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Mille raisons

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Ils étaient tous sortis. J’avais la piaule pour moi, j’étais content. Je me suis hissé sur mon lit, celui du milieu, entre Polo et Amid. Polo c’était pas son vrai prénom, mais il trouvait que ça sonnait bien, un prénom d’ici. Je n’ai jamais rencontré un Français qui s’appelle Polo, mais je ne l’ai jamais dit à Polo. On avait chacun une couverture kakie et un drap blanc douteux, un oreiller et rien d’autre. Sauf Gül qui n’arrivait pas à se faire à l’humidité de l’hiver. Il avait réclamé une autre couverture, il avait fini par obtenir une couette jaunie. Je lui avais dit « Gül il fait beaucoup plus froid chez toi ! ». Gül m’avait regardé d’un œil étrange, « le froid de chez moi, c’est le souffle de ma mère. Ne t’en mêle pas. » Je n’avais rien osé répondre. Gül avait deux ans de plus que moi et le regard d’un homme. On racontait des tas d’histoires sur sa vie d’avant qui forçaient le respect ou la peur. Gül et moi étions arrivés le même jour, deux ans avant. Il venait de Calais et moi d’un hôtel miteux où l’aide sociale à l’enfance m’avait mis, juste après mon arrivée à Paris par l’Italie. La première semaine, on n’était que tous les deux dans la piaule, puis étaient venus Polo, Ali, Morteza, Mus. Encore deux autres qui n’étaient pas restés. Burhan et Boutros les avaient remplacés. Amid était nouveau d’un mois à peine. Un grand costaud. Il ne parlait pas beaucoup.

Je me suis appliqué pour tirer le drap aux quatre coins du matelas. En rabattant la couverture, je me suis relevé un peu vite et ma tête a heurté le lit d’Amid. Toute la structure a bougé. C’étaient trois planches de bois les unes au-dessus des autres, solidement accrochées mais toujours mouvantes sous le poids de nos corps. Comme un bateau pourtant robuste qu’on a posé sur une houle méchante et qui se déforme pour encaisser les chocs, qui cherche le rythme qui le préservera de l’éclatement. A bord, puisqu’il le faut, on accepte le mal de cœur qui éloigne la noyade. Ainsi étaient nos vies, déformées jusqu’à l’écœurement, mais pas englouties encore.

Gül a déboulé dans la piaule. « Mamadou, bouge, on va à la mer ! on va à la mer ! » Gül avait dix-neuf ans maintenant, une courte barbe, des yeux d’airain, un visage dur. L’enfance l’avait déserté depuis des lustres. Et soudain pourtant, il avait une tête de gosse ! Il m’a pris par le bras, m’a fait dégringoler du lit et tiré dehors dans un grand éclat de rire. Devant le centre, un minibus attendait. Nous étions neuf élus parmi les cinquante hébergés, Gül avait mis mon nom. De notre chambre il y avait aussi ce brave Polo et puis Amid, le nouveau qui ne parlait pas. On s’est assis tous les trois avec Polo et le bus a démarré.

Polo et moi, on a charrié Gül, t’as jamais vu la mer ? tu faisais quoi à Calais alors ? du camping ?! D’habitude Gül n’aimait pas trop qu’on plaisante avec Calais, mais aujourd’hui c’était différent. On allait à la mer ! Moi j’avais déjà fait un séjour à Marseille une fois avec le centre, et puis surtout j’étais né au Sénégal, la mer faisait partie de ma famille. Pour les autres, c’était souvent une terreur sur la route de l’exil ou alors cette masse sombre qui les privait de l’Angleterre. Je suis sûr que c’est pour ça qu’on n’était que neuf à y aller. Polo c’était différent, il était venu en avion. Et puis Gül, il avait toujours voulu apprendre à nager, son grand-père avait été champion de natation en Turquie avant que sa famille soit renvoyée en Afghanistan. Gül admirait énormément son grand-père, il avait une photo de lui punaisée près de son lit. Amid, on savait rien de lui.

Deux heures plus tard, nous débarquions en Normandie. Il faisait chaud et il y avait très peu de vent. En quelques minutes nous nous sommes répandus sur la plage en caleçons, pieds nus dans le sable tiède. Les gars du deuxième étage avaient apporté un ballon et on s’est mis au foot. Gül ne nous a même pas vus, il était déjà les pieds dans l’eau. Près de lui, tout au bord, face au large, Amid semblait hypnotisé.

