gagne au poteau.
-T'es fou. Jamais de la vie. Petitnaud en priorité ou rien.
-Oh si, c'est comme je te le dis.

On alluma la télé. C'était l'heure des nocturnes, chacun levait la tête religieusement,chacun y allait de son petit commentaire. Rumi se sentait incertain. Et si Petitnaud ne gagnait pas?. L'écran montra l'alignement des bourrins et d'un coup il reprit espoir. Ca ne pouvait que réussir, la chance se montrait de son côté, il allait enfin remporter la mise.
21 heures 15. Le départ. Les chevaux se jettèrent sur la piste bordée de violents éclairages blancs. Les jockeys cravachaient de toutes leurs forces; cent mètres, deux cents mètres... Sur l'écran personne ne distinguait très bien qui était en train de prendre le dessus sur qui. C'était encore trop tôt. Rumi tenait son ticket entre ses doigts comme s'il s'agissait d'un talisman. Cinq cent mètres, les choses se précisaient, Petitnaud était à la peine derrière cinq gaillards en pleine forme. Mille mètres, il souhaitait un petit miracle, peut-être qu'en soufflant sur son ticket... Rien ne se produisit dans les cinq cent derniers mètres et Rumi pouvait jeter encore une fois son ticket qui ne lui avait pas porté chance. Le tuyau était percé, le cheval n'avait pas été bon. Il se dit qu'il devrait arrêter avec tout ça.

Son portable se mit à frémir, il s'en saisit et lit.

"Puisque tu as décidé de ne pas rentrer j'ai du coup laissé ma clé dans la serrure... Il faudra qu'on se parle de vive voix demain. "

C'était maintenant officiel, sa femme venait de le virer. Il siffla d'un trait son café avant de commander un whisky-glace.
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Vinvin · il y a
Faut voir le bon côte des choses. Ils ont enfin trouvé une chanteuse !!!.
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Joëlle Brethes · il y a
Vu sous cet angle là… ;)
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Joëlle Brethes · il y a
Bref, c'est la cata à tous les étages… :(
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JACB · il y a
Les décors, l'atmosphère et les personnages sont bien campés. Vous nous faites vivre la morosité un peu pessimiste de Rumi , ses sentiments, ses à-priori, l'empathie naît à son égard. La répétition est comme une embellie. Texte bien construit, agéable à lire, merci vinvin.
Quelques histoires aussi sur ma page, des paysages et du bricolage, à bientôt ?

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Vinvin · il y a
Merci, je m'aperçois après coup que j'ai beaucoup mis de moi dans Rumi.
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JACB · il y a
y'a youjours un p'tit coin de ciel bleu quelque part Vinvin!
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Vinvin · il y a
Même pour une nocturne hippique !!!
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Vinvin · il y a
Merci beaucoup. Je pensais avoir mis ce texte en avant sur mon profil.
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Cathy Grejacz · il y a
Ce texte est trop caché
Il mérite d’etre Beaucoup plus visible.
Je me suis régalée

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Patrick Gibon · il y a
magnifique texte polysémique et brisure totale où l'on passe de l'ambiance quartier pop à en deuxième thème la répét -je peux confirmer vu que je zique aussi!- pour un final improbable bourrin et rupture prévisible.
du très bon que j'ai partagé sur mon fachebouk et qui aurait du être en sélection concours, évide dément!!
BRAVO!

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Alexienne Duplessis · il y a
Une histoire bien menée - Heureuse de vous découvrir :)*
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