Gül a fait quelques pas dans l’eau, c’était vite profond, il en avait jusqu’à mi-cuisses. Il s’est mis à se laisser tomber sur le dos, les bras à plat pour faire le plus de bruit possible. Il se relevait en crachant et en toussant, le nez noyé, chien fou qui ne savait pas nager. Puis il recommençait en riant comme un gosse. Il s’est mis à crier mon nom « Mamadou, Mamadou, viens si tu oses ! » et de ses deux bras, tourné vers la plage, il lançait de grandes gerbes d’eau.

C’est là que je l’ai vu. Amid. Un des jets de Gül venait de l’atteindre au visage. Avancé jusqu’à mi-cuisses lui aussi, il a pivoté tout doucement vers sa droite et a planté ses yeux sur Gül. Mon pote n’a pas fait attention. Amid était de côté et lui droit vers la plage continuait de m’adresser ses rires et ses gerbes d’eau. J’étais encore sur le terrain de foot que nous avions improvisé, presque au bord de la route. J’ai poussé un hurlement et j’ai foncé vers la mer. C’était trop tard. En quelques sauts, Amid avait déjà fondu sur Gül. De toute la force de son élan, il l’a percuté sur le flanc. Mon pote a basculé sans pouvoir réagir. Profitant de sa surprise, Amid a saisi fermement ses chevilles et les a tirées à lui, retournant le corps de Gül, la tête face au fond. Puis il s’est tourné vers le large, et a levé les pieds de Gül sur ses épaules. Mon pote n’avait aucune chance de sortir la tête de l’eau. Amid s’est éloigné, solide gaillard, pas inquiété par les efforts de Gül pour se débattre, marchant puis brassant des pieds, très sûr. A quelques mètres, il s’est arrêté. Là, redressant Gül, il l’a saisi sous les bras pour lui remettre la tête hors de l’eau. Gül est sorti dans un grand bruit, crachant par la bouche, le nez, dégoulinant des yeux. Il avait le visage fou, il hoquetait. Derrière lui, Amid se taisait toujours et le maintenait solidement.

J’étais dans l’eau maintenant et je leur faisais face. Amid et Gül n’avaient plus pied. Pour arracher mon copain à ce fou il aurait fallu taper sur Amid tout en maintenant Gül hors de l’eau. Impossible pour moi tout seul. L’éducateur était resté dans le camion et n’avait rien vu de la scène. Personne d’autre ne savait nager. « Amid... » j’ai commencé. L’autre a reculé d’une brassée. « Déconne pas, frère ». Une brassée. Gül a crié une insulte. Amid l’a lâché. J’ai hurlé. Gül a coulé aussitôt. Le visage toujours lisse, l’autre a compté « un, deux, trois, quatre, cinq ». Je voyais les bras de Gül qui brassaient la surface, mais plus sa tête restée en-dessous. « Neuf, dix ». Amid est passé sous l’eau et a remis Gül à l’air libre, la main sous son menton. La même scène de hoquets et de terreur.

Nous étions sept désormais au bord de l’eau, moi enfoncé jusqu’à la taille et n’osant rien. Les autres un peu derrière. Soudain un type a crié « Amid, arrête, pense à Leïla ! ». L’autre a eu l’air d’entendre. Je me suis tourné vers le gars, c’était un petit Somalien que je ne connaissais pas. Il parlait rudement bien français. « Pense à Leïla, t’es pas venu pour ça ! ». Amid a crié quelque chose dans une langue que personne ne connaissait. Ça avait l’air méchant. Mais le petit Somalien ne s’est pas démonté. « Amid, elle voudrait pas ça Leïla, gâche pas ta chance ». Pour la première fois quelque chose est passé sur le visage d’Amid, comme une vague roulée du front au menton et qui aurait tordu ses traits au passage. Il a ouvert les lèvres mais n’a sorti aucun son. Nos souffles, suspendus, sont retombés. Le petit Somalien derrière moi n’a rien dit.

Gül n’avait que nos visages pour lire celui d’Amid, il n’y vit rien pour se rassurer. Je lui découvrais des traits ravagés par la peur de la noyade, lui que j’avais connu si assuré, si dur. Sa terreur me terrifiait. Je me suis tourné vers les autres pour trouver du soutien, et là le petit Somalien m’a fait signe. Je me suis glissé vers lui, le plus discrètement possible par peur qu’Amid fasse de mon déplacement un motif de violence. C’était idiot, il avait les yeux braqués sur nous de toute façon, il voyait tout. Mais rien n’a bougé derrière moi et j’ai rejoint le gars. « Je m’appelle Mussa, toi Mamadou, c’est ça ? ». J’ai opiné. « Ton pote, il est de quel pays ? ». « Afghan ». « Merde ! » a répondu l’autre.

Alors Mussa s’est lancé : « Tu penses que ça va suffire Amid ? ». « La noyade d’un Afghan, pour venger la mort de ta sœur ? ». Mussa devenait dingue. Je ne connaissais ni cette Leïla, ni l’histoire d’Amid avec les Afghans, mais je voyais bien qu’il lui donnait des raisons de tuer mon pote. J’ai levé mon poing pour lui écraser sur la gueule mais un cri m’a arrêté. Amid venait de fracasser la surface de l’eau de sa main droite, celle qui ne retenait pas le menton de Gül, et mon copain surpris avait hurlé de peur. Amid ne réagit pas à son cri, son visage était mangé de colère, mais il ne s’en prit qu’à la mer près de lui. Je laissai tomber mon poing et Mussa me fit un rictus, le seul sourire que son visage tendu pouvait laissait passer à cet instant.
- Je le connais depuis quatre ans, on a fait une partie du voyage ensemble.
- Il vient d’où ?
- Ethiopie, par la mer
Autour de nous, un Syrien, deux Maliens, un Tchétchène et un Soudanais. Des gars qui paraissaient normaux. Personne qui puisse parler la langue d’un Ethiopien doublé d’un dingue. Mais Mussa a repris. « Amid, tu te souviens de ce que t’a dit Leïla la veille de l’embarquement en Libye ? ». L’autre a retapé dans l’eau, un peu plus doucement. Gül a sursauté mais n’a rien dit. Il s’habituait. « Je sais que tu t’en souviens. Je suis ton pote Amid, c’est pour toi que je fais ça, je m’en fous moi de cet Afghan. » Le con ! Salopard de con... Mais l’autre a continué : « c’est pour toi, et pour Leïla »
- Arrête ! Arrête ! tu connais pas ma sœur, tu la connais pas !
Amid a levé sa main pour taper l’eau à nouveau mais il l’a plutôt rabattue sur son visage qu’il a pris, pincé, tordu, comme s’il voulait en extirper une chose insupportable.
- Leïla savait que tu es fou. Elle voulait te protéger, elle voulait que quelqu’un veille sur toi. Ce soir-là, en te confiant à moi, elle t’a dit « mon frère, je veux que tu restes vivant ».

Amid a laissé tomber sa main. Il a lentement tourné la tête et pour la première fois il a vraiment regardé Mussa. Deux yeux chavirés de larmes. Mussa lui a tendu un sourire triste. « Leïla est morte noyée le lendemain, un Afghan l’a jetée par-dessus bord. Amid voulait sauter mais à l’époque il ne savait pas nager. On s’y est mis à quatre pour le retenir. Quand on a accosté, l’Afghan a disparu. C’était une chouette fille. » Il a dit ça sans se tourner. Son regard était tout entier pour son pote, qui maintenant s’approchait lentement du rivage. Je me suis demandé comment un chouette gars comme Mussa pouvait aimer un cinglé pareil. Puis je me suis tourné vers Gül, mon ami au visage d’acier. La rumeur disait qu’il avait tué un homme à Calais, pour le compte de la mafia afghane qui contrôlait l’accès aux poids-lourds vers l’Angleterre. Son teint commençait à se recomposer. Nos yeux se sont croisés. Un long regard et puis je me suis mis à courir. Amid l’a lâché dès qu’il a eu pied. Gül ne s’est même pas retourné, mes bras l’attendaient, il s’est jeté. A peine plus loin Mussa passait son bras autour des épaules d’Amid. J’ai entendu le nom de sa sœur, puis des sanglots.

La vie nous avait fait ça. Mille raisons de pleurer et de tuer. Et un vrai pote. Un vrai bon, éternel, pote.
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, bien racontée, percutante et touchante,
et qui a le potentiel d'un roman policier ! Un grand bravo, Isabelle !
Une invitation à venir découvrir “Didi et Titi” qui est en lice pour le
Prix Faites Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Bonne lecture et
merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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